LA PSYCHOLOGIE CARTÉSIENNE L'INTELLIGENCE
Le corps organisé et vivant étant à ses yeux une pure et simple machine, il n’est nullement nécessaire pour Descartes qu'il y ait de l’âme et de la pensée partout où il y a de la vie. La vie ne requiert pas plus la pensée que ne fait tout autre mode de l'étendue et du
mouvement. Pour admettre que de la pensée est jointe
à une machine vivante, il faut donc des raisons expresses. On sait que Descartes n’a pas cru trouver de telles raisons relativement aux animaux. La raison qu'il exige en eflet n’est rien de moins que l'existence d’un langage hautement intellectuel, pour ne pas dire même rationnel. Naturellement, et d'autant qu'il ne veut rien apercevoir de plus, il ne découvre chez les animaux que ce que nous nommons un langage émotionnel. Les animaux pour lui sont donc, suivant le paradoxe célèbre, des animaux-machines (1). S'il lui arrive de dire que les animaux sentent et imaginent, il a soin d'expliquer que c'est seulement des opérations mécaniques du
sentiment et de l'imagination qu’il s’agit. C'est donc
chez l'homme seulement, au moins parmi les êtres que
(1) Entre autres textes sur les animaux-machines, voy. au Mis de Newcastle, 23 nov. 1646, IV, 573-576 ; à Morus, 5 fév. 1649, V, 2754- 27993 ; à *** mars 1638, II, 39°-41% ; à Plempius, 3 oct. 1637, 1, 4132 sq.
nous observons, qu ilya une ae et a psychologie ra cartésienne ne peut être qu'une psychologie humaine. Ya-til une psychologie cartésienne ? Cela ne résulte … pas nécessairement de l'existence d'êtres possédant une âme, si du moins on n'entend pas par psychologie un ensemble quelconque de propositions sur l'âme ; car des propositions purement métaphysiques ne constituent pas ce que nous appelons aujourd'hui une psychologie, et, d'autre part, des propositions purement empiriques, sans lumière et sans lien, seraient également indignes d'un tel nom. La préface de la traduction française des Principes établit, croyons-nous, que, au moins dans 2 les intentions de Descartes, l'encyclopédie des connaissances doit contenir une science psychologique. : Dans cette préface Descartes donne, comme on sait, 4 sa classification des sciences. Or, arrivé à la physique, il compte parmi les sciences dont elle se compose, l'étude de la nature humaine, Comme cette nature assurément n'est pas toute matérielle, et comme j'étude que Descartes estime qu'on en doit faire est destinée à parfaire l'ensemble des connaissances nécessaires à la morale, il faut qu'il admette une science physique de l’âme humaine. Une telle science est-bien ce que nous entendons par psychologie (1). Il va de soi que, en un sens, les principes cartésiens sont tout particul'èrement favorables à la constitution d'une psychologie, dès qu'il est entendu que Descartes admet une étude physique de à la nature mentale de l'homme, et non pas seulement une 4 spéculation métaphysique sur l'âme. En effet, d’abord, Descartes peut trouver dans sa distinction radicale de l’étendue et de la pensée le moyen de constituer pour la
(1) « La seconde [partie de la vraie philosophie] est la physique, en laquelle, après avoir trouvé les vrais principes des choses matérielles, on examine en général comment tout l’univers est composé ; puis, en particulier, etc. Ensuite de quoi il est besoin aussi d'examiner en par-
ticulier la nature des plantes, celle des animaux et surtout celle de
l’homme, afin qu’on soit capable par après de trouver les autres sciences qui lui sont utiles, » etc. [pour la suite, voir p. 21] (IX, u, 148-),
| je 4.) We TE , MERE he 4 ve mé THODE DE LA PSYCHOLOGIE.
