L'ESTHÉTIQUE ET LA MORALE
L’esthétique, sous quelque titre que ce soit, ne tient aucune place dans la classification cartésienne des sciences. Ce que Descartes a écrit sur le beau remonte en majeure partie au temps de sa jeunesse. Il s’en est | occupé au commencement de son Compendium Musicæ,
Det jamais, après 4630 (lettre du 18 mars à Mersenne,
I, 132% sqq.), il ne revient expressément et directe- ment sur la question. Ses idées n’ont d'ailleurs pas varié dans l'intervalle. Par malheur elles sont bien sommairement indiquées. Le beau est un certain agréable présenté aux sens de l’ouie et de la vue, surtout au dernier. S'il est vrai qu'il est l’objet d'un jugement, ce | jugement est individuel : Descartes le constate sans y voir de difficulté. Cependant il ne laisse pas d'essayer une sorte de définition du beau : un objet est beau, quand la forme peut en être saisie sans trop de facilité -t sans trop de difficulté. On peut penser que ceci revient à dire, d'une part, que c’est l’unité dans la variété qui constitue le beau, d’autre part, qu'il n’y a pas de juge- ment esthétique sans un libre jeu de l'imagination. — Sur un autre point de l'esthétique, la théorie de l'art et, pour mieux dire, la théorie de l’art littéraire, il y a aussi chez Descartes quelques indications. Les unes sont
| | | LOT PAIE ? EU Vas à dé La Va 4 376 HORS DESCARTES Kuga 118 HR dans la FAP ce, Ehs F jugement de Det artes sur les lettres de Balzac (1, 7! /6287)), les autres dans ra ÿ Discours de la Méthode (4° part., VI, 7 #[G. 6,7)). On peut remarquer, dans le jugement sur Balzac, que le mot … de vérité revient sans cesse, et, dans le passage du Discours, que la part faite à l'art proprement dit en élo- . 4 quence et en poésie est singulièrement restreinte au profit de la logique. La conclusion naturelle à en tirer, c'estque la théorie cartésienne de l’art a été bien résumée par Boileau, intentionnellement ou non, dans le vers fameux : « Rien n’est beau que le vrai... » ; que l'Art poétique ne fait qu'exposer cette même théorie, et enfin qu'il faut chercher l'application et l'illustration de ladite théorie dans la littérature, intellectualiste et naturaliste à la fois, du xvu* siècle. Cette manière de voir a été heureusement développée dans un livre connu (1) et il n’y a pas lieu d’insister.
A la différence de l'esthétique, la morale a sa place dans la classification cartésienne des sciences. Elle est aux yeux de Descartes la dernière et la plus haute des trois sciences pratiques, dont les deux autres sont la mécanique et la médecine (Préf. des Prince., IX, n, 44%). Néanmoins, quoiqu'il s’en faille bien que nous soyons réduits sur la morale de Descartes à la même indigence que sur son esthétique, on sait qu'il n’a point consacré d'ouvrage ou de partie d'ouvrage à l'exposition d’une morale systématique et définitive. La 3° partie du Discours ne contient, comme on sait, qu'une morale provisoire, et encore, s’il faut en croire le ms. de Gœættingen, Descartes ne l'aurait écrite qu’un peu à regret, pour éviter les reproches et les accusations de certains censeurs (V, 178). Par un eflet contraire, c’est, selon Descartes, la crainte des mêmes censeurs qui la
(1) Krantz, Essai sur l'Esthét. de Descartes. — Cf. aussi Lanson, L’influence de la philosophie cart. sur la littérat. franç., R. de Métaph. et de Morale, 1896, IV, 517.
