LE PLAISIR
Les hommes qui considèrent la douce oisiveté , une chère appropriée au goût individuel et la satisfaction sans entraves des lascives ardeurs du sang^ comme les éléments essentiels du bonheur^ doivent^ pour être conséquents^ jeter sur les autres animaux un regard d'envie, s'ils ne possèdent pas ces biens; car il n'est pas d'animal pour qui la vie tout entière ne se réduise à ces trois fonctions : dormir^ manger ce qu'il préfère^ et goûter le plaisir charnel. — Il est vrai que ce regard d'envie peut se changer en un sourire de dédain chez l'homme favorisé par le sort qui a pu porter ces jouissances à un degré d'intensité et de perfection que l'animal ne pourra jamais atteindre. Mais cette supériorité, fût-elle exempte
de mécomptes et de revers, est le partage d'mi si petit nombre, que je crois pouvoir établir, sans crainte d'être démenti, que l'espèce humaine, dans sa généralité, jouit moins qu'aucune autre des conditions du bonheur ainsi compris. Il suffit, pour s'en convaincre, d'examiner l'une après l'autre ces conditions; c'est ce que je vais taire, et j'aurai soin d'y ajouter plus tard, pour tenir la balance égale, celles dont l'homme a cherché à embellir son sort, en les empruntant à l'état de société. — Étudions d'abord le plaisir sous lequel la nature sérieuse a caché son attentive sollicitude pour la conservation de l'individu.
L'individu, dans le règtie dont l'homme fait partie en tant qu'animal, est intéressé à sa conservation par le plaisir qu'il éprouve à manger. Que lui importe les utiles transformations que les aliments vont subir dans son orgeuaisme, et les effets réparateurs que cet orgimisme en ressentira! — Ce qui lui importe, c'est que ces aliments passent par l'appareil dans lequel est localisé le sens du goût. Ce sens a des exigences diverses, suivant les espèceSi Les unes n'apprécient que les saveurs que leur fournissent les substances végétales; d'autres ne trouvent qu'aux chairs animales une succulence suffisante; d'autres enfin s'accommodent également, dans leur avidité
l^toniie^ de Tune et de Tautre nourritute. Il résulte de CM goûts divers^ auiquels correspond la conformation de tontes les parties de Forganisme^ de grandes diflérteees dans les facilités offertes à l'animal pour satisfedre son dérir. L'accroissement de jouiss^ce amené par une piÎTatida pliis ou moins longue compense^ pour le carrfTore> la fréquence et le facile accès du plaisir dont jouissmtles «itres espèces. Il en résulte aussi des mœurs très^diflérentes. L'herbiTore^ entouré d'aliments qui ne lui opposent pas de résistance et ne fuient jamais derant lui) a généralement des mœurs plus paisibles et plus douces^ et moins de moyens de défense et d'attaque^ que le Carnivore cbUgé de guetter et de poursuirre sa proie. Aussi est-ce de la griffé aiguë de quelque béte camasrière que d'ordinaire l'herbirore reçoit la mort ; — mort Yiolente mais prompte^ telle que la justice humaine a appris de la nature à l'infliger; an exempte des regrets de l'impuissance et des tristesses du déclin ; terme subit d'une Tie toute pleine de idaisirs^ qui ne cessent que pour grossir le nombre des plaisirs d'un autre* — Une mort pai^iUe attend le meurtrier, lorsqu'il rencontrera un rital plus fort et mieux armé que lui.
