VUE
l'historien des doctrines ne doit pas se faire faute de les exposer dans leur ordre systématique, et, s'il en veut expliquer le développement, c'est le germe qu'il doit poursuivre, le germe qui est déjà une anticipation de la forme systématique. Il est vrai seulement, et c’est d’ailleurs une vérité sur laquelle on ne saurait trop attirerl'attention, que la considération chronologique des faits, aussi exacte que possible, fournit ici un précieux moyen: de contrôle et un supplément d'information indispensable. S'il est vrai qu'il y a dans les doctrines, ou plutôt juxtaposés à toute doctrine, des éléments accidentels; s'il est vrai encore que des parties réellement intégrantes. d’une doctrine y apparaissent quelquefois avant ou après. leur heure naturelle, l’observation du cours des faits peut seule nous éclairer à cet égard. D'autre part, c’est à elle aussi de nous faire discerner d’un prétendu germe un germe véritable. Car, malgré les réserves que nous venons de faire, le germe une fois donné, le développement est ou tend à être organique et continu. L'absence de ces caractères dans un développement indique certainement que ce que l’auteur ou l'historien a pris pour un germe n'en est pas un. Mais, rétabli avec le secours de l'observation chronologique, l’ordre systématique des doctrines ou l’ordre organique de leur développement est plus vrai que l'ordre chronologique, et, par conséquent, notre intention est d'exposer la philosophie de Descartes, d’après l'ordre systématique adopté par l’auteur et d’après l'ordre de développement organique qu'il attribue à sa pensée, à moins qu'il ne nous. faille y substituer un ordre systématique et un ordre de: développement plus vrais. Dans tous les cas, nous ne nous proposerons pas du tout de chercher pour lui-même et de suivre comme guide principal l'ordre chronologique des idées de notre auteur.
C'est, comme on sait, dans la Le/tre au, traducteur qui sert de préface à l'édition française des Principes que:
Descartes a indiqué le plan du système des connaissances philosophiques tel qu'il le conçoit, plan avec lequel, disons-le tout de suite en attendant d'y revenir, le développement chronologique de ses idées a été selon lui en complet accord. Ce plan est celui-là même qui a présidé à la composition des frincipes, l'ouvrage définitivement systématique de Descartes. Il l'expose vers la fin de la préface : « Puis, enfin, lorsqu'il m'a semblé que ces traités précédents avaient assez préparé l'esprit des lecteurs à recevoir les Principes de la Philosophie, je les ai aussi publiés et j'en ai divisé le livre en quatre parties, dont la première contient les principes de la connaissance, qui est ce qu'on peut nommer la Première philosophie ou bien la Métaphysique : c'est pourquoi, afin de la bien entendre, il est à propos de lire auparavant les Méditations que j'ai écrites sur le même sujet. Les trois autres parties contiennent tout ce qu'il y a de plus général en la Physique, à savoir l'explication des premières lois ou des principes de la nature, et la façon dont les cieux, les étoiles fixes, les planètes, les comètes et généralement tout l'univers est composé ; puis en particulier la nature de cette terre, et de l'air, de l’eau, du feu, de l’aimant, qui font les corps qu on peut trouver le plus communément partout autour d'elle, et de toutes les qualités qu'on remarque en ces corps, comme sont la lumière, la chaleur, la pesanteur et semblables ; au moyen de quoi je pense avoir commencé à expliquer toute la Philosophie par ordre, sans avoir omis aucune des choses qui doivent précéder les dernières dont j'ai écrit. Mais, afin de conduire ce dessein jusques à sa fin, je devrais ci-après expliquer en même façon, la nature de chacun des autres corps plus particuliers qui sont sur la terre, à savoir des minéraux, des plantes, des animaux et principalement de l’homme ; puis enfin traiter exactement de la Médecine, de la Morale et des Mécaniques. C’est ce qu'il faudrait que je fisse pour donner aux hommes un corps de
Fa We Philosophie tout entier. » (IX n, 16°). La philosophie commence donc par la métaphysique. Et il le faut bien ; car la sagesse dont la philosophie est l'étude ne se réduit pas à la prudence dans les affaires ; c’est encore et surtout, au moins dans l'idéal, une connaissance théorique parfaite « de toutes les choses que 1 homme peut savoir, tant pour la conduite de sa vie que pour la conserva-
tion de sa santé et l'invention de tous les arts. » (ibid.,
2). Or cette connaissance parfaite ne peut évidemment consister, ni dans les notions que tout le monde trouve en soi sans méditation, ni dans les renseignements fournis par l'expérience, la conversation, la lecture (:b24., 5 *). Elle consiste à connaître par les premières causes et les premiers principes, dont se déduisent tout ce qu'on est capable de savoir (ibid., *). Et ce caractère : servir de base à la déduction, est même une moitié de la définition d'un principe, l’autre moitié étant qu’un principe est une vérité parfaitement claire (1). Tels étant les principes, on voit qu'ils ne font qu'un, comme nous l'avons vu plus haut dans le premier des textes cités, avec la métaphysique. La métaphysique posée, tout le reste s'en déduit : « J'ai pris l'être ou l’existence de cette pensée pour le premier principe, duquel j'ai déduit très clairement les suivants : à savoir qu'il y a un Dieu qui est auteur de tout ce qui est au monde, et qui, étant la source de toute vérité, n'a point créé notre entendement de telle nature qu'il se puisse tromper au jugement qu'il fait des choses dont il a une perception fort claire et fort distincte. Ce sont là tous les principes dont je me sers touchant les choses immatérielles ou méta-
(14) Voy. tbid. 98 : « Après avoir bien fait entendre ces choses, j'aurais voulu mettre ici les raisons qui servent à prouver que les vrais principes par lesquels on peut parvenir à ce plus haut degré de sagesse, auquel consiste le souverain bien de la vie humaine, sont ceux que j’ai mis en ce livre ; et deux seules sont suffisantes à cela, dont la première est qu'ils sont très clairs, et la seconde qu’on en peut déduire toutes les autres choses : car il n’y a que ces deux conditions qui soient requises en eux. »