‹ Le système de Descartes;Chapitre 158 sur 171 · LES PASSIONS · texte numérisé non relu

LES PASSIONS

Le Traité des Passions et la Correspondance contiennent, soit sur les passions particulières, soit sur les passions primitives, une foule de remarques ingénieuses ou pro- fondes sur lesquelles il rous faudrait plus de temps pour insister. Mentionnons seulement la lettre 4 Chanul, du 1° fév. 1647, sur l'amour (IV, 609, et revenons

__ aux traits généraux de la théorie cartésienne des passions. On trouve une esquisse déjà très complète de | toute la théorie dans la lettre du 6 oct. 1645 à la Princesse Élisabeth (IV, 309”) et aussi dans l’art. 190 de la

4° partie des Principes. C'est peut-être même ce dernier texte qui fait le mieux ressortir le caractère le plus saillant

de la théorie : celui de maintenir que la passion est en elle-même quelque chose de psychologique, et pourtant d’accorder au corps un rôle indispensable dans le phénomène. Les deux passages de Descartes que nous venons de rappeler signalent avec beaucoup de netteté ce qu'il y a de psychologique selon lui dans les phénomènes affectifs. D'une part, Descartes distingue d'avec les passions certains états affectifs qui intéresseraient l’âme seule,

__ une joie et une tristesse purement intellectuelles par exemple (cf. Pass., art. 91, 92 et 147). D'autre part, il

; reconnaît dans les passions proprement dites, et comme leur condition nécessaire, une action de l'âme, savoir du jugement touchant le bien et le mal, ou tout au moins

une conception tenant lieu de jugement. Lorsque la chose

que nous avons à juger bonne ou mauvaise est une représentalion qui dépasse les sens et se rapporte par exemple à un événement futur, lorsqu'elle est en un

mot l'annonce d’un bien ou d’un mal pour l'avenir, alors l’âme intervient dans la production même du mouvement particulier des esprits animaux qui servira de

base à la passion. L'âme trace dans le cerveau une image de l'événement futur comme bon ou mauvais, et,

en conséquence, les esprits animaux prennent tel cours

qui s'exprime par telle passion de l'âme. Ce sont des cas

LA

| DESCAR" ES. PRES

. nd

de ce genre qui considèrent de AA la lettre à la Princesse Elisabe'h et l'article des Principes. Lorsque Ps É représentation bonne ou mauvaise est une donnée des sens, il faut aussi, sans nul doute, que ce soit un jugement ou l'équivalent d’un jugement, donc une action de l'âme, qui qualifie la représentation de bonne ou de mauvaise ; car, dans la lettre à la Princesse (3127), Descartes s'attache à distinguer la passion de la sensation qui la cause, la passion de la joie, par exemple, de la sensation de chatouillement ou agrément sensoriel, et ‘a la distinction se retrouve dans l'article 94 des Passions. | Ce même article semble indiquer que la sensation, en tant qu’elle provoque une passion, est un sigre naturel du bien et du mal, que la sensation de chatouillement ou agrément, par exemple, est un signe naturel du bon état du corps, une invitation pressante adressée à l’âme de reconnaître la présence d’un bien du corps. L'acte de se l'âme n'intervient pas ici pour mouvoir les esprits en 250 produisant une image : c'est l’image fournie par la senê sation qui produit le mouvement. Mais cela n'empêche pas que cette image soit reconnue par l'âme comme signifiant un bien et que, sans cette reconnaissance, il n'y aurait pas de passion de l'âme, encore que tous les mouvements de l'organisme s’enchainassent comme s'il y avait passion de l'âme. Ainsi une passion de l'âme est un fait psychologique, non pas seulement parce qu'elle est l'expression el le reflet dans l'âme d’une série de mouvements, qui, en dehors de cette traduction en termes de conscience, ne serait rien de l'âme et ne mériterait pas d’être appelée une passion de l'âme; mais, de js plus, une passion, sinon les mouvements qui la font naître, suppose l'acte purement psychologique ou intellectuel qui prononce sur le bien et le mal. Voilà ce qu'il y a de psychologique dans la passion. En revanche, il n’y a point de passion sans le mouvement particulier des esprits animaux, c’est-à-dire sans des phénomènes