Que l'on se représente l'homme prenant place^ êou$ $a dernière fortne, et au rang que lui assignaient sa faiblesse
et la nature de ses goûts^ sur Tarène ouTerte à cette lutte de mangeurs. Les désavantages de sa position seront manifestes à tous les points de vue^ sans même qu'il soit besoin de faire observer que la constitution toute particulière du derme et de Tépiderme qui distingue cette espèce et expose sans défense toute la surface du corps à de cuisantes lésions la rend la moins propre de toutes aux luttes qui font couler le sang. Jusqu'à la révolution du globe qui a amené des conditions vitales si défavorables à Torganisation de Thomme (l), déjà passé à rétat de bipède^ mais antérieurement déchu sans doute de la vigueur^ de Fagilité et des ressources naturelles qu'il possédait sous une autre forme, — il est à croire qu'il avait pu, grâce à ces armes de pierre qu'il savait grossièrement façonner, reprendre un rang modeste dans ce banquet immense que la nature offrait alors, sans distinction précise, à toutes les races animales ; — triste mangeur du reste, puisque déjà, semble4-il, ses dents affaiblies ne pouvaient déchirer la chair qu'après l'avoir amollie par le feu 1 — Mais que fût-ce, après sa dernière déchéance physique, celle qui l'amena à la chétive complexion qui le distingue aujourd'hui I Combien
(4) Voir le texte et les notes des pages 44 et 45.
de temps dut-il cacher sa précaire existence, pour échapper aux grands carnassiers attardés dans les mêmes climats, avant d*oser leur disputer pied à pied son domaine ! Une seule chose peut nous donner la mesure de la puissance de ses efforts, c'est la souveraineté qu'ils sont parvenus à lui conquérir. . ., souveraineté de nom et qui semble dérisoire! car l'accroissement de son pouvoir sur les autres espèces a rapidement amené dans la sienne l'accroissement du nombre, et c'est maintenant à ses semblables qu'il doit disputer les ressources arrachées à la nature avare par le travail assidu d'où dépend sa vie de chaque jour.
Le travail!... mouvement ou contention pénible des muscles, ou de la pensée..., fait nouveau dans la création . . ., nécessité inexorable que le monde ignorait avant la domination de l'espèce qui l'a inaugurée. . . Car on ne peut donner le nom de travail à l'attrayant exercice que connaissent et pratiquent seul les animaux qui se repaissent de la chair des autres, — à la chassey ce plaisir si vif pour tous les hommes qui s'y livrent, quoiqu'ils soient beaucoup moins bien doués pour le sentir que le plus humble des carnivores.
Un sens très-émoussé chez l'homme, «^i'odorat (que j'hésitais tout à l'heure à classer parmi ceux que l'on
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pourrait nommer diiinUresiiê, parce que cehii-ci ne Test pas toujours)— atteint ches l'animal un tel degré de finesse^ que nous ne pouToos le conceroir qu'en en voyant les effets. Son siège touche à celui du goûl ; aussi est-il en quelque sorte le pourvoyeur de ce sens ; ses rapports avec lui sont si intimes qu'il participe à ses jouissances^ et les avive d'autant plus qu'il est plus par* fait. Par le fait seul de l'intériorité de son flair^ l'bmnme peut juger de la distance qui le sépare des autres margeurs dans l'appréciaticm des sucs savoureux, Ceux-ci jouissent par l'odorat avant de jouir par le goût; le jdaisir accompagnant la peine^ les encouragements ne cessent de renouveler l'ardeur au travail^-Hsi nous conservons ce nom à cette activité pleine d'attrait. Et pour qui^ dans ce cas^ sont les fruits du travail? —Pour celui qui a ressenti les joies émouvantes que procurent exceptionneUemœt ici le mouvement excessif et la fatigue; la jouissance a donc divers degrés, et c'est l'^ot^me qui les savoure tous. Maintenant comparez a ce travail le travail ordinaire de l'bonune :
Par une apparente ironie du sort, ce n'est presque jamais pour lut qu'il exécute la rude tâche qu'il a ch^ sie ou qui lui est assignée dans le grand atelier humain, le mécanisme du travail social étant organisé de telle
8orte qae tous ses rouages^ en dépit d'eux-mêmes, sont solidaires les uns des autres et se prêtent une mutuelle assistance; en sorte que le travail^ qui a tous les caractères d'une loi au moins provisoire^ puisque^ — libre ou non^ — il est encore pour la très-grande majorité de Vespèce d'une nécessité absolue^ le travail^ dis-je^ semble avoir pour but et pour effet de détourner rhomme de sa personne. On pressent sans doute que j'aurai à revenir sur cette importante considération. Mais rentrons dans notre sujet.
