‹ Le système de Descartes;Chapitre 159 sur 171 · LA LIBERTÉ · texte numérisé non relu

LA LIBERTÉ

là, dit Descartes, l’âme raisonnable dresse le corps humain comme on dresse les animaux. Avec de l’industrie, il n'est point d'âme qui ne puisse parvenir à prendre un empire absolu sur les passions (art. 50, la seconde moi-

hé). Mais tout arrêt et tout changement du cours naturel

d’une passion n'indique pas une véritable action de l’âme : il peut arriver qu'une passion s'oppose simplement à une autre. Une âme forte est celle qui agit véritablement sur les passions en vertu de jugements arrêtés. Et l’action de l’âme est d’autant plus digne de ce nom d'action qu'elle se fonde, non plus seulement sur un jugement, mais sur un jugement dicté par la vérité et la raison, et non pas sur un jugement dont la source, au lieu d’être purement intellectuelle, est une passion antérieurement éprouvée, bien que disparue pour le moment (Pass., art, A8 et 49).

Nous venons de nous occuper de l’activité apparente produite par les passions et de l'activité réelle, mais mêlée aux passions. Il nous reste, bien que la matière relève à peine de la psychologie, à parler de l’activité ou volonté en elle-même, c'est-à-dire de la liberté; car, dit Descartes, « je nomme généralement libre tout ce qui est volontaire » (au P. [#esland, 2 mai 1644] IV, 116 *). Nous ne saurions insister ici sur les rapports de la liberté humaine avec la prescience et la préordination divines. Rappelons seulement que, dans les Principes (1, 40-41), Descartes soutient que nous - sommes en face de deux vérités d’une égale certitude . et qu'il faut maintenir l’une comme l’autre, sans chercher à comprendre comment elles se concilient, tandis | qu'ailleurs (à la P** Elisab., 3 nov. 1645, IV, 332" ; janv. 1646, IV, 352 **) il essaie un commencement d'ex- plication en faisant remarquer que prévoir n’est pas prédéterminer, et en insinuant que tous les agents ont leur nature et leur volonté propres, que Dieu connaît et emploie sans qu’elles cessent pour cela de leur appartenir

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a rdérarto qui ne s'accorde pas aisément avec la doc-

trine cartésienne de Dieu auteur des essences comme des existences). Arrivons à la liberté : Descartes en a sans cesse affirmé l'évidence, soit à titre de fait tombant sous

l'expérience (Prince. I, 39), soit plutôt à titre de notion

première (à Mersenne | déc. 1640), WI, 259 °), et on sait comment, tout en distinguant entre la liberté de Dieu, entièrement indépendante et créatrice, et la liberté humaine postérieure à l'établissement du vrai et du bien (Rép. aux 6% Ob7. G. IL, 348 [ VIT, 431 *][G. IE, $ 41)), il a proclamé que la liberté était, dans l’homme même aussi bien qu’en Dieu, quelque chose d’absolu (4* Méd. C. 299 sq. [56 * sq.][G$ 7]).

Mais d’autres déclarations s’opposent à celles-ci. D’une part, comment dans la physique cartésienne y a-t-il place pour le mouvement indépendant par lequel se manifeste la liberté ? Dans le plein tous les mouvements sont solidaires. Il faudrait donc qu'un mouvement nouveau fût introduit par une création e x#ihilo dans l’ensemble des mouvements donnés. Or, la physique cartésienne enseigne la constance de la quantité de mouvément dans le monde. Selon Leibniz, Descartes aurait recouru ici à sa distinction entre le mouvement et la direction ou détermination du mouvement (voyez pour cette distinction Princ. W, 37-40), et il aurait enseigné que l'âme, pareille à un cavalier dirigeant un cheval, change la direction du mouvement sans en changer la quantité : chose impossible, comme l’ajoute Leibniz, puisque, quelque différents que soient un mouvement et sa détermination, il est sûr

que, des mouvements une fois donnés avec une certaine

direction et une certaine vitesse, la détermination ne

peut plus être changée dans le système sans l'interven- .