4 cites, si elles sont des ‘faits affectifs, si elles

reux cet ro latoirte définis. La joie et la tristesse

sont quelque chose de plus que de simples jugements froids et incolores sur le bien et le mal, diffèrent pour-

Pont du tout au tout d'avec les passions de l'âme. — On ne

peut concevoir mieux et soutenir plus expressément que

les phénomènes aflectifs les plus caractérisés et les plus

saisissables supposent des changements dans les organes. On voit donc que, par ses principes, la théorie des pas-

sions de Descartes est en un sens très voisine de la

théorie des émotions de W. James. Et peut-être la part que Descartes fait à l’élément psychologique dans le phénomène ne constitue-t-elle pas chez lui une infériorité. Car, sans un jugement de bien et de mal, jugement qui implique la tendance, on serait peut-être bien embarrassé de comprendre comment des changements organiques,

si profonds qu'on voudra, pourraient donner lieu à autre those qu’à la perception parfaitement impassible de leur existence.

Venons maintenant à la théorie de la volonté. Nous

avons vu, et il suffit de le rappeler, que les mouve-

ments qui servent de base aux sensations et aux passions donnent naissance à des réactions réflexes et que, de cette manière, ils suflisent pour produire tout l'extérieur des actes volontaires. Mais la passion ne produit pas seulement une image des dehors de la volonté. Elle influe encore sur la volonté. Précisément parce que le mécanisme passionnel fait par lui-même ce que la volonté ferait le plus naturellement ou le plus habituellement, il incline la volonté à consentir aux actes qu'il est en voie d'accomplir et pour l'exécution desquels il la dispense de tout effort (4). En principe d'ailleurs cette

(1) Pass. art. 40 : « le principal effet de toutes les passions dans les hommes est qu’elles incitent et disposent leur âme à vouloir les choses auxquelles elles préparent leur corps : en sorte que le sentiment de la

peur l’incite à vouloir fuir, celui de la hardiesse à vouloir combattre æt ainsi des autres. »

Influence est salutaire, car le jeu du mécanisme passionnel est institué pour le bien du corps et même aussi pour le bien de l'âme. En effet les passions nous font Jouir ou souffrir à propos des causes de plaisir et de douleur corporels, aimer ou haïr ces causes, en désirer l'acquisition ou l'éloignement : en un mot, elles nous portent vers ce qui est favorable au corps. De même elles sont bonnes pour l'âme; non seulement parce qu'elles favorisent la connaissance en faisant retenir les pensées qui leur sont jointes, mais encore parce que la joie et l'amour excités dans l'âme par les biens du corps sont pour elle, et indépendamment des biens du corps, un bien propre; ce bien est même si propre et si distinct que l'âme, si elle était seule, pourrait vouloir maintenir en soi une joie sans mesure, dont le corps aurait à souffrir, attendu qu'une telle joie implique des mouvements trop violents des esprits à travers les organes (Pass. art. 137 à 139; 74-76; 141). — Mais, si bonnes que les passions soient en principe, elles ne le sont pourtant pas toujours. D'abord en ce qui concerne l'âme en elle-même : si l'âme ne se rendait pas maîtresse des passions, elle en serait donc l’esclave, ce qui serait pour elle un grand mal. Ensuite, quant à ce qui regarde les biens du corps, les passions ne sont pas des guides sans reproche, tant parce qu’elles s’attachent exclusivement

à ce qui se fait présentement sentir comme bon sauf.

à entrainer du mal, que parce qu'elles nous portent à attribuer plus d'importance qu'ils n’en ont réellement soit aux biens, soit aux maux à propos desquels elles entrent en Jeu (Pass. art. 138, 139).

Les passions n'étant donc pas sans défauts, il y à lieu pour l'âme d'agir parfois contre elles, en un mot de déployer son activité propre. Et, de même qu'il y a une volonté influencée par les passions, il y a une volonté qui entre en lutte avec elles. A vrai dire les relations du mécanisme corporel et de l'activité de

ss mià … mr. mnt. à D RS.

l'âme S Mbiont ne de doux empires distincts, celles Een monde où tout est nécessaire, avec un autre mondé où tout est contingent, ou aussi bien celles de deux déterminismes indépendants qui se rencontrent et

| se heurtent. Ce ne sont pas les relations de motifs avec une volonté. Nous retrouvons ici toutes les diffi-. ctés de l’union de l'âme et du corps avec une prédo-

minance de l'esprit dualiste sur la doctrine de l'union.