Pour le très-petit nombre d'hommes qui échappent à la condition commune, la nature à d'autres rigueurs. Il est vrai que ceux-ci ont tout le loisir de concentrer leur pensée sur eux-mêmes, puisque la nécessité du travail ne vient pas les eh détourner; et il n'est pas douteux qu'ils trouvent dans cette concentration un très-grand plaisir, car nous avons vu qu'elle était la condition même du bonheur animal ; on observe toutefois que ce perpétuel sujet finit par lasser la pensée et engendre un état pénible que l'on nomme l'ennui, c'est-à-dire la cessation ou l'insuffisance de toute force agissant sur le mécanisme intellectuel, et, par suite, l'inertie ou l'indolence de celui-ci.— Les plaisirs de la table, bien qu'amoindris par l'habitude du repos, sont une ressource contre
cette torpeur de l'esprit; mais si ce n'est au dehors^ c'est alors au dedans que la nature met obstacle aux gourmandes" convoitises. L'homme ne peut pas, comme certains animaux^ manger presque sans cesse ; et il sait rarement, comme d'autres, s'arrêter à temps quand la nécessité ne l'y oblige pas. L'importune étroitesse de son estomac n'admet qu'une faible quantité de nourriture ; il doit attendre, ou risquer d'affaiblir la jouissance par la suppression du désir, et, s'il la prolonge, d'y voir bientôt succéder le dégoût. C'est là, du reste, un jeu dangereux qui ne peut durer longtemps sans amener la maladie, et son triste cortège, et l'abstinence, cette maussade suivante de l'excès. — Il lui reste encore une ressource entièrement inconnue à l'animal; il a su diversifier beaucoup la puissance et les effets d'une classe assez nombreuse de substances, le plus souvent liquides, qu'il nomme excitants et qu'il destine à réveiller ses sens émoussés et son ardeur pour le plaisir. Ces expédients, qui semblent bien faits pour restituer à l'homme la condition commune à l'animalité, puisqu'ils ont également pour but de la soustraire à l'un et à l'autre des deux jougs qui pèsent exclusivement sur lui, — l'ennui et le travail, — manquent ou dépassent souvent le but proi)os6 et déterminent un résultat contraire. L'oubli,
LA FORCE ANIMALE. hth
qui ne devait atteindre que le chagrin^ s'étend bientôt à toutes choses ; les sens se troublent^ les forces s'abattent^ la volonté n'a plus d'empire sur les mouyements ; le plus souvent un malaise insupportable en résulte^ et le poids de la vie^ bien loin d'être diminué^ n'en a fait que s'accroître. Que l'emploi de cet expédient si peu efficace devienne une habitude^ et^ de passagers qu'ils étaient^ ses effets deviendront chroniques ; alors l'homme^ insensible au plaisir et dépossédé de rintelligence^ descendra audessous de la condition animale^ et se rangera parmi les organismes qu'anime seulement la vie végétative.
La nature^ s'intéressant beaucoup plus à la conservar tion des espèces qu'à celle des individus^ a dû proportionner à l'importance du résultat l'intensité du plaisir dont elle l'a fait dépendre. Aussi a-t-elle eu le soin de rendre seulement périodiques et non constants chez tous les animaux^ excepté chez l'honune^ des entraînements qui pourraient devenir fimestes s'ils ravissaient trop longtemps à la nourriture ses séductions nécessaires. — Pour l'animal que dominent les désirs dont^ à son insu^ la satifaction doit amener sa reproduction^ tout ce qui n'est pas le but même de ses désirs disparaît à ses yeux ou devient un obstacle détesté qu'il écarte avec rage. Hal-
4tt DEUXIEME PARTIE.
