LA MÉTHODE AU TEMPS DE DESCARTES
l'esprit dans la recherche de la vérité emploie certains procédés définissables. Aristote connait bien le mot uég950< en ce sens, et il suffit d'ouvrir les Leçons de Logique de Hamilton pour lire les noms de vieux logiciens qui, dans leurs manuels, n'ont pas manqué de réserver un chapitre à la méthode (t. If, p. 3 et 9, notes). Mais, au temps de Descartes, on songe à la méthode d’une tout autre manière qu'auparavant et aussi d’une tout autre manière qu'on ne le fait aujourd'hui et depuis longtemps. La preuve en est dans le nombre et dans le succès des ouvrages consacrés à la méthode au xvn° siècle, et notamment dans la première moitié. Mettons, si l'on veut, comme précurseur Acontius avec son petit traité De methodo (1558), que le Cartésien hollandais Huebner signalait à Mersenne comme ce qui avait été écrit de plus re-
marquable avant Descartes sur la méthode analytique (1)
et n'oublions pas que l’opuscule a été écrit au moment où la Réforme fermentait encore et par un protestant persécuté. L'existence de cet écrit qui devançait l'heure n'empêche pas que le temps où fleurissent et foisonnent les ouvrages sur la méthode commence vers 1620. Alors paraît le Novurr Organum de Bacon ; puis, après le Discours de la Méthode viennent le De emendatione intellestus de Spinoza (auquel se rattachera la Medicina mentis de Tschirnhaus), puis l'Art de penser de Port- Royal, la Æecherche de la Vérité de Malebranche, sans parler de divers opuscules de Leibniz consacrés aussi à la méthode et admettant même quelquefois le mot dans leur titre. Témoins par leur existence seule de l'importance que les contemporains attachaient au problème de la méthode, ces ouvrages relèvent tous, dans des termes presque identiques, la puissance de la méthode. Voie d’abord le langage de Bacon dans le Novum Organum (Aphor. 61, lib. [; Fowler, p. 233): « Nihil enim illis de-
(1) Baillet, II, 138, qui l'appelle à tort Huelner ; cf. AT. III, 438 sq. et aussi l’art. Acontius dans le Dictionnaire de Franck.
trabhitur, quum de via omnino quæstio sit. Claudus enim (ut dicitur) in via antevertit cursorem extra viam. Etiam illud manifesto liquet, currenti extra viam, quo habilior sit et velocior, eo majorem contingere aberrationem. — Nostra vero inveniendi scientas ea est ralio, ut non multum ingeniorum acumini et robori relinquatur; sed quæ ingenia et intellectus fere exæquet. Quemadmodum enim ad hoc, ut linea recta fiat aut circulus perfectus describatur, multum est in constantia et exercitatione manus, si fiat ex vi manus propria; sin autem adhibeatur regula aut circinus, parum aut nibhil; omnino similis est nostra ratio. » — Aphor. 122 fin (lib. I; Fowl. p. 320 en bas): « Nostra enim via inveniendi scientas exæquat fere ingenia, et non multum excellentiæ eorum
relinquit : cum omnia per certissimas regulas et
demonstrationes tansigat. . Ita hæc nostra (ut sæpe diximus) felicitatis cujusdam sunt potius quam facultatis, et potius temporis partus quam ingenii. Est enim certe casus aliquis non minus in Cogitationibus humanis, quam in operibus et factis. » Nous ne méconnaissons pas que le sensualisme de Bacon le porte à concevoir le travail scientifique d’une manière particulièrement machinale et le dispose par là même à croire,
plus que personne et plus qu’il n’est juste, à la toute-
puissance de la méthode. Mais ce n’est pas là la cause adéquate des déclarations de Bacon. Peu s’en faut que Descartes, peu suspect d'empirisme, ne parle de même. Relisons en effet les deux premiers paragraphes du Discours de la Méthode. Nous y voyons que pour Descartes, comme pour Bacon, la méthode assure un esprit quelconque de réussir dans la recherche scientifique : elle est un art d'’infaillibilité. Malebranche lui accorde la même confiance : « Il ne faut pas s'imaginer qu'il y ait beaucoup à souffrir dans la recherche de la vérité; il ne faut que se rendre attentif aux idées claires que chacun trouve en soi-même, et suivre exactement quel-