‹ Le système de Descartes;Chapitre 14 sur 171 · PRIORITÉ PRÉTENDUE DE LA PHYSIQUE · texte numérisé non relu

PRIORITÉ PRÉTENDUE DE LA PHYSIQUE

<omme en fait, est antérieure dans la pensée carlésienne à la métaphysique. Avant d'examiner les raisons sur lesquelles il s'appuie, faisons deux remarques. D'abord, bien que, dans une certaine mesure, M. Liard entende bien s'appuyer sur l'antériorité de fait pour inférer l'antériorité de droit, il ne faudrait pourtant pas lui faire dire que les antécédents chronologiques expliquent tout dans la doctrine de Descartes, ni par conséquent dans une docirine en général ; car ce n’est pas par de purs antécédents chronologiques qu'il croit pouvoir expliquer la physique de Descartes sans métaphysique, c'est en partant d'une raison séminale, étrangère d'ailleurs à la métaphysique (ef. Liard, p. 5). En second iieu, M. Liard reconnaît que « d'intention première Descartes est un métaphysicien » (p. 108). Difficile peut-être à accorder avec la thèse de l'auteur, cette déclaration montre du moins que M. Liard a voulu se garder de mutiler la pensée cartésienne.

Quoi qu'il en soit, la thèse de M. Liard est que Descartes n'esi point passé de la mathématique universelle à la métaphysique pour revenir ensuite à la physique, et que c'est après coup qu'il a rattaché à la notion du premier principe des choses sa théorie du monde matériel. Cette théorie serait sortie directement et spontanément de la méthode (Liard, p. 93 ; cf. p. 406.

Nous reviendrons sur la position de la question. Pour le moment voyons les raisons de M. Liard. Pour contester la portée des deux textes classiques que nous avons rapportés et auxquels il ajoute lui-même ceux qu'on peut

trouver dans les Principes (liv. IE, art. 36 à 42, à

propos des lois du mouvement), il s'appuie sur deux classes d'arguments : des raisons historiques et externes, d'autre part des raisons internes.

Voici les premières. Descartes a consacré à la métaphysique, à la préparation des Méditations, les neuf premiers mois de son séjour en Hollande de mars à décembre 1629 (Lettre à Mersenne du 15 avril 1630, 1, 144 **). Or,

avant ce temps-là, il était resté étranger à cet ordre de questions, comme le prouve le passage suivant de la 3° partie du Discours de la Âéthode : « Toutefois ces neuf ans s’écoulèrent avant que j eusse encore pris aucun parti touchant les difficultés qui ont coutume d’être disputées entre les doctes, ni commencé à chercher les fondements d'aucune philosophie plus certaine que la vulgaire. » (VI, 30 [G $ 6}). Mais, pendant qu'il s'abstenait ainsi de s'occuper de métaphysique, il s’occupait de physique. D'abord, d’après Chanut, cité par Baillet (41), dès le temps où il hivernait en Allemagne et découvrait la méthode, « naturæ mysteria componens, cum legibus matheseos, utriusque arcana eadem clave reserari posse ausus est sperare. » Ensuite, lors de la conversation avec le cardinal de Bérulle, qui suivit à quelques jours de distance la conférence tenue chez le nonce du pape en novembre 1628 pour entendre le philosophe Chandoux (Baillet, p. 160 sq. ; cf. à Vililebressieu (1651), 1, 243,

217 sq.), Descartes, au témoignage de Clerselier (cité par

Baillet), tint à un interlocuteur un langage indiquant qu'il était déja versé dans la physique (2). En troisième lieu, Baillet nous apprend, avec faits à l'appui (1, 449), que Descartes en 1627 et 1628 avait déjà fait de belles découvertes en optique (Liard, p 97). Enfin les déclarations de Descartes lui-même, dans la 3° partie du Discours de la Méthode, sont expresses et concluantes (3).

(1) I, 91, en marge : il s’agit de l’épitaphe de Descartes par Chanut.

(2) « I lui fit entrevoir les suites que ces pensées pourraient avoir si elles étaient bien conduites, et l’utilité que le public en retirerait si l’on appliquait sa manière de philosopher à la médecine et à la mécanique, dont l’une produirait le rétablissement et la conservation de la santé, l’autre la diminution et le soulagement des travaux des hommes «. (ap., Liard, p. 96).