Mais, quoi qu'il en soit, Descartes s’est assez fortement représenté le jeu d'une activité, obligée de compter

avec un déterminisme qui, de quelque façon que cela s'explique, pèse sur elle jusqu’à menacer de l'entrainer, et qui d'autre part résiste, par la solidité de ses con-

nexions propres, à l'intervention étrangère par laquelle

il est envahi. — Nous avons déjà dit comment l’acte qui est au bout d’un mécanisme passionnel tend à s’imposer à la volonté ou à l'âme. [ndiquons maintenant comment l'âme s’y prend pour intervenir dans les méca-

. nismes de ce genre. L’âme est libre et ne peut pas être contrainte par le corps : elle possède le pouvoir de mettre

en mouvement la glande pinéale en conséquence d’une volition et, par là, d'intervenir dans les mouvements de l'organisme (Pass., art. 41, déb. et fin). Le mouvement produit par la volonté vient lutter dans la glande contre le mouvement qui fait partie du mécanisme passionnel ;

et c’est ce combat de l’âme ou du mouvement issu

d'elle contre le mouvement propre à la passion qu’on se représente communément, mais à tort, comme un combat entre la partie supérieure et la partie inférieure de l'âme : il n'y a point de partie inférieure de l’âme et

tout ce qui est opposé à la raison vient du corps (1). Mais,

si l'âme peut toujours agir contre les mouvements pas-

(1) Pass. art. 47 : « il n’y a en nous qu’une seule âme, et cette âme n’a en soi aucune diversité de parties ; la même qui est sensitive est räisonnable, et tous ses appétits sont des volontés. L'erreur qu'on a commise en lui faisant jouer divers personnages qui sont ordinairement contraires les uns aux autres, ne vient que de ce qu’on n’a pas bien

jours facile, ni qu'elle soit directe. Pendant que le processus nerveux et circulatoire de la passion est en plein exercice, la passion s'impose à l'âme et celle-ci ne peut

arrêter le processus : tout ce qu'elle peut faire est

d'en arrêter les effets extérieurs, c’est-à-dire de répri-

mer les mouvements que la passion imprimerait aux .

bras ou aux jambes (Pass., art. 46). L'action de l’âme sur le cours des esprits n'est pas directe. En eflet, d'une manière générale, lorsque l'âme entreprend d'agir sur le corps, elle doit compter avec les liaisons déjà établies entre la volonté et les mouvements, soit du fait de la nature, soit du fait de l’habitude : ainsi on ne peut directement élargir ou rétrécir l’ouverture de la pupille, ni mouvoir la langue et les lèvres comme il le faudrait pour prononcer tel mot. Pour modifier l’ouverture de la pupille, il faut vouloir voir un objet proche ou au contraire éloigné; pour remuer la langue et les lèvres de telle façon, il faut vouloir prononcer tel mot (Pass., art. 44). De même le cours des esprits ne peut pas être modifié directement par l'âme : l'âme arrive à produire les mouvements requis pour cette fin en se représentant les passions et les mouvements contraires aux passions et aux mouvements dont elle veut se délivrer, ou en se représentant les raisons qui combattent la passion à enraver (art. 45). Plus indirectement encore, et peut-être est-ce là le principal mode d'intervention de l'âme, l’âme s'arrange pour qu’une sensation désagréable vienne s'associer aux représentations qui en provoquaient une agréable, ou inversement : par

distingué ses fonctions d’avec celles du corps, auquel seul on doit attribuer tout ce qui peut être remarqué en nous qui répugne à notre raison ; en sorte qu’il n’y a point en ceci d’autre combat, sinon que la petite glande qui est au milieu du cerveau pouvant être poussée d’un côté par l’âme et de l’autre par les esprits animaux qui ne sont que des corps…., il arrive souvent que ces deux impulsions sont contraires, et que la plus forte empêche l’effet de l’autre. »

N° À sionnels, ce n’est pas à dire que son action soit tou—

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