LA CONCEPTION DE LA PENSÉEÉ
vaut et révèle toute une doctrine, et il va jusqu’à dire que, si Dieu n’est pas étendu comme les corps, il l’est aussi bien que les corps. Bref. les penseurs cartésiens tendraient à professer que la pensée est pour une part aumoins l'étendue comprise, plutôt encore que l'étendue supprimée, ou, en d'autres termes, que l'étendue comprise rentre dans la pensée. Et, s’il reste au fond de l'étendue quelque chose d’inintelligible, en tant que l'étendue, qui est un ordre, est pourtant un ordre confusément aperçu, voici Leibniz qui conelut de là précisément qu'elle est quelque chose de: mental. Enfin, en tant que l'étendue serait principe d’individuation, en tant qu'elle transformerait l'être rationnel en être matériel ou, si l'on veut, sensible, Kant, qui après tout continue lui aussi Descartes, la fait rentrer dans la pensée au sens large, dans l'esprit, puisque la sensibilité est encore de l'esprit. Ainsi le caractère distinctif de la chose non-pensante selon Descartes finit par s’absorber dans la pensée. Doublure de la chose, la pensée reproduisait tous les détails de l’étoffe qu'elle doublait ; voici maintenant qu'elle reproduit, pour ne pas dire plus, jusqu’au caractère même qui permettait à l'étofle de se distinguer d'elle. La doublure dévore l'étoffe.
Faut-il ajouter que la pensée devient bien plus riche en attributs que la chose non-pensante, ce qui promet à la pensée qu’elle arrivera à se faire reconnaitre pour la réalité véritable ? Tout ce qui n’est pas étendue ou dérivé de l'étendue appartient selon Descartes à la pensée. Il s'ensuit d'abord que, comme on sait, les qualités rapportées à la matière par le sens commun et par la philosophie traditionnelle passent à la pensée. Toutes les qualités affectives, comme disait le Péripatétisme, tout ce qui dépend de ces qualités, les mouvements nonlocaux dont l’altération est le type, tout cela est reconnu pour être de la pensée. Sans doute c'est de la pensée en tant que tournée vers le corps et unie au Corps; mais ce
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serait au besoin de la pensée tout court, puisque la présence de l'imagination et des sentiments ne constitue pas une preuve irréfragable de l'existence des choses matérielles (1). En second lieu, d’autres activités plus hautes qu'on plaçait dans la matière et qui, au grand détriment de la clarté, constituaient des pouvoirs
ambigus demi-matériels et demi-mentaux, ces activités,
en vertu de la caractéristique attribuée par Descartes à la chose non-pensante, devaient rentrer dans la pensée ou s'évanouir. Pour Descartes lui-même rien ne subsiste de la Nature d’Aristote, principe de mouvement et de repos dans les corps naturels, rien non plus de l'art inconscient de la Nature. Mais si, après Descartes, on restitue quelque chose qui corresponde à de telles puis-
sances, ce sera dans la pensée qu'on les fera résider :
ce seront désormais des activités mentales.
N'insistons pas toutefois sur la considération de ces deux points un peu secondaires. Un point beaucoup plus important en effet sollicite notre attention. Nous voulons parler de la doctrine des idées innées. On sait comment Descartes dans la 4° Méditation, pour se donner un ordre dans l'examen qu'il va faire de ses idées comme susceptibles d’attester quelque autre existence que la
(14) Voy. 6° Méd. (C. 324-331 [735-77*7][G. $ 2]) : « Je remarque outre cela. » etc. ; (C. 324 sq. [73101[G. $ 21) : « Et je conçois facilement que, si quelque corps existe auquel mon esprit soit tellement conjoint et uni qu’il se puisse appliquer à le considérer quand il Jui plaît, il se peut faire que par ce moyen il imagine les choses corporelles ; en sorte que cette
façon de penser diffère seulement de la pure intellection en ce que l’es-
prit en concevant se tourne en quelque façon vers soi-même et considère quelqu’une des idées qu’il a en soi ; maïs en imaginant il se tourne vers le corps et considère en lui quelque chose de conforme à l'idée qu'il a lui-même formée ou qu’il a reçue par les sens. Je conçois, dis-je, aisément que l'imagination se peut faire de cette sorte, s’il est vrai qu’il y ait des corps ; et, parce que je ne puis rencontrer aucune autre voie pour expliquer comment elle se fait, je conjecture de là probablement qu'il y en a ; mais ce n’est que probablement ; et, quoique j’examine soigneusement toutes choses, je ne trouve pas néanmoins que, de cette idée distincte de la nature corporelle que j’ai en mon imagination, je puisse tirer aucun argument qui conclue avec nécessité l’existence de quelque corps. »
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