‹ Le système de Descartes;Chapitre 80 sur 171 · L'AUTONOMIE DE LA RAISON · texte numérisé non relu

L'AUTONOMIE DE LA RAISON

savaient bien que le savoir ne s’acquiert que par un eftort intérieur. Mais personne n'avait analysé cet effort avec la même profondeur que Descartes, et c'est pourquoi il a pu prononcer la condamnation définitive de l'autorité. Cependant cette condamnation de l'autorité n'était pas, comme on l'a dit, l'avènement du sens individuel, et, en tant que Descartes n'aurait eu qu'à rendre compte de l’intériorité de la certitude et de l'autonomie de la raison dans la connaissance, il semble bien qu'il se serait contente de beaucoup moins de personnalité et de liberté qu'il n’en a mis finalement dans sa théorie de la certitude. Établissons ces deux points.

Nous disons d’abord que Descartes n’a pas entendu inaugurer le règne du sens propre. Sans doute c’est un fait que l'autonomie de la raison ne peut s'exercer, si l'individu n’est pas dégagé de toutes les contraintes mécaniques : contrainte extérieure et même contrainte quasi-intérieure des passions. Aussi Descartes proclamet-ilque chacun doit se consulter lui-même et prendre pour mesure de la vérité ses propres idées claires et distinctes (1). Ainsi chacun doit rentrer en soi-même et c'est

nisi simus etiam ingenio apti ad quæcumque prob emata resolvenda ; vel Philosophi, si omnia Platonis et Aristotelis argumenta legerimus, de propositis autem rebus stabile judicium ferre nequeamus : ita enim non scientias videremur, didicisse sed historias. »

(1) Rép. aux Inst. de Gassendi (GC. II. 308 sq. [IX r, 207% sq.] [G. II, $ 140]) : « Mais il faut particulièrement ici remarquer l’équivoque qui est en ces mots : ma pensée n’est pas la règle de la vérité des choses : car, si on veut dire que ma pensée ne doit pas être la règle des autres pour les obliger à croire une chose à cause que je la pense vraie, j’en suis entièrement d'accord ; mais cela ne vient point ici à propos ; car je n’ai jamais voulu obliger personne à suivre mon autorité ; au contraire, j’ai averti en divers lieux qu’on ne se devait laisser persuader que par la seule évidence des raisons. C’est pourquoi, au sens que ces mots doivent ici être entendus, je dis que la pensée d’un chacun, c’est-à-dire la perception ou connaissance qu’il a d’une chose, doit être pour lui la règle de la vérité de cette chose, c’est-à-dire que tous les jugements qu'il en fait doivent être conformes à cette perception pour être bons ; même touchant les vérités de la foi, nous devons apercevoir quelque raison qui nous persuade qu'elles ont été révélées de Dieu, avant que de nous déterminer à les croire : et encore que les ignorants fassent bien de suivre le jugement des plus capables touchant les choses difficiles à connaître,

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au-dedans de lui qu'il trouvera la vérité. Mais, d’une part, la vérité est impersonnelle : toute la doctrine de

Descartes sur la vérité l'implique et d'ailleurs nous pouvons nous rappeler que le bon sens est la chose du monde la mieux partagée, c'est-à-dire que la raison est une en tous, ou, comme dit la lettre sur Herbert de Cherbury, que « tous les hommes » ont « une même lumière naturelle » (11, 598’). D'autre part, cette impersonnalité du facteur intellectuel de la certitude tend forcément à faire atténuer autant que possible le caractère personnel dans le facteur volontaire. Or cette tendance est très manifeste chez Descartes. Il professe itérativement que Omnis peccans est ignorans (à Mersenne I, 366 * et lettre citée, au P. Mesland IV, 117”), et surtout il a une façon d'entendre la liberté qui peut faire craindre qu'il ne la ramène à la simple spontanéité. Il s'agit d'un passage célèbre de la ZeH/éditation : « Car elle [la liberté] consiste seulement en ce que nous pouvons faire une même chose ou ne la faire pas, c’est-à-dire affirmer ou nier, poursuivre ou fuir une même chose, ou plutôt elle consiste seulement en ce que, pour affirmer ou nier, poursuivre ou fuir les choses que l'entendement nous propose, nous agissons de telle sorte que nous ne sentons point qu'aucune force extérieure nous y contraigne. Car, afin que je sois libre, il n’est pas nécessaire que je sois indifférent à choisir l’un ou l’autre des deux contraires; mais plutôt, d'autant plus que je penche vers l’un, soit que je connaisse évidemment que le bien et le vrai s'y rencontrent, soit que Dieu dispose ainsi l'intérieur de ma pensée, d'autant plus librement j'en fais choix et je l’embrasse ; et certes la grâce divine et la connaissance naturelle, bien loin de

il faut néanmoins que ce soit leur perception qui leur enseigne qu’ils sont ignorants, et que ceux dont ils veulent suivre les jugements ne le sont peut-être pas tant, autrement ils feraient mal de les suivre, et ils agiraient plutôt en automates ou en bêtes qu’en hommes, etc, »

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