‹ Le système de Descartes;Chapitre 91 sur 171 · LA DOCTRINE DES IDÉES INNÉES · texte numérisé non relu

LA DOCTRINE DES IDÉES INNÉES

sienne, divise d’une façon tout à fait provisoire les idées en trois classes (1). L'existence des idées factices

ne fait pas question et ne nous intéresse pas. Au con-

traire, 1l est pour nous du plus baut intérêt de savoir qu'il y a des idées innées et de nous demander si elles laissent subsister des idées adventices. Pour admettre des idées innées, Descartes a plusieurs raisons. D'abord il a déjà celles qui sont familières à l’apriorisme kantien. Une idée à laquelle l'esprit ne peut rien changer, qu'il ne peut par exemple diviser à sa guise, en un mot une idée qui s'impose à lui nécessairement, est, en vertu de cette nécessité, une idée innée (2). Une idée universelle, telle que les axiomes ou notions communes, ne peut pas s'expliquer par les PER, PA corporels, tous particuliers ; elle est donc innée, parce qu'univer-

selle (3). Enfin les notions géométriques sont innées,

parce qu'il n'y a pas dans la nature de figures régulières

(4) (C. 268 sq. [372% sq.] [G. $ 7]) : « Or entre ces idées les unes me sembient être nées avec moi [innatæ], les autres être étrangères et venir de dehors [adventitiæ], et les autres être faites et inventées par moimême [a me ipso facitæ]. Car que j’aie la faculté de concevoir ce que c’est * qu’on nomme en général * une chose, ou une vérité, ou une pensée, il me semble que je ne tiens point cela d’ailleurs que de ma nature propre ; mais si j’ois maintenant quelque bruit, si je vois le soleil, si je sens de la chaleur, jusqu’à cette heure j’ai jugé que ces sentiments procédaient de quelques choses qui existent hors de moi ; etenfin il me semble que les sirènes, les hippogri!fes et toutes les autres semblables chimères sont des fictions. de mon esprit. Mais aussi peut-être me puis-je persuader que toutes ces idées sont du genre de celles que j’appelle étrangères... ou bien qu’elles sont toutes nées avec moi, ou bien qu’elles ont toutes été faites par moi; car je n’ai point encore claire ment découvert leur véritable origine. »

(2) Voy. Rép. aux 1res obj. (C. 391 [1179] [G. II, $ 12, p. 30]) « il faut prendre garde que les idées qui ne contiennent pas de vraies et immuables natures, mais seulement de feintes et composées par l’entendement peuvent être divisées par l’entendement même, non seulement par une abstraction * ou restriction de sa pensée *, mais par une claire et distincte opération ; en sorte que les choses que l’entendement ne peut pas ainsi diviser n’ont point sans doute été faites ou composées par lui. »

(3) Notæ in Progr. (Rép. au placard de Regius), VIII, 11, 359% : « Quid autem magis absurdum fingi potest, quam quod omnes communes notiones, quæ menti nostræ insunt, ab istis motibus oriantur, et sine illis esse non possint ? Vellem noster me doceret quisnam ille sit corporeus motus, qui potest in mente nostra formare aliquem communem

pouvoir comprendre que les choses sont aperçues di-

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perceptibles aux sens (1). — Mais, bien que l’innéisme cartésien se fonde ainsi en partie sur des raisons qui

lui sont communes avec d’autres systèmes aprioristes, il a encore d’autres raisons proprement cartésienñes, et | ces raisons nous font encore mieux comprendre que

l'innéité, c’est l'indépendance, l’aséité, la suffisance de la pensée. Nous avons vu que le dualisme cartésien aboutit à mettre dans la pensée au moins tout ce qui est dans la chose non-pensante. Reste à savoir comment ce qui est

dans la chose vient à être dans la pensée. Le demi-carté- | sien Arnauld, dans son livre sur les Vraies et les fausses idées, invente, avant Reid, le perceptionnisme et croit

rectement par l'âme sans agir sur elle. Descartes ne s’avise pas de cette invention originale, mais sans doute dépourvue de valeur et de portée puisqu'elle se borne à

invoquer un pouvoir mystérieux de l'âme. Descartes

estime que, pour se faire connaître de la pensée au | moyen des sens, la chose devrait agir sur la pensée par | l'intermédiaire des sens. Or, une telle action ne peut qu'être nulle ou se réduire à presque rien. Car, si ce qui est étendu ne peut pénétrer dans la pensée, comment pourrait-il y avoir action de la chose non-pensante sur

notionem, exempli causa quod, quæ eadem sunt uni tertio, sint eadem inter se, vel quamvis aliam : omnes enim isti motus sunt particulares, notiones vero illæ, universales, et nullam cum motibus affinitatem nullamve ad ipsos relationem habentes. »

(1) Rép. aux 5°s ob}. (C. II, 288 [38018 sq.] [G. II, $ 54]) : « je vous ferai aisément avouer que les idées de celies [des essences que nous con naissons clairement et distinctement, telle qu'est celle du triangle ou de quelque autre figure de géométrie] qui sont en nous n’ônt point été tirées des idées des choses singulières ; car ce qui vous meut ici à dire qu’elles sont fausses n’est que parce qu’elles ne s'accordent pas avec l’opinion que vous avez conçue de la nature des choses. Et même, un peu après, vous dites que l’objet des pures mathématiques, comme le point, la ligne, la superficie et les indivisibles qui en sont composés, ne peuvent avoir aucune existence hors de l'entendement ; d’où il suit nécessairement qu'il n’y à jamais eu aucun triangle dans le monde, ni rien de tout ce que nous çoncevons appartenir à la nature du triangle ou à celle de quelque autre figure de géométrie, et partant que les essences de ces choses n’ont point été tirées d’aucunes choses existantes, »

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