t px “A AA P AS % E j bre | | L'ESTHÉTIQUE. de LA MORALE. ‘97%
0 |empéché Hocnte une morale définitive : peut-être,
écrit-il à Chanut le 4% novembre 1646, s’il avait traité de la Morale, ses écrits eussent-ils été plus agréables à la Reine de Suède, « mais c'est de quoi je ne dois pas me mêler d'écrire. Messieurs les Régents sont si animés contre moi à cause des innocents principes de Physique. qu'ils ont vus... que, si je traitais après cela de la Morale, ils ne me laisseraient aucun repos. Car, puisqu'un P. Bourdin a cru avoir assez de sujet pour m'accuser d'être sceptique, de ce que j'ai réfuté les sceptiques, et qu'un Ministre a entrepris de persuader que j'étais athée sans en alléguer d'autre raison sinon que j'ai tâché de prouver l'existence de Dieu, que ne diraient-ils point si j'entreprenais d'examiner quelle est la juste valeur de toutes les choses qu'on peut désirer ou craindre, quel sera l'état de l’Ame après la mort, jusques où nous devons aimer la vie, et quels nous devons être pour n'avoir aucun sujet d’en craindre la perte ? J'aurais beau n’avoir que les opinions les plus conformes à la Religion et les plus utiles au bien de l'Etat qui puissent être, ils ne lairraient pas de me [AT.?| vouloir faire accroire que j'en aurais de contraires à l’un et à l’autre. Et ainsi je crois que le mieux que je puisse faire dorénavant est de m'abstenir de faire des livres... et ne communiquer mes pensées qu'à ceux avec qui je pourrai converser privément. » (IV, 536 ® sq.). Cette raison de s'abstenir, bien qu'elle nous paraisse un peu mesquine, a dù influer sérieusement sur Descartes, étant donné le caractère que nous lui connaissons. Cependant elle n’a pas été la seule. On a dit que Descartes étant un croyant laissait volontiers à la religion la conduite de la vie. Il y a du vrai dans cette opinion. Certes Descartes n’est nullement dans la même situation que Spinoza, ce premier grand moraliste non confessionnel, Mais Descartes, malgré son respect pour la théologie catholique,.n'a pas laissé de construire une
378 DESCARTES. È An
métaphysique. Il a donc bien pu concevoir et désirer une morale qui n'aurait emprunté des principes qu'à
la lumière naturelle, sauf à se trouver ensuite, pour la plus grande joie de l’auteur, conforme à la morale révélée. Prétendrait-on que la morale comme objet d'une connaissance rationnelle et scientifique, tout en semblant à Descartes on ne peut plus légitime, a manqué pour lui d'intérêt ? Ce serait, croyons-nous, une manière de voir contre laquelle proteste l'ensemble des déclarations de Descartes sur la morale. La vérité est plus simple. Descartes a eu en plein le sentiment que la dernière des sciences pratiques, quoique la plus urgente, est la plus complexe : il n’en a pas traité parce qu'il ne pouvait achever sa physique, ni encore moins sa mécanique et sa médecine, premières applications de la physique.
La morale provisoire de Descartes se compose de quatre règles : suivre la coutume dans sa moyenne; se tenir aux principes de conduite qu'on a une fois adoptés ; gouverner ses désirs sachant qu'il est impossible de changer les choses à son gré; chercher la vérité. Dans les lettres à la Princesse Elisabeth, c'est-à-dire dans la morale définitive de Descartes autant qu'il l’a exprimée, l'essentiel de ces règles subsiste. Si la quatrième n’est plus énoncée, la substance en est conservée : et il fallait bien qu’elle le fût, car la science fût-elle achevée pour l'espèce humaine, qu'il resterait toujours pour l'individu à se l’assimiler. Le seul changement considérable, que Descartes opère sans avertir, est relatif à la première règle. Dans la morale définitive, il ne s’agit plus de la coutume et du sens commun : c'est la raison qu'il faut prendre pour guide, aussi bien dans la pratique de la vie que dans la spéculation scientifique (4 août 1645, IV, 265 77,3%), — A ce changement près, la morale provisoire de Descartes est devenue sa morale définitive. Les principaux points qui la constituent sont des définitions
en inttiies di he à Ré ch
In
M LRe
Dr Mes LL AMENE AA tte de
| du souverain bien et de la vertu, une mise en lumière de l'importance de l’intention et des rapports de l'intention avec la connaissance de la vérité.