heur à Firaprudent, trop faible pour imposer sa loi, qui 86 mettrait entre la femelle et le mfile attiré vers elle par l'ardente soif du plaisir I— Tirée de son calme ordinaire par la surexcitation subite d'un sens longtemps endormi chez elle, mais sûre alors de son pouvoir attractif, la femelle peut, s'il lui plaît, dissimuler son impatience, et feindre même de fiiir, non sans modérer toutefois la rapidité de sa course..., le mâle averti la suit de
près ; l'œil en feu, le nez au yent,»a8pirant à pleins naseaux de subtiles émanations, il s'élance, il court, il bondit; — l'approche du plaisir étreint sa gorge, son souffle en sort haletant et semblable à un râle, à peine si le tremblement qui agite ses membres lui permet de saisir et d'enlacer la femelle qu'il vient d'atteindre.... Celle-ci se plaît à opposer une résistance d'abord facile, mais dont les forces supérieures de l'agresseur ne tardent pas à triompher.— Venez maintenant sans crainte, rivaux naguère importuns ; le mâle apaisé va manger ou dormir, et peut-être la femelle inassouvie fuira moins vite cette fois.
S'il nous est permis d'analyser ce phénomène, nous verrons que les deux acteurs qui y ont un rôle se trouvait dans des conditions bien différaites. La constante préoccupation du mot, — état normal et nécessaire de la
penoDBe animale^ — B'abaadrane pas im instant la feradlej la nature a tout fait pour que, pendant les memrats asses oourts et plus ou moins distants les uns des autres où le désir la sollicite, ce désir ne pût manquer d'être satisfait; sans qu'elle eût d'autre souci que de donner accès à ceux par qui il doit l'être.— L'égoisme du mftie est loin d'être aussi bien sauvegardé; il n'est pas ,rare de voir, parmi les solliciteurs de faveurs capricieusement accordées ou réservées aux plus forts, les rivaux évincés tomber dans une tristesse morne et perdre de vue tout autre intérêt, au point que, si la séducti(m exercée sur eux n'avait pas une durée aussi courte, le plaisir qui garantit leur propre conservation serait in* suffisant pour les y rappeler, n est vrai que c'est seulement ici la chair qui provoque et attire la chair, et que c'est toi:4ours l'égoïsme qui sacrifie le désir de l'une de ses jouissances à celui de l'autre ; mais le désir qui l'emporte plus ou moins longtemps, dans ce cas, est évidemment le moins perscmnel, et peut entraîner la n(m-satisfadioB des deux, n n'est donc pas douteux qu'au point de vue du bonheur animal, dont nous avons donné la loi, tout le désavantage est id du côté du sexe mftle. Maintenant, reinrésenteas-vous une espèce dans laquelle la séduotfon ne soit pas périodique mais constante, bien
Mi DEUXIÈME PARTIE.
que la froideur du tempérament préserve d*ordinaire^ en ce sens^ le sexe qui l'exerce des entraînemeois irréfléchi8,^t vous verrez le désavantage que nous venons de signaler s'accroître^ pour le sexe mâle^ dans une incontestable et très-notable proportion^ — ^ne fût-ce que par sa durée qui n'a plus de limites.-- Tant que l'attrait exercé serait seulement charnel^ ce ne serait^ comme dans le cas précédent^ que l'égoïsme que l'on verrait en jeu^ lui seul aurait à souffrir^ et ses intérêts seuls seraient ailleurs sacrifiés.— Mais, — si cet attrait cessait d'être charnel...; si, ne partant pas de la personne animale chez celle qui l'exerce, il ne s'adressait pas non plus à la personne animale chez celui qui le subit?... Je dois pour le moment me borner à poser cette question dont je n'ai sans doute pas besoin de faire remarquer l'impor* tance.
