SA AE ET LE MÉCANISME
Fadoitre, soit pour la rejeter, ni la finalité interne,
ni la finalité immanente. Les anciens, et notamment Aristote, n'avaient connu, au contraire, que ces deux modes de finalité. Dans un navire qui se construirait de lui-même, les parties seraient les movens et le tout serait la fin. Le navire ne serait pas, sous cet aspect, envisagé comme utile pour un autre but que sa réalisation
même. La fin seraitinterne. Sans doute un tout peut, aux
yeux d'Aristole, être à son {our partie d’un autre tout. Mais le rapport de la fin aux moyens reste encore de même espèce. Il n'y a pas adaptation d’une chose à une autre chose tout à fait étrangère et ne formant pas avec la première un système naturel. C’est que, d‘autre part, la finalité, pour Aristote, est immanente. Pour qu'il y ait rapport de moyen à fin entre une certaine chose et une autre chose essentiellement étrangère à la première, 1l faut que ce rapport soit établi du dehors ; si “lle est externe, il faut que la finalité soit transcendante, et, corrélativement, si elle est immanente, elle est interne. Il n'y a pas de finalité transcendante dans Aristote, car, le monde étant co-éternel à Dieu, ils forment tous les deux un système. Extérieur au monde, Dieu ne l’est pas à ce système. Le point de vue des Scolastiques fut forcément très différent. L'ordre et l'arrangement étant pour le monde un don gratuit, comme la réalité même du monde, la finalité est toujours, dans son fond, transcendante, et peut-être même toujours relative. Or c'est à ce point de vue que Descartes reste placé. Une fin, c'est exclusivement, selon lui, un dessein de Dieu. Par suite, un rapport de moyen à {in est toujours chez lai pour un être, et même pour une partie d'être, quelque chose de surajouté, comme un prédicat non essentiel, Tel est l'unique sens de la finalité dans Descartes, C'est tout ce que nous voulons établir pour le moment. Nous ne recherchons pas s'il est possible d'accorder à des créatures une finalité interne et immanente, quoique secon-
daire et dérivée. Remarquons seulement que, pour autant que Descartes sera jamais disposé à admettre de la finalité, ilne risquera pas de tomber dans un panthéisme vitaliste comme celui des Stoïciens, après avoir accentué si fortement, et peut-être si exagérément, le caractère contingent de toute relation de moyen à fin.
Mais ce n’est pas de cela qu'il s'agit : ce serait par la négation de la finalité qu'il aurait préparé le panthéisme, un panthéisme très différent de celui des Stoïciens, exclusif de l'intelligence en Dieu et, en ce sens, maférialiste. Voyons donc dans quel domaine Descartes a rejeté la finalité, et, si ce n’est pas partout, comment s'explique le rôle réduit qu'il lui concède lorsqu'il lui reconnaît un rôle.
Nous savons que le monde se partage selon Descartes en trois régions, celle de l'étendue, celle de la pensée, etcelle du composé d'étendue et de pensée. Considérons d'abord la région de l'étendue. Il est bien évident que les philosophes qui ont pu reprocher à Descartes de ne pas admettre dans cette région l'intervention efficiente d’activités agissant pour des fins n’ont pas compris le mécanisme cartésien, ou bien qu'ils ont voulu que Descartes ne füt pas Descartes. La proscription d'agents, tels que la légèreté et la pesanteur d’Aristote, est précisément la raison d’être de Ja physique de Descartes. Donc il était naturel et nécessaire qu'il n'y eût dans le monde de l'étendue aucune place pour la finalité sous cette forme bâtarde. Maintenant il est vrai que Descartes ne s’en est pas tenu là. Non seulement 1l ne s’est pas avisé de subordonner le mécanisme à la finalité de la manière profonde qu'a connue Leibniz, c'est-à-dire en mettant partout au fond des choses la finalité et en réduisant le mécanisme à n'être plus que l'expression et la réalisation de la finalité Sans le devenir ; mais il n'a même pas songé à une subordination plus simple. Il n’a pas dit que le mécanisme fut préordonné par Dieu. Le
Le
1? he TS "1 .
ERA ir ET Æ MÉCANISME.