(3) « Et de plus je continuais à m’exercer en la Méthode que je m'étais prescrite ; car; outre que j'avais soin de conduire généralement toutes mes pensées selon ses règles, je me réservais de temps en temps quelques heures, que j’employais particulièrement à la pratiquer en des difficultés de Mathématique, ou même aussi en quelques autres que je pouvais rendre quasi semblables à celles des Mathématiques, en les détachant de tous les principes des autres sciences, que je ne trouvais pas

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. raisons internes sont que Descartes ne laisse pas de tirer directement des principes de sa méthode les propositions initiales et maïtresses de sa physique et d'appuyer sur eux, pour une part, les lois du mouvement. — Les propositions maîtresses initiales de la physique sont que tout est étendu et que tout est mouvement dans le monde des corps. Or le Monde etles Principes déduisent ces propositions du principe des idées claires et distinctes (4).

Pour les lois du mouvement, il est connu que Descartes

mécanique, sont mises au nombre des notions claires et

les fonde d'ordinaire sur l'immutabilité divine. Mais nous avons déjà vu, dans le texte des Principes cité tout à l'heure, que les règles du mouvement, les lois de la

distinctes et dès lors justifiées par là même. Ailleurs (Prince. W, 37) la loi d’inertie-est prouvée non seulement par l’immutabilité divine, mais aussi par un appel à une idée claire et distincte de la raison, à une notion commune (2). Et en général, à côté de la justification tirée de l'immutabilité divine, chaque loi du mouvement en reçoit une autre fondée sur le principe des idées claires et distinctes èt l'analyse des notions. — M. Liard ajoute que Vescartes n'aurait en réalité rien pu tirer de sa métaphy-

sique pour sa physique : « On se demanderait, dit-il,

comment Descartes eùt pu les déduire de l'idée de Dieu. Pour lui, Dieu est l'être parfait et sa caractéristique essentielle, si l’on peut dire, est la liberté absolue. Par quelle voie pourrait-on en conclure que le fond des choses matérielles est l'étendue, et que tous les phénomènes de la nature se résolvent en mouvement? Serait-il donc incompatible avec la perfection divine que l'essence des corps fût autre chose que l'étendue, la force par assez fermes, comme vous verrez que j’ai fait en plusieurs qui sont ex. pliquées en ce volume. » (VI, 29% [G. $ 6)]).

(1) Monde, ch.VI (XI,355);, Principes, liv. IV, art.203 ; Liard, p. 98, 100.

(2) « Lorsqu'une chose a commencé une fois de se mouvoir, nous n'avons aucune raison de penser qu’elle doive jamais cesser* de se mou-

voir de même sorte, pendant qu’elle ne rencontre rien* qui retarde ou qui arrête * son mouvement. » VIII, :, 62 ; cf. art. 38 (Liard, p. 103),

exemple ? La conception d'une matière indéterminée par elle-même, et revêtant, grâce à un mystérieux attrait, des formes de plus en plus déterminées comme le voulait Aristote, ne se concilierait-elle pas aussi avec l'idée d'un Dieu parfait ? De cette notion d'une perfection, suprême et absolument libre, Descartes, n'eùt pu rien tirer touchant le monde, pas même l'existence du monde, ! car cette existence ne saurait être un coroilaire de la! liberté divine. » (p. 401). |

Si soigneusement articulées qu'elles soient, les raisons historiques de M. Liard ne nous paraissent pas inattaquables. Descartes, dit-on, n’a pas fait de métaphysique avant 1629, puisqu'il n'avait point jusqu'alors pris de parti dans les questions qui divisent les doctes, ni cherché les fondements d’une autre philosophie que la valgaire. Mais les textes auxquels nous faisons allusion prouveraient aussi bien que Descartes, avant 4629, n'a pas fait de physique. En effet, les difficultés débattues entre les doctes ne sont pas seulement les questions de philosophie au sens étroit, ce sont de même les questions de physique. Au début de la 5° partie du Discours de la Méthode, il est manifeste que les questions sur lesquelles Descartes ne veut pas « se brouiller » avec eux sont des questions de physique et principalement celle du mouvement de la terre (VI, 40 * * [GK 1). De son côté la philosophie dont Descartes ne recherche pas les fondements, ce n'est pas la métaphysique, c’est la philosophie en général comprenant la physique : témoin la vraie leçon de la lettre du 8 octobre 1629 qui est « fondement de la philosophie » et non « fondement de la physique », mais avec le même sens (AT I, 25"): Et faut-il rappeler le passage du Discours de la Méthode (6° partie), où Descartes oppose à la philosophie de l'Ecole sa philosophie capable de nous rendre maitres et possesseurs de. la nature (VI, 61% [G 2])? I n'est donc point prouvé par des textes que Descartes ait été étranger à toute

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