Descartes définit le souverain bien par la perfection : le souverain bien pour un agent moral est d'atteindre toute la perfection dont il REY (a la Reine Christine, 20 novembre 1647, NV, 82”). Mais cette définition ne se précise qu’à la condition de la faire suivre des deux séries d'explications que Descartes y ajoute immédiatement. La première porte sur les relations de la perfection et du bonheur, la seconde développe l'idée que le souverain bien ne se définit qu’en fonction de l'agent. Descartes ne doute pas une minute que le souverain bien n'enveloppe de quelque façon le bonheur. Mais il - n'identifie pas purement et simplement les deux choses. D'abord, et ceci se rattache à la seconde série d’explications que nous aurons à résumer tout à l'heure, il distingue entre le bonheur et la béatitude. Le bonheur est . plutôt une heureuse fortune qui peut n'être pas de notre fait; la béatitude est au contraire le résultat et la conquête de notre sagesse (à Élis., lettre cit., 264). 11 faut donc demander ce qu’est la béatitude, et non le bonheur, et quels sont les rapports, non du bonheur, mais de la béatitude avec le souverain bien. La béatitude, non ; . » moins que le bonheur, a pour base le plaisir. Il faut seu- : lement observer que tous les plaisirs ne sont pas d'égale valeur. Le plaisir, étant un signe et un effet de la perfection, doit s’estimer par sa cause. D'après cela les plai- . sirs de l’âme seule valent mieux que ceux de l'homme composé d'âme et de corps, parce que, en raison de la confusion de la connaissance dans les passions, les plaisirs des passions sont sujets à paraitre d'avance plus grands qu'ils ne seront, et ainsi nous trompent. D'une | manière générale, les plaisirs valent d'autant mieux, 4 c'est-à-dire nous donnent d'autant plus de satisfaction qu'ils sont plus vrais, c'est-à-dire encore correspondent
rat - =
| DRSCARTES. (a FAURE ae É " à plus de RES réelle (1). Aïnsi ‘lo béatitud D: ramène au plaisir,et, pour se la procurer, il faut savoir : choisir ses plaisirs..Mais, comme nous n'avons pas pu éviter de le dire implicitement déjà, la béatitude n’est pas la même chose que le souverain bien : elle n’en est que KR l'effet (à Élisabeth, 18 août 1645,1N,275—"), Toutefoisil est vrai que, comme l’a dit Épicure, c’est la béatitude,ou au fond le plaisir, que nous voulons, ou du moins que nous voulons de la façon la plus directe : la béatitude est l'attrait qui nous détermine à poursuivre le souverain bien, le moyen de cette fin suprême (ibid., 2757, 276%; cf. 305°, 6 octobre 1045). — Voilà comment se distinguent et se lient le bonheur et le souverain bien. Maintenant comment se définit le souverain bien en lui-même, ou l'idéal de perfection qu’il s'agit d'atteindre en poursuivant le plaisir ? Descartes a grand soin de distinguer tout d'abord l'idéal vague et général de la perfection humaine et celui que chaque agent doit se proposer : il faut à chacun l'idéal que comporte sa nature (voy. tbid., 276°*°). Mais ce n’est pas tout : le bien à poursuivre n’est pas
seulement le bien de chacun, c’est encore le bien quiest
(1) À Elisabeth, 1er sept. 1 645, 1V, 283% : « Mais, afin de savoir exactement combien chaque chose peut contribuer à notre Mt apr, il faut considérer quelles sont les causes qui le produisent. » — 2846:« il y a deux sortes de plaisirs : les uns qui appartiennent à l'esprit ben et: Le les autres qui appartiennent à l’homme, c’est-à-dire à l’espriten tant | qu’il est uni au corps ; et ces derniers, se présentant confusément à l’imagination, paraissent souvent beaucoup plus grands qu’ils ne sont, principalement avant qu’on les possède, ce qui est la source de tous les maux et de toutes les erreurs de la vie. Car, selon la règle de la raison, chaque plaisir se devrait mesurer par la grandeur de la perfection qui le produit, et c’est ainsi que nous mesurons ceux dont les causes nous sont clairement connues. Mais souvent la passion nous fait croire certaines choses beaucoup meilleures et plus désirables qu’elles ne sont ; puis, quand nous avons pris bien de la peine à les acquérir, et perdu cependant l’occasion de posséder d’autres biens plus véritables, la jouissance nous en fait connaître les défauts, et de là viennent les dédains, les regrets et les repentirs. C’est pourquoi le vrai office de la raison est d’examiner la juste valeur de tous les biens dont l’acquisition semble dépendre en quelque façon de notre conduite, afin que nous ne manquions jamais d'employer tous nos soins à tâcher de nous procurer ceux qui sont, en effet, les plus désirables..…. »
P Si Ph v l'E =
A Jo Pi ne ee LA MORALE.
ES Po À eee à la portée de chacun. Or, il faut distinguer’ ANSE