L'UNION DE L'AME ET DU CORPS
Gb Descartes a professé avec plus d'’insistance que de détails et d'éclaircissement, mais il a professé en termes exprès, une doctrine sur l’union de l’âme et du co Il faut tâcher de la mettre en lumière.
Dans la 6e Méditalion et dans le Discours de la Méthode
(C. 336 [811], 5° partie s. fn ., VI, 59, [G. S12]) Des-
cartes déclare, en reprenant une comparaison célèbre d’Aristote (De An. Il, { fin) que l’âme n’est pas dans le corps comme un pilote dans son navire, qu'elle est, au contraire, confondue et mélée avec lui au point qu'ils forment ensemble un seul tout. I[l ne manque ici que l’ex-
pression technique usitée pour désigner le genre d'union que Descartes avait en vue. L'expression, à son tour, ne
tarde pas à se rencontrer sous sa plume. Elle est dans ses Réponses aux objections d'Arnauld : l’âme est subs/antiellement unie au corps (C. If, 49 sq. [227 * sq.][G. I $ 25 sq.], Et, comme Arnauld (C. 13 sq. [203 “ [G. I Ç 19)] avait objecté qu’on pourrait soupçonner Descartes de penser, comme Platon dans le 1° A/cibiade, que l'homme n'est rien qu'un esprit se servant d'un corps, Descartes proteste qu'il rejette complètement une pareille opinion. Il ajoute qu'il a donné de l’union substantielle de l'âme et du corps des raisons plus fortes que celles qu'il a jamais vues ailleurs. Ces raisons, c’est, comme on le voit par la 6° Méditation, l'existence en nous de la pensée imaginative et surtout des sentiments. Veuton sentir à quel point Descartes est convaincu de l'urgence de sa doctrine et de la solidité de ses raisons ? II faut voir comment il reprend Regius (janv. 1642) d'avoir dit que l'homme, comme formé du corps et de l’âme, est un être par accident: «Ilest, dis-je, beaucoup mieux... d'avouer bonnement que vous n’aviez pas ‘tout à fait’ bien compris ce terme de l'Ecole, que de déguiser 1a chose mal à propos ;.… ainsi, toutes les fois que l'occasion s'en présentera, vous devez avouer, soit en parliculier, soit en public, que vous croyez que l’homme est
Ù RIRE" un véritubleëtre par soi, el non par acciden: ‘et quiet est réellement et susbtantiellement unie au corps, et non par sa situation et sa disposition, comme vous dites dans
votre dernier écrit, re qui est encore faux et sujet à être
repris selon moi, mais qu’elle est, dis-je, unie aucorpspar
une véritable union. » (III, 492% sq. [G. IV, 7], cf. 460
[mi-déc. 1641}et 507-509 | Janv. 1642)). C'est peut-être un accident pour l'âme d'être unie à un corps ou pour un corps d'être uni à une âme ; mais, en tant que l'on considère l’homme dans son tout, ce n’est pas par accident
qu'ilse compose d'un corps et d’une âme ; l'union entre
les deux est essentielle.
Cette doctrine si énergiquement aflirmée, en voici l'exposition d’après des textes d’ailleurs bien connus pour la plupart, ou du moins célèbres. Nous les serrons d’aussi prèsque possible (voy. à /a P‘"* Élisab. 21 mai 1643 [IL,665° sqq.|, 28 Juix[691 sqq.]; Rép. à Hyperasp., août 1641 [ME, 424 sq., 434] ; Rép. aux 6 Obj. C. I, 362 [4% sq. ] [G. IE Ç16 j); pour Arnauld 29 Juill. 1648 [V.222% sq.] ; Pass. 30). Après avoir avoué qu'iln'a quasi rien dit sur l'union de l'âme et du corps, Descartes nous ramène jusqu'aux principes de sa théorie de la connaissance, en nous rappelant que connaître, c'est réduire les choses à quelques notions primitives et simples : c’est presque dire, comme les Regulæ, à l'intuition de quelques natures simples. Or, sans parler des universaux, nous avons deux idées, deux naturæ particulares, celle de l'étendue et celle dela pensée, danslesquellesnous découpons leurs modes, c’est-à-diredes figures et des pensées déterminées. Mais ce n’est pas tout : parmi lesnotionsprimitives, ily
en a une autre : celle de l'union de l’âme et du corps. De
même que tout mode de l'étendue ou tout mode de la pensée est une détermination de l'étendue ou de la pensée, qu'il ne faut donc pas chercher à connaître une étendue ou une pensée autrement qu’en les ramenant à l'idée de l’étendue ou à celle de la pensée, de même les manifes-
