LA THÉORIE DE LA MATIÈRE
Nos sens, dont la fonclion est de nous donner des indications utiles pour la vie, non de nous faire connaître les choses au sens propre du mot, nous présentent les corps comme les sujets d’une foule de qualités, telles que la couleur, la pesanteur, la dureté. Mais, puisque nos sens ne sont pas faits pour nous apprendre la vérité, nous ne devons, en l'espèce, ajouter aucune foi à leur témoignage, et nous devons essayer de concevoir les corps par l’entendement. Or, l’idée claire et distincte que notre entendement trouve au fond de la représentation sensible et confuse des corps, c'est celle de l'étendue à trois dimensions, longueur, largeur et profondeur. Est-ce bien là la substance des corps ? Cela ne fait pas de doute, si on voit que l'étendue rend compte de plusieurs propriétés dérivées qu'on s'accorde à reconnaitre dans les corps. Car, le néant n'ayant pas de propriétés, si l'étendue, qui d’ailleurs ne peut être rapportée à rien de plus fondamental, est le sujet auquel les propriétés dont nous parlons appartiennent : comme attributs, l'étendue est bien une substance (1). La figure
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Le vements des diversités innombrables, d'autant que ces choses pourront = J être assez entendues d’elles-mêmes lorsqu'il sera temps d’en parler, et 1 que je suppose que ceux qui liront mes écrits savent les éléments de "al la géométrie, ou pour le moins qu’ils ont l’esprit propre à comprendre Cr. les démonstrations de Mathématique. Car j'avoue franchement ici que à je ne connas point d’autre matière des choses corporelles que celle qui "® peut être divisée, figurée et mue, en toutes sortes de façons, c’est-à-dire : M celle que les géomètres nomment la quantité et qu’ils prennent pour | 1 l’objet de leurs démonstrations ; et que je ne considère en cette matière À 7 que ses divisions, ses figures et ses mouvements ; et enfin que, touchant il cela, je ne veux rien recevoir pour vrai, sinon ce qui est [ex communibus illis notionibus, de quarum veritate non possumus dubitare] sera déduit avec tant d’évidence qu'il pourra tenir lieu d’une démonstration | mathématique. Et, d'autant que, par ce moyen, on peut rendre raison #< de tous les phénomènes de la nature, comme ou pourra voir par ce qui suit, je ne pense pas qu’on doive recevoir d’autres principes en phy-
2 sique, ni même qu’on en doive souhaiter d’autres que ceux qui sont ici 1 A expliqués. LA . (1) Prince. LE, 4,16 fin ; À Morus, 5 fée, 1649, V, 271? : « si exami- “10 L nemus quodnam sit illud ens extensum a me descriptum, inveniemus AM M plane idem esse cum spatio, quod vulgus aliquando plenum, aliquando 14 n vacuum, aliquando reale, aliquando imaginarium esse putat. In spatio mo Ci enim, quantumvis imaginario et vacuo, facile omnes imaginantur varias à 4 ] ‘à
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est évidemment un mode de l'étendue : il n'y a pas de difficulté. Pour l'impénétrabilité, la difficulté est au contraire très grande. Voici la démonstration de Descartes sous l'une de ses meilleures formes : «Non potest eliam intelligi unam partem rei extensæ aliam sibi æqualem penetrare, quin hoc ipso intelligatur mediam partem ejus extensionis tolli vel annihilari : quod autem anmihilatur, aliud non penetrat; sicque, meo judicio, demonstratur impenetrabilitatem ad essentiam: extensionis, non autem ullius alterius rei, pertinere. » (A AMorus, 15 avr. 1649, NV, 342). Évidemment Descartes joue sur les mots, bien qu'avec profondeur : de ce qu'un espace d'une certaine grandeur ne peut pas sans contradiction perdre de sa grandeur, 1l ne sensuit pas que ce soit un espace rempli. Ne disons rien du sophisme, plus manifeste encore, dont il se sert dans les Principes (II, 4) pour prouver que la capacité de résister à l’attouchement n'est pas essentielle à la matière: C'est cette négation de la résistance qui est la
principale caractéristique de la théorie de la matière, et
aussi la première source des embarras dans lesquels cette théorie va se perdre.
Sila matière est identique à l'étendue, et si l’impénétrabilité est donnée dès qu’une grandeur d’étendue est donnée, l'étendue est par elle-même le plein, il n'y a pas de vide absolu dans l'univers. Un vase peut être vide au sens vulgaire: s’il l'était absolument, l'étendue comprise dans sa concavilé disparaitrait, les deux surfaces qui limitent cette concavité s’appliqueraient l’une contre l’autre (Princ. 11, 18).
partes determinatæ magnitudinis et figuræ, possuntque unas in locum aliarum imaginatione transferre, sed nullo modo duas simul se mutuo penetrantes in uno et eodem loco concipere, quoniam implicat contradictionem ut hoc fiat et spatii pars nulla tollatur. Cum autem ego considerarem tam reales proprietates non nisi in reali corpore esse posse, ausus sum affirmare nullum dari spatium prorsus vacuum, atque omne ens extensuIn esse VerTuIR COTpUS. »
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‘à Eu rigueur comme le croyait Aristote. Puisqu’une étendue 3 à
n’est que l'étendue, il est absurde de prétendre qu'une
ne peut ni se resserrer ni se dilater, et que la matière
même matière peut occuper tantôt plus et tantôt moins d'espace. Condenser un corps, c’est faire sortir de ses.
pores les matières étrangères qui les remplissaient, le dilater c’est remplir ses pores: tout se passe comme dans le cas d’une éponge que l’on presse ou qu’on laisse au contraire recevoir en elle de l’eau ou de l'air (Prince. IL, 5-7).