| psycho en prenant le côté Re de la pensée, un objet propre et incontesté. Ensuite deux 4 À à -autres thèses de sa métaphysique tendent à garantir à cet objet une grande ampleur et à le rendre tout particu lièrement accessible. La première des thèses auxquelles. nous faisons allusion est que l'âme pense oujours, APS Descartes l’a posée sans restriction ni réserves, et il l'a maintenue contre toutes les attaques sans en rien retirer (1). Si l'âme pense toujours, le champ de la vie : mentale est énorme : il y a là une compensation au rétré- cissement qu'il peut éprouver par le fait de Ja distinction absolue de l'âme et du corps et de l'attribution au corps seul d’une foule de fonctions que d'autres philosophes
étaient disposés à considérer comme en partie psycholo-
giques. La seconde thèse dont nous voulions parler
n'est autre que la définition même de la pensée par . Descartes. Si penser c'est avoir conscience, il s'ensuit - qu'iln’y a rien de plus connaissable en principe que le phénomène psychique (2).
Cette coextensivité de la conscience à la pensée nous fait passer de l'objet de la psychologie à sa méthode. Comme procédé fondamental de cette méthode, Descartes ne pouvait manquer de reconnaître l'observation par la : conscience. C'est ce qu'il indique, au moins par une déclaration occasionnelle et rapide, au début du Traité des Passions. La connaissance des passions semble facile, dit-il, parce que chacun n’a pour les connaître qu'à . observer ce qui se passe en soi (art. 4, [XI 327%)). Sans doute Descartes trouve que cette observation de soi ne
(1) Voy. [au P. Gibieuf], 19 jane. 1642, III, 478% sq. ; [pour Arnauld] 4 juin 1648, V, 193358; Rép. aux 5es Obj. C. II, 254 sq. [VII, 356% sq.].
(2) Rappelons seulement à ce propos un passage de la réponse aux “objections d’Arnauld (C. 11, 75 sq. [2461] [G. II, $ 64]), et ceci en particulier : « je ne doute point que l’esprit, aussitôt qu’il est infus dans le corps d’un enfant, ne commence à penser et que dès lors il ne sache qu’il pense, encore qu’il ne se ressouvienne pas par après de ce qu’il a pensé, parce que les espèces de ses pensées ne demeurent pas empreintes <n sa mémoire. »
suffit pas; mais il l'admet pleinement. Remarquons d’ailleurs en passant qu'il l'entendait certainement d’une façon très large ; car il n’a pas manqué de faire son profit de faits pathologiques observés par la conscience, tels que l'illusion des amputés ou les hallucinations. Mais, quels qu’aient pu être pour lui les procédés sus-
ceptibles de procurer la connaissance des faits psycholo-
giques, ce qu'il nous importe surtout de relever, c'est que le caractère général de ces procédés n'a pu manquer à ses yeux d’être expérimental ou physique. Cela résulte nécessairement du fait que Descartes a placé la psychologie dans la physique. Sans doute sa physique, au sens étroit, est une physique mathématique. Cependant elle n’est pas exclusive de l'expérience. Nous avons même vu ailleurs qu'il s'était fait de la méthode expérimentale une idée très juste. S'il eùt écrit un livre de psychologie proprement dite, il y aurait sans doute formulé des hypothèses, en eût tiré les conséquences et eût vérifié ces conséquences par l'observation. Sa psychologie eût sans doute été moins déductive que celle de Spinoza : non qu'il eût voulu dire avec Malebranche que nous n'avons pas d'idée de l'âme; mais parce qu'il aurait reconnu que l'idée de l’âme ne permet pas plus à l'entendement d’un homme de construire entièrement a priori la psychologie que l'idée de l’étendue ne lui permet de construire de celte façon la physique.
En somme done il ressort des principes métaphysiques du Cartésianisme et de quelques déclarations de l'auteur que Descartes aurait reconnu pour légitime et aurait pu fonder une physique de l'âme, c'est-à-dire une psychologie à la fois expérimentale et proprement psychologique. L'a-t-il fait ? c'est une autre question. On a soutenu autrefois que Descartes était le prédécesseur des Écossais, qu'il avait inauguré la méthode psychologique d'observation par la conscience et peut-être même poussé assez loin la constitution d'une science
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