Le but de la nature aurait été incomplètement atteint si, après avoir pourvu aux conditions qui assurent la procréation des êtres, elle n'avait pas veillé d'avance à la préservation et à l'éducation des nouveaux venus, dans la mesure convenable à leur faiblesse plus ou moins prolongée et à leurs incapacités diverses. Ici encore elle a été fidèle à son procédé ordinaire, et c'est encore ici
un plainr très-vif, dominant tous les autres et, cette fois, presque exclusiyement particulier à la femelle qui lui garantit Texécution de ses volontés;
Quelle est cette voix grondeuse qui sort tout à coup près de vous d'un 'coin inaperçu? Approchez- vous avec précaution, vous allez jouir d*un intéressant spectacle.— Vous avez devant vous une mère allaitant ses petits. — Depuis bien des jours elle est là, hérissée, amaigrie, oublieuse des amours et des festins. Un seul sentiment la remplit tout entière, c'est le bonheur d'avoir vu sortir de son sein des petits qui lui ressemblent, et de tirer de ce sein ce qui les fait grossir. Gardez-vous de lui ravir son trésor, si vous ne voulez voir cette douce créature se changer en une implacable et bondissante furie. Dans quelques jours, ce danger n^existera plus pour le visiteur imprudent, car le moment n'est pas loin où ces ingrates idoles du culte le plus tendre quitteront brusquement leur adoratrice exténuée. — Qu'en adviendrat-il pour celle-ci ? Aucun trouble, aucun chagrin.— La nature a atteint son but; après avoir assuré la conservation des petits, elle n'en a plus d'autre à poursuivre que la conservation de la mère; il n^y a plus là qu'une béte avide de nourriture qui retourne en hâte aux plaisirs trop longtemps négligés.-— Qu'elle rencontre plus tard
k» DÉUÎIÈME t^AHtlE.
0ëft petite, elle be leê reconnaîtra fliis, et M, à 1a Mtoon prochaine, ils ont atteint Tflge dès toltiptueux ébate^ k mère lascive pourra se livrer atix càrësseë dn ûUt
Le désàtantage temporaire, au point de vue de Tégolsnlë, passe id tout entier du eôté de la femelle^ et dans une ptoporUon incompand>lement plus forte j il touche t)resque à la dépossesàiod du moi animal, n est vrai que c'est encore là assurément im phénomène de eoncmtrationy où se montre clairement la présence de la force qui le détertnine : la mère attire à eifo ses petits; c'est de sou propre plaisir qu'elle s'occupe et se délecte* Ce plaisir, qui fait oublier totislesautrés, est d'assez courte durée pour laisser à ceux-ci tout le temps de reprendre leur empire....— Sans doute,— ^mais, ée plaisir n'est plus charnel; la personne animale y est encore en Jeu, mais non la chair ; c'est sui* d'autres qu'elle que la pensée de la mère tend hicessammen^ à se porter; enfin, il est impossible de ne pas voir, dans ce phénomène, une persontMité ÈUr le point d'échapper à elle-^ime, et l'on conçoit qu*un pas de plu$ suffirait à compromettre, poUt* le sexe qui est ici beul en cause, toute Picànomit de la nature animale.
NoUs allons à l'instant tirer de ce fait une conséquence t^pitale, mais ici doit s*intercalëf une Obàeftation non moins importante.
Il importe de remarquer que le rapprochement des 8eies> et l'éducation donnée par la mère^ amènent Tun et Tautre un fait nouveau : c'est le langage. Tant que l'anitnal n'a que sa gloutonnerie à satisfaire^— c'est-ànlire tant qu'il reste dans la situation normale et presque constantes—toute manière d'eiprimer sa pensée lui est entièrement inutile; aussi est-il le plus souyent muet. M ais^ dès que les amours ou les soins maternels le mettent en rapport avec d'autres êtres de son espèce^ il a recours au geste et surtout à la voicc pour entrer en communication ayec eux. Ce langage doit être éyidemment aussi simple et aussi peu varié que les besoins qui lui donnent naissance^ mais il ne reste jamais au-dessous de ces besoins; autant de sentiments énergiques à exprimer^ autant de sons distincts, et il faut observer que c'est le sentiment qui tend le plus à déposséder l'animal de son égoîsme^ qui fournit aussi au langage ses plus nombreuses expressions. — Ceci nous ramène à notre sujet.
