LE CERCLE CARTÉSIEN
connaissance, tandis que la véracité divine est critère dans l'ordre ontologique : sans doute la distinction correspond à une différence réelle, mais elle ne la présente pas bien. Oui, c'est en appuyant la connaissance sur la réalité plus profonde et plus ontologique de Dieu que Descartes procure à la connaissance la confirmation dont elle a besoin. En d’autres termes, le problème des deux
critères nous met, comme d’autres moments de la doc-
trine cartésienne, en face de la dualité de points de
départ que suppose partout cette doctrine, selon laquelle
assurément il faut, à la fois, partir de nous et partir de Dieu (1). Mais l’ordre de la connaissance n’est pas absolument vide d'être; car alors on ne pourrait passer à l'être ; et de fait nous avons vu que le cogito enveloppe une existence. Par conséquent, puisque les deux ordres du connaitre et de l'être se rencontrent et communient, on ne saurait résoudre le problème du cercle cartésien en séparant absolument ces deux ordres.
La vérité est qu'il y a déjà de l'être dans la première démarche de la connaissance et, en général, dans l’évidence purement intellectuelle, mais que la présence de l'être est ici aussi inexpliquée qu'incontestabie. Je suis
(1) Ce recours à l’être pour appuyer le connaître est manifeste au plus haut point dans ce passage du Discours, 4® part. : « Car premièrement cela même que j’ai tantôt pris pour une règle à savoir que les choses que nous concevons très clairement et très distinctement sont toutes vraies, n’est assuré qu’à cause que Dieu est ou existe, et qu'il est un être parfait, et que tout ce qui est en nous vient de lui. D’où il suit que nos idées ou notions étant des choses réelles et qui viennent de Dieu, en tout ce en quoi elles sont claires et distinctes, ne peuvent en cela être que vraies. En sorte que, si nous en avons assez souvent qui contiennent de la fausseté, ce ne peut être que de celles qui ont quelque chose de confus et obscur, à cause qu’en cela elles participent du néant, c’est-à-dire qu’elles ne sont en nous ainsi confuses qu’à cause que nous ne sommes pas tout parfaits. Et il est évident qu'il n’y a pas moins de répugnance que la fausseté ou l’imperfection procède de Dieu, en tant que telle, qu’il y en a que la vérité ou la perfection procède du néant, Mais si nous ne savions point que tout ce qui est en nous de réel et de vrai vient d’un être parfait et infini, pour claires et distinctes que fussent nos idées, nous n’aurions aucune raison qui nous assurât qu’elles eussent la perfection d’être vraies, » (VI, 38% sq. [G. $ 7).
ARTE x à AT, DESCARTES. is
À 2 é d : 1 = + & 4 ! 3 sùr d'exister dès que je pense ; j'en suis sûr, parce que
je vois clairement et distinctement que pour penser il faut être. Il n’y a rien qui puisse ajouter à cette certitude, ni rien qui puisse non plus l'ébranler. En revanche, elle est susceptible d'explication. En eflet, la véracité divine, comme nous essaierons de le faire mieux voir tout à l'heure, est une manière d’exprimer la rationalité de l'être. Cela posé, si, partant du principe de la clarté et de la distinction des idées, on peut construire une théorie satisfaisante de l'être, si le rationalisme conduit à une théorie de l'être qui suflise à tous les besoins, alors, repartant de l'être tel qu'on sera parvenu à le définir et à l’établir, on déduira de la nature de l'être que la vérité doit se manifester à l'esprit par la clarté et la distinction
des idées. Ou, en d’autres termes, on pourra dire que Dieu
nous découvre la vérité par le moyen des idées claires et distinctes. Entre le principe des idées claires et distinctes, d’une part, et, d'autre part, le langage de Dieu, ou l'être rationnel en tant qu'il se manifeste à nous, le rapport est, semble-t-il (1), à peu près le même que celui qui a été admis par Descartes entre les faits et les hypothèses en physique, les premiers étant la preuve des dernières et les secondes l'explication des premiers sans qu'il y ait en cela le moindre cercle vicieux (2). Comme iln’y a pas en jeu deux critères, mais un seul critère et son explication, Descartes, pour autant qu'il passe de l'évidence purement intellectuelle à la théorie de l'être et revient de l'être à l'évidence intellectuelle, n’estime même pas quil y ait lieu de laccuser d'un cercle. La réponse que nous venons de faire, il l'eùt considérée comme superflue. La sienne porte sur un autre point. Remettons-nous donc en présence de la réponse de Descartes lui-même. Pourquoi ne satisfait-elle pas, au moins
(1) Dans le texte du Disc. que nous venons de citer et dans quelques
autres.
(2) Voy. Discours, 6° part., VI, 7612-2, [G. $ 10]; cf. Leçon V, p. 76, 3.
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