L'HYPOTHÈSE DU MALIN GÉNIE
que je me trompe toutes les fois que j'additionne deux et
trois. On dira que Dieu, étant souverainement bon, ne
peut m'avoir fait tel que je me trompe toujours ; mais 1l est incontestable qu'il m'a bien fait tel que je me trompe quelquefois. D'ailleurs ne parlons plus de Dieu, admettons qu'il n'existe pas ; il restera bien une cause de mon être : fatalité, hasard, enchainement des choses. Plus
cette cause sera imparfaite, plus il y aura de chances
pour qu’elle m'ait fait susceptible de me tromper tou-
jours. Mettons donc tout au pire,-comme il est ici pru-
dent et même obligatoire de le faire, supposons qu'un malin génie très puissant emploie toute sa puissance à ne tromper, me voila à bout de ressources contre le scepticisme et obligé de convenir que rien, à ce qu'il semble, même dans les régions les plus hautes et les plus pures de la pensée, ne peut échapper au doute. Ainsi je suspendrai universellement mon jugement, et, si je ne puis connaitre aucune vérité, à tout le moins le grand trompeur lui-même ne pourra m'abuser(C. 240-244121-23) [GS 8-10)) ; car, comme disent les Principes (4, 6) « nous avons un libre arbitre qui fait que nous pouvons nous abstenir de croire les choses douteuses, et ainsi nous empêcher d’être trompés ».
L'hypothèse du malin génie a été souvent entendue d'une manière peu satisfaisante, croyons-nous, et il convient de terminer notre étude du doute méthodique par quelques explications sur cette hypothèse. Nous voudrions montrer surtout qu'elle n'est pas une fantaisie de Descaries et que, son vrai sens une fois dégagé, on s'aperçoit qu'elle ne condamne pas ce philosophe à ne jamais sortir du doute. « Un tel soupçon, dit M. Liard, comble le doute. D'où vient cette idée d’un Dieu souverainement puissant ? Exprime-t-elle quelque chose de réel? Ai-je lieu par suite de redouter sérieusement que des pièges invisibles soient tendus à ma raison ? Descartes passe outre à ces questions et s'empresse de conclure « qu'il