Pour que cette dépossesHon menaçât de devenir complète ^ pour que la toi qui régit tout le règne animal courût le risque d'être transgressée^ que faudrait-il?
n faudrait qu'il se rencontrât une espèce où les nécessités du premier âge exigeassent tout à eotitp des soins idus prolongés^ plus multipliés et plus attmtifii ; où les
dangers de maladie et de mort fussent pour le nouvel être une constante menace; où sa plainte acquît une fréquence^ une énergie ^ un éclat capables de remuer profondément toutes les fibres sensibles de la mère. Il faudrait surtout que^ dans cette espèce^ la durée d'une gestation nouTelle fût moindre que celle de rincapacité totale et du misérable état du premier-né, de telle sorte que le temps pût manquer à la mère pour rentrer dans la possession d'elle-même^ et qu'une longue période de sa Tie pût être employée par eUe à ne plus s'appartenir.
Ck)noeyez maintenant qu'une telle situation s'appesantisse sur une espèce brusquement transformée par des conditions extérieures défavorables^ — déchue de ses forces physiques, — dépouillée peu à peu de sa chaude enveloppe , — devenue inhabile à user des ressources que lui facilitait antérieurement une organisation plus conforme à ses besokis. — Concevez que, durant une certaine période, chaque naissance nouvelle présente, dans l'état du jeune être arrivant à la vie, une aggravation progressive de cette déchéance... A quelle élévation, à quelle puissance ne montera pas tout à coup le sentiment maternel? Quels prodiges ne sera-t-il pas capable d'enfanter? A quels irrésistibles accents n'aura-
t-41 pas recours pour implorer l'aide, le secours, les moyens de salut que la nature refuse ?
Admettez alors que cette espèce est la même que celle où nous nous représentions tout à Theure le sexe mâle menacé dans son égoïsme par l'incessante séduction que l'autre sexe exerce sur lui... et dites si ce n'est pas là une situation parfaitement nette, entièrement nouvelle et spéciale, où l'on sent également la violation de la loi animale et l'inauguration d'une autre loi. Dites aussi si le langage animal sera maintenant à la hauteur de tels besoins et de tels sentiments, et si ces impérieuses nécessités ne vont pas contraindre les deux premiers membres de ce groupe, — composé du père, de la mère et de l'enfant, — à multiplier, dans une incomparable mesure, leurs ressources expressives et à transmettre un langage enrichi à celui qui leur a fourni Voccasion de l'enrichir f
(n convient de faire observer que, ne traitant ici que de la sensation, nous ne pouvons indiquer qu'une trans- « formation s'opérant sur la propriété de sentir; mais il est clair que cette transformation ne saurait être suffisante et contenir en germe toutes les conséquences qu'elle doit entraîner, si elle ne s'étend à la pensée ellemême ou plutôt à son mode. Or, c'est là une question
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essentiellement intellectuelle que nous ne pouvons aborder ici. C'est dire que nous aurons amplement à revenir ailleurs sur une telle situation.)
Donc^ voici un groupe qui peut être en dehors de toutes les lois que nous avons formulées jusqu'ici^ puisque Tégoîsme peut en être entièrement absent. Ne nous hâtons pas cependant d'en tirer une conséquence trop absolue. Car nous voyons se former^ dans im assez grand nombre d'espèces^ des groupes à peu près semblables qui persistent après le départ des petits et se réduisent alors à deux membres^ un mâle et une femelle; et qu'avons-nous à y constater? — Tout simplement l'association de deux égolsmes unissant leurs efforts, dans l'intérêt de leur conservation et de leurs plaisirs, pour assurer le succès de leurs ruses et déjouer celles de leurs ennemis. Une subordination peut s'y montrer sans préjudice pour l'intérêt commun, et le commandement appartient au plus fort ou au plus rusé des deux. -Une telle association se rencontre fréquemment même dans l'espèce dont nous venons de décrire les caractères exceptionnels, et nous aurons à compléter notre tableau des tendances animales qui, dans cette espèce, sont particulières à chaque sexe, après que nous aurons étudié le surcroît d'énergie que l'état
lie société peut. donner à la force de concentration. Nous avons auparavant à examiner le second mobile de Tanimalité^ c'esirà-dire la crainte.