mécanisme lui a paru, semble-t-il, pouvoir se poser à. 3 e part et en soi comme un ordre de choses complet ou du ca moins radicalement séparable. Tandis que Leibniz 0 | estime que le mécanisme est quelque chose qui ne peut “CR pas de soi-même se réaliser, parce qu'il contient de l'indétermination et qu’il y a une infinité de mécanismes * 4 possibles, Descartes accepte sans doute cette infinité de PE
mécanismes sans y trouver de difficulté. Dieu les crée tous sans choisir entre eux, et, par conséquent, le monde de l’étendue est en lui-même aussi vide d’ordre chez Descartes que chez Epicure. C'est de part et d'autre le
même déroulement de toutes les possibilités. Deux - textes de Descartes établissent que telle est bien sa posi- T1 ‘tion. L'un, dans la 6° Méditation, exclut de l'univers trAESS
purement matériel toute considération de normal et d'anormal ; toute idée d'ordre, de règle et de destination est une dénomination extrinsèque par rapport aux choses purement matérielles ; Spinoza n'a rien dit de . plus fort dans le même sens {1). L’autre texte, que Leibniz
(4) (C. 341 sqq. [84-15 sq.] [G. $ 16]) : « ….comme une horloge, composée de roues et de contrepoids, n’observe pas moins exactement toutes % les lois de la nature lorsqu'elle est mal faite et qu’elle ne montre pas 4 bien les heures que lorsqu'elle satisfait entièrement au désir de l’ou- , % 4 vrier, de même aussi, si je considère le corps de l’homme comme étant NT une machine tellement bâtie et composée d’os, de nerfs, de muscles, de 1 veines, de sang et de peau, qu’encore bien qu’il n’y eût en lui aucun F3
esprit, il ne laisserait pas de se mouvoir en toutes les mêmes façons qu'il è fait à présent, lorsqu'il ne se meut point par la direction de sa volonté, ni par conséquent par l’aide de l’esprit, mais seulement par la disposition de ses organes, je reconnais facilement qu'il serait aussi naturel à ce corps, étant par exemple hydropique, de souffrir la sécheresse du gosier… et d’être disposé par cette sécheresse à. boire, et ainsi d’augmenter son mal * et se nuire à soi-même *, qu’il lui est naturel, lorsqu'il n’a aucune (*) indisposition, d’être porté à boire pour son utilité par une semblable sécheresse de gosier ; et quoique, regardant à l’usage auquel une horloge a été destinée par son ouvrier, je puisse dire qu'elle se détourne de sa nature lorsqu'elle ne marque pas bien les heures, et qu’en même façon considérant la machine du corps humain comme ayant été formée * de Dieu * pour avoir en soi tous les mouvements qui ont coutume d’y être, j’aie sujet de penser qu’elle ne suit pas l’ordre de sa nature quand son gosier est sec et que le boire nuit à sa conservation ; je reconnais toutefois que cette dernière façon d'expliquer la nature est beaucoup différente de l’autre ; car celle-ci n’est autre chose
n'a pas manqué de signaler, contient en termes ne ès
l'idée épicurienne du déroulement de l'infinité des doi. "4
sibles (4). Ainsi, pour Descartes, le mécanisme existe en. lui-même et à l'état pur : ce n’est pas quelque chose qui, à la façon d'une abstraction, porte à l'intérieur de soi une lacune et qui, de ce chef, ne saurait passer à l'existence qu'après complément et à titre de partie d’un composé. Tout ce que Descartes reconnait, c’est que lemécanisme est institué par Dieu. Mais Dieu l’acceptetel quel. Il lance les dés sans les piper. C'est par ses-
propres forces que le mécanisme produit l'ordre (2).
Voilà donc qui est entendu : le mécanisme pur a sa: place parmi les choses réelles. Il existe à titre de chosecomplète, comme l'étendue dont il n’est d’ailleurs qu'un aspect. Mais ce simple rapprochement nous fait com-prendre que, si le mécanisme est pour Descartes tout un: ordre de la réalité, il n'y a pas de danger qu'il devienne:
qu’une certaine dénomination extérieure, laquelle dépend entièrement: de ma pensée qui compare un homme malade et une horloge mal faite” avec l’idée que j’ai d’un homme sain et d’une herloge bien faite, et laquelle ne signifie rien qui se trouve en effet dans la chose dont elle sedit ; au lieu que, par l’autre façon d'expliquer la nature, j’entendsquelque chose qui se rencontre véritablement dans les choses, et DEA tant qui n’est point sans quelque vérité. »
(1) Prine. II, 47 : « ….il importe fort peu de quelle façon je suppose
% ici que la matière ait été disposée au commencement *, puisque sa.
disposition doit par après être changée suivant les lois de la nature, et qu’à peine en saurait-on imaginer aucune de laquelle on ne puisse prouver que par ces lois * elle doit continuellement se changer jusqu’à cequ’enfin elle compose un monde entièrement semblable à celui-ci, bien que peut-être cela serait plus long à déduire d’une supposition que d’uneautre *; car, ces lois étant cause que la matière doit prendre successivement toutes les formes dont elle est capable, si on considère par ordretoutes ces formes, on pourra enfin parvenir à celle qui se. trouve à présent en ce monde. » (C. 213 sq. [VIII, 1, 103).
(2) Dise. 5° part. : « ….encore qu'il ne lui [au monde]aurait point donnéau commencement d’autre forme que celle du chaos, pourvu qu'ayant. établi les lois de la nature il lui prêtât son concours pour agir ainsi qu’ellea de coutume, on peut croire, sans faire tort au miracle de la création, que par cela seul toutes les choses qui sont purement matérielles au-raient pu, avec le temps, s’y rendre telles que nous les voyons à présent : et leur nature est bien plus aisée à concevoir, lorsqu’on les voit: naître peu à peu en cette sorte, que lorsqu'on ne les considère que toutes: faites. » (VI, 452 [G. $ 3).
de ns La
oi “