‹ Le système de Descartes;Chapitre 40 sur 171 · ON · texte numérisé non relu

ON

DÉDUCTION ET INFUITI ne ferait pas ressortir avec assez de netteté, à côté de la lettre, l'esprit de la doctrine cartésienne sur l'essence des opérations intellectuelles.

Deux voies, et deux voies seulement, conduisent à la connaissance digne de ce nom, à la connaissance vraie : l'intuition et la déduction (4). Voyons en quoi consistent ces deux voies et comment, en fin de compte, elles se confondent.

Le mot déduction est évidemment pris par Descartes

dans un sens très général. Il lui fait signifier toute infé-

rence. Nous n'avons pas de textes de l’auteur sur l’induction en tant que raisonnement. Mais, si nous avons eu raison de penser que les déclarations isolées de Descartes sur la méthode expérimentale représentent la 3° partie des Regulæ ;'si, par conséquent, lesquestions expérimentales ne sont pour lui que des problèmes imparfaits, le raisonnement qui intervient dans cesquestions est, comme raisonnement, du même genre, que celui dont on use dans les problèmes déterminés, c’est encore la déduction. D'autre part, il ne semble pas, et c'est une présomption négative que confirmera la suite de cette leçon, que Descartes ait pu distinguer entre une inférence analytique et une inférence synthétique au sens kantien du mot, qu'il se soit avisé que certaines inférences nous faisaient passer à des propriétés non contenues dans l'essence du sujet. Enfin, si l'on prend les mots analyse et synthèse dans le sens ancien, dans le sens des géomètres, la déduction est pour Descartes Le nom de l'inférence analytique comme de l'inférence synthétique. On en trouve la preuve d’abord dans ce texte de l'auteur qui est souvent cité : « Dans l'analyse on déduit de l'inconnu le connu en traitant l'inconnu comme connu et le connu

(1) Voy. p. ex. R. XZI [$ 91] 4259 : « .nullas vias hominibus patere ad cognitionem certam veritatis, præter evidentem intuitum et necessariam deductionem. » Cf. R. LE [$ 11] 3684 (avee la correction indiquée p. 75, n. 1).

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comme inconnu (1) ». On la trouve ensuite dans le passage des Aegulæ où il énumère toutes les données d'où l'on peut déduire quelque chose : on remarquera que les deux procédés inverses, l'inférence synthétique de la cause à l'effet et l’inférence analytique de l'effet à Ja cause sont l'un comme l’autre mentionnés dans cette liste (2). Ainsi la déduction, c'est tout raisonnement, c'est l'inférence en général. En quoi selon Descartes consiste l'inférence, comment la définit-il, au moins au premier abord? Pour la caractériser il l'oppose à l’intuition. Cette opposition est, en un sens, chose de sens commun, et certainement Descartes table en partie sur la différence que l'on est naturellement porté à reconnaître entre voir et conclure. Il recourt à des expressions de ce genre pour faire comprendre sa pensée. Mais il ne s’en tient pas là, et, serrant de plus près ce quil veut dire, il avance que la déduction est successive tandis que l'intuition est instantanée, {ota simul el il va jusqu'à dire que la déduction emprunte sa certitude à la mémoire. En tant que distincte de l'intuition, la déduction nous conduit d'un bout d'une chaîne à l’autre en passant par les anneaux intermédiaires, sans que nous voyions autre chose que le lien de chaque anneau avec le précédent, sans que nous rattachions le dernier anneau au premier autrement qu'en nous souvenant que le dernier tient à l’avant-dernier, celuici au précédent, et ainsi de suite. Le vrai nom de la déduction ainsi entendue, c'est « énumération », parce que ce mot en marque bien le caractère discontinu et montre que l'intelligence qui déduit, à proprement parler, est obligée de s'appuyer sur la mémoire (3). Cette

(1) Cité sans référence par Ravaisson, Rapport, p. 233, 3° éd. et souvent, sans plus d’indications, par d’autres auteurs.

(2) R. XII [$ 95] 42817 : « Dicimus 8° deduci tantum posse, vel res ex verbis, vel causam ab effectu, vel effectum a causa, vel simile ex simili, vel partes sive totum ipsum ex partibus.…. ». Cf. R. XII, 4331-4346 [$ 100-102].

(3) Tout cela est exprimé dans les Regulæ III [$ 15] et XI [$ 67] 36918 sq., 40715 sq.