xations imnbss de l’union de l'âme et du corps ne peuvent être connues que dans et par l’idée de l’union. En un mot, l’union de l’âme et du corps est un ordre à part, comme la pensée et l’étendue. Il faut s’y enfermer
pour connaître un fait quelconque relatif à l'union de Tâme et du corps et bien se garder de rapporter ce fait à la pensée ou à l'étendue ; car, pour prêter à Descartes
une formule d’Aristote, ce serait pertôuats ei; 4\ ho yëvos. Maintenant, où faut-il chercher l'idée de l'union de l'âme et du corps ? Ce n'est ni dans l’entendement, comme
l'idée de la pensée et aussi, quand on veut, l'idée de
l'étendue ; ni dans l’entendement aidé de l'imagination
-comme l'idée de ‘l'étendue ; c’est dans les sens et aussi sans doute, bien que Descartes ne le dise pas, dans d'imagination. Qu'est ce donc que se placer au point de
vue de l'union de l'âme et du corps, se transporter dans l'idée ou dans l’ordre de l’union ? C’est se laisser aller à la vie et à la pensée sensibles. Et, une fois placés à ce
point de vue, l'union de l'âme et du corps nous apparai-
tra comme aisée à comprendre. En d’autres termes, il
suflit, pour comprendre l'union de l'âme et du corps, de ne pas réfléchir, de ne pas penser intellectuellement. C'est
sérieusement, il nous en avertit, que Descartes énonce cette prescription. Appliquons-là. Nous ne songerons plus à expliquer comment l'âme meut le corps en nous représentant dans l’idée intellectuelle de l'étendue, et con-
formément à ses exigences, une masse qui en choque
une autre. Nous nous adresserons à une certaine conception sensible de la mise en mouvement d’une masse par quelque chose qui n’est pas matériel. Telle est, par exemple, la conception que nous appliquons à tort quand nous voulons nous représenter le mouvement imprimé
aux Corps par les qualités soi-disant réelles et notamment
par la pesanteur. Nous avons tort de croire qu'il y a dans les corps en eux-mêmes une qualité appelée pesanteur, «t en général des qualités réelles qui meuvent la matière.
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DESCARTES. Li | +. LR Mais il y a bien un domaine où le mouvementestimprimé *au mobile, comme nous croyons qu'il l’est aux corps pesants par la pesanteur. Ce domaine est précisément celui de l'union de l'âme et du corps : l’âme, en tant qu'unie au corps, le meut comme la pesanteur essentielle, s'il y en avait une, mouvrait les corps pesants. Et si nous avons Conçu cette opinion erronée d’un mouvement imprimé à la matière par une pesanteur essentielle, c’est que nous avons indûment transporté hors de son domaine l’idée de la manière dont l’âme meut le corps. L’analogie est parfaite entre l'opération illusoire de la pesanteur et l'opération réelle de l'âme. En eflet, d’une part, la pesanteur, réalisée indépendamment du mobile sur lequel \ elle agit, est une substance et ainsi elle constitue, avec 18 la masse où elle réside, un composé de deux substances, comme l'âme et le corps. D'autre part, bien que la pesan- 4 teur soit en un sens inétendue, puisqu'on peul la con- 4 sidérer comme concentrée tout entière en un seul point du mobile qu’elle précipite, en un autre sens cependant elle est étendue, elle a une extension d’action, sinon de matière. De même en est-il de l’âme en tant qu’elle agit sur le corps. II faut la concevoir alors comme étendue : d'une certaine manière et, par conséquent, comme | matérielle ; mais il n’y a pas là de quoi nous surprendre, À car être uni avec quelque chose, c’est ne faire qu'un avec cette chose et participer de sa nature. Et, en vertu | de cette définition de l'union, on doit peut-être ajouter } que le corps, en tant qu'uni à l'âme, participe en quelque façon de la nature inétendue de l'âme, car Descartes dit quelque part (Pass., art. 30) que le corps forme par son organisation un tout et une unilé qui servent d’intermédiaire à l'âme pour s'unir au corps. | Telle est, dans sa teneur presqué littérale, la doctrine de l’union de l’âme et du corps selon Descartes. Reste à ” en essayer l'interprétation. Faut-il voir la pensée de derrière la tête chez Descartes et son explication dernière et