La matière étant identifiée à l'étendue, il s'ensuit
qu'il n'y a qu’une seule et unique matière, et ceci en
deux sens. D'abord, la matière est partout la même dans
son fond : que ce soit celle des cieux les plus éloignés du nôtre ou celle de la terre, ce n’est loujours que la
même matière différant seulement par la position ; et rien n’était plus propre qu'une telle vue à étendre la
portée des explications de la physique. Mais ce n’est
pas ce qui doit nous occuper principalement ici. En un autre sens, la matière est unique, c’est-à-dire non
divisée et privée de toute distinction et spécification des
parties. Nous avons à voir comment Descartes arrive à . distinguer dans la matière des parties, et des parties de plusieurs espèces. — Descartes a conçu de bonne heure
l’idée d'expliquer mathématiquement les phénomènes de la nature et a même réussi sur quelques points importants. Vers 1620 il est en possession de la loi du mouvement accéléré, qui aurait pu et dù le conduire
si loin, et aussi d'une vérité qui en impliquait d'autres dans tout un domaine de la physique, à savoir la solution
du paradoxe hydrostatique (voy. Millet, Desc. av. 1637, p- 104-107). Mais les œuvres inédites montrent que, vers
le même temps, il n’a pas encore de théorie de la matière
susceptible de se prêter convenablenrent aux expli-
cations mathématiques. Il admet que l'accroissement
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de volume produit dans l’eau par la congélation pour: rait bien provenir comme on le lui a dit, du fait que certains esprits ignés, chassés d’abord par le froid vers le milieu du vase, et enfin hors du vase ont pu y laisser un vide ; et rien n'indique que ces esprits ne sont pas pour lui une de ces forces actives, amour, charité, harmonie dont il parle à la même époque (voy. Cogit. priv., X, 295 sq., 218° [F. de C., p. 22 et 14)).
Or, il y avait dans l’air à cette époque une théorie de la matière, toute prête pour s'offrir à l'application des formules mathématiques : c'était la théorie corpusculaire. À Paris notamment, elle était répandue par Gassendi et par plusieurs penseurs quil’entouraient. Des cartes, qui a vécu à Paris de 1625 à 1628 et qui, dans une lettre à Beeckman de 1650 (17 oct.), indique qu’il a lu certains partisans de la théorie corpusculaire (I, 158*°), n’a donc pu manquer d'être aidé par la dite théo-
rie dans l'élaboration de la science qu'il possède en grande partie en 1629. Sa théorie personnelle est en
eflet une théorie corpusculaire, mais c'est une théorie corpusculaire d’un caractère original, et ce caractère original que nous allons indiquer s’accentue avec les années, en passant du Traité du Monde aux Principes. Dans le Traité du Monde (ch. 5, XI, 23-25), Descartes distingue trois éléments : l'élément de feu, l'élément d'air, l'élément de terre. Le premier est très subtil ; le second, composé de boules relativement un peu plus grossières ; et enfin le troisième est composé de masses plus grosses encore. Ces distinctions rappellent à ia fois l’École et surtout les théories corpusculaires communes. Descartes marque la théorie de son empreinte particulière en expliquant la formation des trois éléments par le mouvement, et en définissant ce qu'est une partie de la matière au moyen de la notion de mouvement. Cela est déjà dit très formellement dans leMonde (ch. 3, XI p. 15*° sq.). C'est plus développé, et mieux mis à sa place de moyen
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d’explication dans les Principes : « Par un corps, ou bien
par une parlie de la matière, j'entends tout ce qui est. transporté ensemble. » (II, 25 [53% sq.]). C’est là le prin-
cipe qui explique la formation des éléments. Dieu, en introduisant le mouvement dans l'étendue, y introduit en conséquence la division en parties. Par le mouvement, {a matière se divise et se broie. Descartes conçoit dans le 7raité du Monde qu'elle se broie en parties de diverses grosseurs ; dans les Principes, il n’admet même
plus une telle différence (Prince. INT, 47). Ce sera donc
le mouvement qui sera chargé seul d'expliquer non seulement la formation de parties en général dans la matière, mais la diversité que ces parties présentent entre elles au bout de quelque temps. Le troisième élément notamment, au lieu d’être primitif, résulte du fait que les parties du premier élément s’attachent les unes aux autres par leurs cannelures et forment des taches, puis une croûte à la surface des feux ou soleils qu'elles constituaient d’abord, d'où résultent les planètes en général et en particulier notre terre (voy. Lasswitz, Gesch der Atomistik Il, p. 59-61 et 87-92.)
La théorie de la matière chez Descartes est donc une théorie corpusculaire tout à fait distincte des autres.
Les corpuscules ne sont pas supposés, ils sont expli-.
qués ; les qualités primitives que leur conservait Démocrite sont expliquées elles aussi : tout cela de la manière la plus conforme aux tendances fondamentales de Descartes, et par les considérations les plus purement cinématiques et géométriques.—Mais, en même temps que la théorie prend ainsi un caractère de cohérence systématique très élevé, elle devient insoutenable. En eflet nous avons vu que, selon Descartes, le repos résiste au mouvement ; et il le faut bien chez lui, puisque, dans la théorie du mouvement, il n'y a pas de masse proprement dite, et que, dans la théorie de la matière, 1l n'v a pas de résistance distincte de l'impénétrabilité géomé-