‹ Le système de Descartes;Chapitre 53 sur 171 · PR. LE DOUTE MÉTHODIQUE · texte numérisé non relu

PR. LE DOUTE MÉTHODIQUE

revient à ceci : douter d'une opinion, c’est affirmer l'opinion opposée. Descartes n’a pas de peine à répondre : il ne lui faut guère pour cela que rétablir le sens des mots (1). Mais un adversaire moins inintelligent que le P. Bourdin, Gassendi, fait encore un contresens quand, tout en admettant qu'on puisse être réellement dans l’état de doute, il estime que le doute de Descartes eût gagné à être assagi et limité : « Quoi que vous en disiez, il n’y aura personne qui se persuade que vous soyez pleinement per-

suadé qu'il n’y a rien de vrai de tout ce que vous avez

jamais connu, et que les sens, ou le sommeil, ou Dieu,

ou un mauvais génie vous ont continuellement imposé.

N'eût-ce pas été une chose plus digne de la candeur d'un philosophe et du zèle de la vérité, de dire les choses simnplement, de bonne foi, et comme elles sont, que non pas, comme on vous pourrait objecter, recourir à cetle machine, forger ces illusions, rechercher ces détours * et ces nouveautés * ? Néanmoins, puisque vous l'avez ainsi trouvé bon, je ne contesterai pas davantage. » (C. II, 92 [258 *] [G IE, 2)).

SR se trompe complètement : pour commencer par ne douter que de ce qui est raisonnablement douteux, Descartes aurait dü être de prime abord en possession d'un critérium qui lui permit de discerner les choses dont il convient et celles dont il ne convient pas de douter. — Cette erreur de Gassendi vient rejoindre celle des interprètes qui pensent que la 1® règle de la méthode est antérieure, dans toute la force du terme, à toute la métaphysique cartésienne et au cvgilo. Car, encore une fois, professer un doute limité, c’est avoir une règle pour assigner au doute ses limites, et réciproquement, si l'on a un critère de la certitude, il est impossible de douter de ce qui manifestement satisfait à ce critère. Si, en revanche, il est vrai que la 1" règle

(1) C’est ce qu’il fait p. ex., C. II, 385 : « Lorsque j'ai dit. » jusqu’à la fin du paragraphe [4611-46] [G, II, $ 6].

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de la méthode ne soit tout d’abord qu'une hypothèse, |

ou bien si elle suppose déjà le cogito plus ou moins nettement aperçu et dégagé, alors le doute de Descartes est et doit être un doute parfaitement sincère et sérieux, un doute entier tant qu’il dure. C'est du doute lui-même, manié sans réserves, que jaillira la certitude. Il se trouvera un fait qui arrêtera le doute, non parce que ce fait satisfera à un critère préétabli, mais parce que, par lui-

- même et à titre de fait, ce fait se trouvera inaccessible

au doute. Telle est bien, croyons-nous, la marche de

la pensée de Descartes. 11 s'abandonne au doute aussi

franchement qu'un sceptique, et il ne difière du sceptique qu’en ce qu'il pousse le scepticisme plus loin qu'aucun sceptique ne s’est jamais avisé de le faire, et la réfutation du scepticisme résulte de l'épuisement même du scepticisme (4).

Voilà ce qu'est le doute de Descartes. Tout radical qu’il soit, voyons s'iln’y a pas une région de la pensée à laquelle notre auteur ne l’applique pas. La /"° Méditation

ne signale aucune exception de cette espèce; non que

cette exception soit artificielle et faite après coup, mais parce que, toujours implicite dans l'esprit de Descartes, c'est seulement plus tard que le développement de sa pensée lui fournit l’occasion de l’exprimer. La réponse aux /astances de Gassendi dit très nettement qu'il n'y a pas lieu de douter des idées : «... Je n’ai nié que les préjugés, et non point les notions, comme celle-ci | /a notion de pensée], qui se connaissent sans aucune affirmation ni négation. » (C. 11, 306 [IXr, 206 *] [G I, $ 7]). Mais déjà la 3° Hédilation avait donné avec plus de détail la même indication : «.. il faut ici que je divise toutes mes pensées en certains genres, et que je considère dans

(4) Impossible d'admettre avec M. Liard (p. 143-145) que le doute méthodique n’est qu’un parti-pris de la volonté, Ce n’est pas un partipris de résister à l'évidence : c’est un parti-pris de douter jusqu’à ce que la raison impose la cessation du doute.

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