LA DISTINCTION DE L’AME ET DU CORPS
S'il ne fallait pas faire de différence entre la connaissance que j'ai de moi-même comme chose qui pense et la connaissance de moi-même comme chose dont toute l'essence est de penser, la chose dont toute l'essence est d’être étendue serait, dans l’ordre des notions, postérieure chez Descartes à la chose dont toute l'essence est de penser. Nous aurions donc dù traiter de la distinction de l'âme et du corps avant de nous occuper de l'existence des choses matérielles. Mais la différence à laquelle nous faisons allusion étant incontestable, la vérité est que l’âme au sens complet du mot et le corps sont simultanément posés ou opposés par Descartes. La précédente leçon et celle que voici se rapportent donc au même moment de la doctrine et il eùt été entièrement indifférent de placer l'une avant l’autre, si ce n’est pourtant que l'ordre chronologique auquel nous nous sommes arrêté a l'avantage d'appeler l'attention sur la simultanéité des deux problèmes en contrariant la tendance généralement répandue à regarder comme antérieur celui que nous abordons en dernier lieu.
Descartes a concentré son effort sur le problème de la distinction de l’âme et du corps en prenant la question en elle-même, et il a employé pour la résoudre un argument qui n'appartient qu'a lui. Mais il n’a pas laissé
L'IMMORTALITÉ DE L'AME. 255 de ser aux conséquences de la thèse qu'il établissait et de compléter son argumentation par des raisont déjà connues et moins proprement cartésiennes. Nous commencerons par nous occuper de ces accessoires de la doctrine.
La principale conséquence de la distinction de l'âme
et du corps est l’immortalité de l'âme. Quelle place a-
t-elle tenue dans les préoccupations de Descartes ? Il est vraisemblable que cette place a été assez grande. Cependant limmortalité de l’âme est décidément mise à l'arrière-plan des Méditations. Est-ce parce que la question touche de près à la théologie et que dès lors elle éveille chez Descartes beaucoup de prudence et un peu de dédain ? Cela a pu être un de ses motifs. Mais ce n'est pas celui qu'il avoue. II semble qu'il ait considéré l'immortalité comme un point de philosophie pure, et les . raisons qu'il nous donne du silence gardé par lui dans les Méditations sont purement philosophiques. Elles sont même l’occasion d’un éclaircissement philosophique de haute importance. Les auteurs des 2° OÜBjections, théologiens autant que géomètres et philosophes, n'avaient pas manqué de signaler le silence des Aédrialions sur ’immortalité (C. 408 : «en septième lieu... » [127*- 128%|[G. IL $ 8]). A leur allégation que Dieu peut faire surnaturellement que l'âme finisse en même temps que le corps, Descartes eut bientôt fait de répondre que cette allégation n'élait pas de son domaine et que, au reste, la révélation, seule compétente, avait décidé en faveur de l’immortalité (1). Mais restait à expliquer le silence des
(1) « Quant à ce que vous ajoutez que de la distinction de l’âme d’avec le corps il ne s’ensuit pas qu’elle soit immortelle, parce que, nonobstant cela, on peut dire que Dieu l’a faite d’une telle nature que sa durée finit avec celle de la vie du corps, je confesse que je n’ai rien à y répondre ; car je n’ai pas tant de présomption que d'entreprendre de déterminer par la force du raisonnement humain une chose qui ne dépend que de la pure volonté de Dieu... Nous n'avons aucun argument ni exemple qui nous puisse persuader qu'il y a des substances qui sont sujettes à être anéanties, Ce qui suffit pour conclure que l'esprit ou l’âme
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Méditations. Descartes, sur une prompte réclamation de Mersenne très antérieure aux 2 Objeclions (voy. HI
