‹ Le système de Descartes;Chapitre 41 sur 171 · L’'INTUITION · texte numérisé non relu

L’'INTUITION

Descartes distingue d’une manière tout à fait générale dans la connaissance l'esprit qui connait et la chose connue (1), il insiste peu sur l'objet de l'opération déductive : tout ce qu'il en dit d'important, c'est que cet objet est le composé d'éléments que nous avons à constituer (R. XZ1, !S 99] 42#°) ou sans doute, au contraire, à analyser. Lorsqu'il s’agit des objets de l'intuition, c’est-àdire des natures simples, nous sommes en présence de remarques beaucoup plus détaillées et beaucoup plus instructives : tellement que la nature de l'intuition ne se

comprendrait qu'imparlaitement, si on négligeait ce que

Descartes dit de la nature des objets.

Sur l'intuition elle-même, Descartes est assez bref. Nous venons de voir commentil la distingue, en un sens, de la déduction. Il la distingue aussi du jugement ; car il a bien senti tout de suite qu'il y a, de quelque façon qu'il convienne en fin de compte de la présenter, une distinction à faire entre l'acte de voir iatellectuellement une chose et celui de rapporter un attribut à un sujet. Mais la distinction qui prendra de l'importance à mesure que le système se développera, qui occupera une place notable dans les ä/éditations, n'est qu'indiquée dans les Æegulæ (2). Remarquons du reste que, réserve faite de la face volontaire de l'affirmation et de la négation, le problème du jugement, c'est à dire celui du rapport qui unit le prédicat au sujet, n’est qu'un cas particulier du problème que Descartes se pose à propos de la déduction, celui de savoir comment on passe d'un élément à un autre de la connaissance. De sorte que nous ne sommes pas beaucoup privés de ne rencontrer

(1) R. XI s. in., 4115 : « Ad rerum cognitionem duo tantum spectanda sunt, nos scilicet qui cognoscimus, et res ipsæ cognoscendæ. » Le chose connue est envisagée en tant que connue et non en tant que chose, cf. R. VI [$ 25] 38110-1,

(2) Tbid, [$ 85] 42076 : « si distinguamus illam facultatem intellectus, per quam res intuetur et cognoscit, ab ea qua judicat affirmando vel negando.…. »

guère dans les /egulæ, pour différencier l'intuition, que la distinction par laquelle Descartes l’oppose à la déduction. Nous avons déjà indiqué en passant, dans la leçon précédente (p. 74 sq.), ce caractère intéressant de l'intuition, qu’elle s'exerce aussi bien à propos de l'expérience qu'à propos de ce qui est supérieur à l'expérience. Descartes qui admet une expérience portant sur les choses simples et absolues (de rebus tantum pure simplicibus et absolutis experientiam certam haberi posse, R. VIII TS 46) 39#?), parle sans difficulté d'une intuition expérimentale : «... notandum est intellectum a nullo unquam experimento decipi posse, si præcise tantum jutueatur rem sibi objectain... » (R. XZI [S 88] 423). Il la met sur le même pied que l'intuition des semences vérité qui sont en nous (1) : « Notandum 2° paucas esse duntaxat naluras puras et simplices, quas primo et per se, non dependenter ab aliis ullis, sed vel in ipsis experimentis, vel lumine quodam in nobis insito licet intueri. » (AR. VI [K 30] 383").

Voilà à peu près tout ce que Descartes nous apprend directement sur l'intuition, en dehors de la définition qu'ilen donne. Cette définition se trouve dans le commentaire de la Règle IT: Per 2ntuilum intelligo non fluctuantem sensuum fidem, vel male componentis imaginationis judicium fallax, sed mentis puræ et attentæ tam facilem distinctumque conceptum, ut de eo quod intelligimus, nulla prorsus dubitatio relinquatur ; seu, quod idem est, mentis puræ et attentæ non dubium conceptum, qui a sola rationis luce nascitur, et ipsamet deductione certior est, quia simplicior.… » ([S 12] 368"). On voit que Descartes se borne à insister sur deux points : le caractère purement intellectuel de cet acte, à l'exclusion de toute intervention de ce qui est mémoire ou

(4) Sur ces semences, voy. R. IV [$ 19] 3737: « Habet enim humana mens nescio quid divini, in quo prima Cogitationum utilium semina.…. jacta sunt.…. »

en

3 | | Les | NATURES SIMPLES. 85

F imagination, et la certitude ab<olue que l'intuition nous

procure. Or, si le premier point se comprend de soi, le second a sans doute besoin d'une explication, car on ne nous dit pas pourquoi l'intuition est infaillible, et c’est seulement en songeant à l'objet de l'intuition que nous trouverons la raison qui nous manque ici.

L'objet de l'intuition, ce sont les natures simples. Que sont ces natures ? Descartes leur reconnaît plusieurs propriétés capitales, dont nous allons parler : maisil ne donne pas de la nature simple une définition, il en donne seulement des exemples. Cependant il n'est pas

difficile de suppléer à la définition qui nous manque, en songeant comment Descartes est amené à la considéra-

tion des natures simples. Ce sont les termes de toute analyse et les points de départ de toute synthèse. On pourrait donc les délinir les éléments indivisibles de la pensée. Mais en quel sens sont-elles indivisibles ? Elles sont indivisibles, non pas comme choses en soi, mais en tant que choses connues. Descartes l'explique /eg. XZ1 :

« Dicimus igitur primo aliter spectandas esse res sin-

gulas in ordine ad cognitionem nostram, quam si de iisderm loquamur prout revera existunt. Nam si v. g. consideremus aliquod corpus extensum et figu:atum, fatebimur quidem illud, a parte rei, esse quid unum et simplex : neque enim hoc sensu compositum diei posset ex natura Corporis, extensione et figura, quoniam bhae partes nunquam unæ ab aliis distinctæ exstiterunt ; respectu vero intellectus nostri, compositum quid ex illis tribus naturis appelamus, quia prius singulas separatim intelleximus, quam potuimus judicare illas tres in uno et eodem subjecto simul inveuiri. Quamobren hie de rebus non agentes, nisi quantum ab intellectu percipiuntur, illas tantum simplices vocamus, quarum cognitio tam perspicua est et distincta, ut in plures magis dinslincle cognitas mente dividi non possint : tales sunt figura, extensio, motus, etc. ; reliquas autem omnes

Page 1