D 7 Ones | | = DÉDUCTION ET INTUITION. s

manière. de caractériser la déduction est conforme à la philosophie traditionnelle, mais elle n’en est pas moins

impuissante à distinguer la déduction par des caractères.

vraiment internes, à faire saisir la déduction comme une opération spéciale et distincte. C’est en eflet par un caractère purement psychologique que Descartes la distingue. Et c'est là un caractère extérieur, s’il est vrai que la psychologie est en dehors de la théorie de la con-

naissance ; c’est, dans tous les cas, un caractère extérieur

de l'aveu de Descartes, puisque la mémoire, selon lui,

peut aider ou empêcher la connaissance, mais n’est pas

une faculté de connaître, ne fait pas partie de l'intelligence (1). Aussi Descartes ramène-t-il la déduction à l’autre opération de l'esprit. Il l'y ramène d’abord psychologiquement en quelque sorte, comme il l'en a distinguée. La Règle XI des Æegulæ nous enseigne que nous devons nous exercer à parcourir la chaine de l'énuméralion, afin de devenir capables de la suivre tout entière avec autant de rapidité que de süreté. Quand nous nous sommes assez exercés, la perfection même de la mémoire supprime pour ainsi dire la mémoire, et tout se passe comme si nous suivions toute la chaîne d'une seule vue, comme si nous rattachions directement le dernier anneau au premier (2). Mais cette réduction de fait ne suffit pas et la réduction de droit

(4) R. XII in. ($ 71), 4113-%, cf. p. 83, n. 1 et p. 65 ; voir en outre R. XII [$ 80] 4162! sq. : comment la mémoire peut aider ou empêcher . la connaissance, selon qu’il s’agit d’objets spirituels ou non.

(2) R. XI [$ 69] 408?! sq. : « ….memoria, a qua pendere dictum est certitudinem conclusionum, quæ plura complectuntur quam uno intuitu capere possimus, cum Jabilis sit et infirma, revocari debet et firmari per continuum hunc et repetilum cogitationis motum : ut si per plures operationes cognoverim primo qualis sit habitudo inter magnitudines primam et secundam, deinde inter secundam et tertiam, tum inter tertiam et quartam, ac denique inter quartam et quintam, non ideirco video qualis sit inter primam et quintam, nec possum deducere ex jam cognitis, nisi omnium recorder ; quamobrem mihi necesse est illas iterata cogitatione percurrere, donec a prima ad ultimam tam celeriter transierim, ut fere nullas memoriæ partes relinquendo rem totam simul videar intueri. »

s'impose. Ce n'est pas parce qu'elle tire une conséquence que la déduction diffère de l'intuition, c'est seulement parce que, à le prendre dans les cas les plus ordinaires, elle nous conduit à travers beaucoup de conséquences. En d'autres termes, ce n’est pas de l'essence de la déduction qui résulte la différence qui la sépare de l'intuition, c'est du fait accessoire que la déduction est longue et compliquée. Par conséquent tirer une conséquence, C'est encore « voir », el la déduction est essentiellement une intuition. Telle est la doctrine que Descartes professe de la façon la plus expresse (1). Il reconnait, à vrai dire, que la déduction, lorsqu'elle est en voie de se faire, suppose un certain mouvement de l'esprit ; mais 1l n'insiste pas sur cette remarque, le mouvement dont il s’agit ne comptant sans doute pour lui qu'au point de vue psychologique, aw lieu d'indiquer une opération irréductible de l'esprit et une articulation des choses, et il se hâte de conclure que la déduction une fois achevée n’est plus qu'un terme: immobile, objet d'une véritable intuition (2).

Nous voilà maintenant en présence de la première: des voies, ou plutôt de l'unique voie, de la connaissance. Mais, pour bien comprendre la nature de l'intuition,

nous aurons à nous occuper corrélativement de la chose:

qui correspond à cet acte de l'intelligence. Bien que.

(1) R. VII. [S$ 38] 3895 : « ….quæcumque una ex aliis immediate deduduximus, si illatio fuerit evidens, illa ad verum intuitum jam sunt reducta. » — R, III [$ 14] 369 : « At vero hæc intuitus evidentia et cer--

titudo non ad solas enuntiationes, sed etiam ad quoslibet discrusus requiritur, Nam e. g. sit hæc consequentia : 2 et 2 efficiunt idem quod 3 et 4 ;: non modo intuendum est 2 et 2 efficere 4, et 3 et 1 efficere quo-que 4, sed insuper ex his duabus propositionibus tertiam ïillam neces-sario concludi. »

(2) R. XI [$ 67[ 4078 sq. : « Deductio..., si de illa facienda cogitemus,. ut in Reg. 3., non tota simul fieri videtur, sed motum quemdam ingenii nostri unum ex alio inferentis involvit ; atque idcireo ibi [($ 15) 37 04], illam ab intuitu jure distinxerimus. Si vero ad eamdem, ut jam facta est, attendamus, sicut in dictis ad Reg. 7, tune nullum motum amplius. designat, sed terminum motus, atque ideo illam per intuitum vider supponimus, quando est simplex et perspicua.. »

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