265% sq.), avait déjà senti qu'il devait au public des explications touchant ce point et il les avait données dans l'Abrégé des Mélditations envoyé à Mersenne cinquante jours après le texte même des Hé4/italions (voy. LIL, 238 | // nov. 1640] et 271 [31 déc.]). Les Rénonses aux 2° Objections (loc. cit., cf. 153*) ne feront que résumer ce qui est dit dans l’Abrégé (cf. le texte cité p. 126 sq.). Le titre des A/éditations dans la première édition contenait la promesse d’une démonstration de l'immortalité de l’âme. Mais ce titre, corrigé dans la seconde édition, est dù à Mersenne plutôt qu'à l’auteur {voy. II, 235", 239°, 265% sq.), et il faut en croire Descartes quand il nous dit, non pas que l'immortalité est un corollaire de la spiritualité à tel point évident qu'on pourrait prendre les deux termes pour synonymes, mais que l'immorta-
lité ne rentrait pas dans le plan des Méditations etena
été exclue de propos délibéré. C'est ce qu’il déclara toude suite à Mersenne (III, 272). Il n'entend pas par là que les voies et moyens de l’immortalité sont étrangers à l’objet des Héditations. Ce serait trop clair, et la questions de ces voies et moyens est une de celles qu'il préférait laisser aux théologiens. S'il dit, par complaisance envers un Correspondant anglais (au marquis de Newcastle IV, 572%), qu'il s’est fait interpréter quelque chose du livre de Digby et qu'il serait facilement d’accord avec lui, il tient un autre langage à la princesse Élisabeth, lorsqu'elle lui parle du livre en question (voy. IV, 333°—%), Ce qui, selon Descartes, est en dehors
de l’homme, autant que cela peut être connu par la philosophie naturelle, est immortelle, — Mais si on demande si Dieu par son absolue puissance n’a point peut-être déterminé que les âmes des hommes cessent d’être au même temps que les corps auxquels elles sont unies sont détruits, c’est à Dieu seul d’en répondre. Et, puisqu'il nous a maintenant révélé que cela n’arrivera point, il ne nous doit plus rester touchant cela aucun doute. » (C. 444, 445 [1531417 sq.] [G. II, $ 44)]).
RTRAROUTN ral.
D'IMMORTALILÉ DE L'AME. 257. «14
__ duplan des Méditations, c'est l'affirmation même de ‘4 l'immortalité, et cela pour celle raison qu'il faudrait avoir développé toute la physique, pour être en mesure he d'avancer comme il convient et à son heure cette afhrmation. Il pourrait sembler que les principes de la physique suffisaient, principes qui sont contenus tout entiers dans les Jéditations, comme Descartes l'avoue quelque part à Mersenne (28 Janv. 1641, II, 297°° sq.), et on pourrait remarquer que Descartes, après l’achèvement de sa physique dans son grand ouvrage de 1644, n’est pas revenu sur la question de l'immortalité. Quoi qu'il en soit, il assure dans l’Abrégé et dans les Aéponses aux 2% Objections qu'il aurait eu besoin de toute sa physique. La philosophie première, selon lui, établit seulement la condition nécessaire, mais non suffisante de l’immortalité de l’âme. En prouvant que l’âme est distincte du corps, elle prouve du même coup que la corruption du corps n'entraîne pas la mort de l'âme. Ce n'est qu’un commencement, car il reste à établir après cela, et c’est ici que la connaissance de toute la physique est requise, deux propositions capitales. La première est que les substances en général sont impérissables. La seconde est qu'une âme individuelle est une substance, tandis qu'un corps ‘à individuel n’en est pas une. Seul le corps en général, l’ensemble des corps, est une substance. La physique nous l'enseigne en nous faisant voir qu'un corps particulier naît et périt par de simples changements de situation et de figure. C'est cette seconde proposition que nous avons appelée un éclaircissement philosophique important. L'importance n'en est pas méconnaissable ; ajoutons seulement que le mot d'éclaircissement est peutêtre un peu impropre. Car la proposition dont il s'agit
Ln.