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Reste la seconde difficulié que nous avons signalée : comment la réponse de Descartes permet-elle de comprendre que la règle : « toutes les propositions que nous concevons clairement et distinctement sont vraies » ait
besoin de la garantie de la véracité divine, et cela au
même titre que la mémoire? Ici, il faut l'avouer, nous croyons qu'ilest difficile de s'appuyer sur des textes. Mais force est bien d'essayer une interprétation, puisque les adversaires de Descartes peuvent le presser tout particulièrement sur ce point. Du cogito il dégage tout de suite les conditions qui sont requises à une proposition
en général pour être vraie et certaine. Puis il déclare que
la règle qu'il vient de formuler n’est pas sûre, si elle ne s'appuie sur la véracité divine. Comment ces deux démarches s’accordent-elles, et comment la règle dont il s’agit peut-elle s'assimiler à une connaissance discursive employant la mémoire? Peut-être faut-il distinguer deux sens des mots en général ou du mot fout. « Tous les hommes sont mortels » peut s'entendre en deux sens. Cela peut vouloir dire que l’homme est essentiellement mortel ; cela peut vouloir dire que, comme collection, les hommes sont mortels. Au premier sens, la proposition est purement intellectuelle et intuitive ; au second, elle est discursive et suppose la mémoire. Lorsque Descartes dégage du cogèlo les conditions requises à toute proposition pour être vraie et certaine, il prend le mot tout au premier sens. Lorsque, au contraire, il passe à la règle en tant qu'appliquée dans les faits, il prend le même mot au second sens: « toutes les propositions claires et distinctes sont vraies », c'est-à-dire « toutes les propositions de cette sorte que je puis rassembler dans mes souvenirs (par exemple tel théorème, puis tel autre et tel autre) sont vraies ». — Ainsi serait résolue la dernière difficulté soulevée par le cercle cartésien. D'une manière générale ce cercle ne serait pas vicieux, les deux critères n'ayant pas à garantir la même sorte de connaissances.
Le critère fondamental, le critère de la connaissance intellectuelle, demeurerait parfaitement assuré en luimême, ou plutôt parfaitement assuré en tant que directement extrait du cogeto.
C'est ce critère qui est demeuré le trait le plus caractéristique peut-être du Cartésianisme. Il importe donc d’en considérer le sens et la portée.
Pour le sens, il n’est pas difficile à reconnaitre. Dire que tout ce qui est clairement et distinctement conçu, ou perçu, ou jugé, ou conclu, est vrai, c’est dire que la pensée est la mesure de l'être, ou encore que la vérité ne fait qu'un avec la rationalité. Ce sens subsiste en dépit des modifications de détail qu'on est tenté d'apporter à la règle de Descartes. On peut lui reprocher en effet d’être, dans sa lettre, vague et cependant étroite ; on peut même lui reprocher d'être, dans la vieille acception du terme, un critérium de la certitude. La règle, dans ce qu’elle a d’essentiel, ne succombe pas sous ces reproches.
Le premier, comme on sait, a été présenté par Leibniz. Leibniz trouvait dangereux qu'on pût se référer à la simple évidence sans autre précision, et il pensait qu'il n’y avait point de proposition qu'on ne vint à bout de justifier en disant qu’on la concevait clairement et distinctement. Mais cette critique demande un simple perfectionnement, que la règle de Descartes comporte et que peut-être son origine implique. Lorsque Descartes nous dit qu'il n’y a rien de plus dans le cogito, ergo sum pour en faire la certitude, que la liaison claire et distincte de mon existence avec le fait que je pense, peutêtre appauvrit-il beaucoup le contenu du cogito. C'est sous une forme très particulière que se présentent ici la clarté et la distinction qui lient les deux termes du jugement. D'une manière générale, rien n'empêche d’assigner des modes précis et détaillés de liaison claire et distincte, pour servir de règles dans les divers ordres de la connais-
Ny. F SENS DE LA RÈGLE DE L’ÉVIDENCE. 149
sance. Par exemple le principe de contradiction, qui est quelque chose de bien général et de bien vague encore, spécifie pourtant une sorte particulière de liaison claire et distincte. C'est tout autre chose de dire qu'il faut rejeter les propositions inconcevables et de dire qu'il faut rejeter les propositions contradictoires en elles-mêmes, ou de dire qu'il faut affirmer d'un sujet tout ce qui lui appartient évidemment et de dire qu'il en faut affirmer tout ce que sa notion contient. Mais une clarté et une distinction enrichies par l'assignation de détails précis n’en restent pas moins la clarté et la distinction. Dira-t-on, se plaçant au point de vue opposé, que la règle de Descartes est trop étroite? On peut croire parfois que la clarté et la distinction auxquelles songe Descartes sont purement et simplement celles de l’arithmétique et de la géométrie. Mais, quoi que Descartes ait pu dire à certains moments, deux choses sont certaines. D'une part, il a lui-même songé en somme à une autre sorte de clarté et de distinction que celle de l’arithmétique et de la géométrie, le jour par exemple où il écrivait sa merveilleuse lettre sur l'invention d’une langue universelle. D'autre part, s’il n'avait pas généralisé sa règle, on pourrait faire ce qu'il n’a pas fait. — Dans le même ordre d'idées, un reproche plus mérité, mais qui n'atteindrait jamais que la lettre de Descartes, c'est qu'il a présenté son critère de manière à condamner les sciences sociales peutêtre, et, à coup sr, les sciences historiques. Mais quant aux sciences sociales, nous aurons à voir si, pour la morale notamment, il n'aurait pas été disposé à leur faire une place parmi les véritables sciences. Dans tous les cas, les politiques géomètres du xvun° siècle sont, pour la méthode, des cartésiens. Enfin le mépris de l’histoire chez Descartes et chez ses disciples est célèbre. Mais ce mépris prouve seulement qu'il ne prévoyait pas, ou peut-être n'eùt pas compris les travaux que des érudits tels que Du Cange et Lenain de Tillemont allaient mener à bien
CLR 14 AS" LE N 74 PLéea) :