tion d’une certaine quantité de mouvement (voy. Zéodicée, $ 59-61) (1).— Il ne semble pas assuré que Descartes

(1) Clerselier dans sa lettre à De la Forge (G. IV, 331) pr°te déjà à Descartes la même doctrine que Leibniz: mais il est remarquable qu'il -

Lit :

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Re ia - ait 5 ouru à l'expédient signalé par Loibniz : on ne voit # rien de tel, même dans le passage du 7raité de l'Homme où Descartes compare l’âme avec un fonlainier dirigeant de A cours des eaux dans un réseau de conduits (XI, 130 *”- | A43216q.). | 4 Ce que Descartes admet peut-être partout héroïquement, c'est la création d'une petite quantité de mouve- = ment en conséquence des volitions de l'âme, encore que les textes puissent, si besoin est, s’interpréter autrement (Pass., art. 34 fin ; 41 fin ; 43). Sur un terrain plus psychologique, Descartes a paru aussi renverser la liberté après l'avoir admise. Il s’agit de cette assertion célèbre …. de la 4° Méditation que r'indifiérence est le plus bas de- gré de la liberté et que, plus on est portée vers le parti qu’on prend, plus on est libre ; ce qui paraît réduire la li- __ berté à l'absence de contrainte ou, autrement dit, à la - spontanéité (C. 300 sq. [57 * sq.][G. $ 7 èn fin-|). Mais __ Descartes s’est expliqué ailleurs avec une parfaite clarté. D'abord, quand on parle de l'indifférence de l'acte, il faut . distinguer entre l'acte dans le futur et l'acte en train de | s’accomplir. Dans ce dernier cas, il est clair que l'acte, bien que libre, ne peut plus être autre qu'il est, et que des lors la liberté ne peut plus être manifestée que par le fait qu'on l’accomplit volontiers (à Mersenne ou au P. Mesland, 1641 ou 1645, WI, 379 * sq. ; texte latin IV, 173 * sq.). En second lieu, il faut distinguer entre l'indifférence qui est une pure négation, à savoir une absence de raisons de pencher vers le oui plutôt que vers le non, et l'indifférence, qui est un pouvoir positif de faire ou de ne pas faire, même quand les raisons sont données. Ce pou- . voir positif est toujours inhérent à la liberté, et, lorsque l'existence des plus fortes raisons semble faire que mora- lement nous ne puissions pas nous décider autrement que nous nous décidons, métaphysiquement parlant nous ne

cite le Maître sur des points de détail et à côté et qu’il n’apporte aucun . texte sur l’essentiel,

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laissons pas de pouvoir nous décider autrement ( sde

changer notre décision quand une raison d'agir se présente à nous claire et distincte, c’est-à-dire avec toute la force de la vérité. Mais il suffit de laisser notre attention

se détourner un moment, pour qu'une demi-ignorance

remplace en nous la lumière de la vérité, et alors nous pouvons agir contrairement à la vérité, que nous ne voyons plus dans tout son éclat, et c'est pourquoi on a raison de dire : omnis peccans est ignorans. Corrélativement, il dépend de nous de nous ouvrir à l'illumination de la vérité, et c’est pourquoi le fait d’être déterminé par cette lumière n'empêche pas le mérite (bi, 379*, 113" ; au P. [Mesland, 2 mai 16447] IV, 116 ?, 117 ”).

Déscartos, s'il n’a eu qu'une faible notion du déterminisme psychologique en général, a très bien compris l’action déterminante du vrai, parce que c’est là un déterminisme logique. Mais il est loin de croire, comme on voit, que ce déterminisme envahisse toute l'âme et rende im-

possible l'existence de la liberté à côté de lui. Son affirmas

tion de la liberté parait avoir été, en définitive, aussi conséquente qu'expresse.

378 et 173). I] est vrai que nous ne pouvons director

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