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CHAPITRE IV

LA GRAINTI.

Nous avons déjà fait entendre que la crainte était non moins nécessaire que le plaisir pour assurer la conservation et déterminer l'activité de Tindi vidu ; et nous avons défini la crainte : le pressentiment de la douleur. Or^ ranimai peut-il pressentir la douleur^ s'il ne Ta pas antérieurement sentie? On conçoit qu'il le puisse^ mais à une seule condition^ c'est que ce pressentiment soit l'une des propriétés ou des prédispositions qui lui ont été transmises par ses ascendants avec la vie qui anime son mécanisme organique. Mais c'est seulement reculer la question; car, ne faut-il pas que ses ascendants aient eux-mêmes senti la douleur pour qu'ils aient pu lui transmettre le pressentiment qu'ils en ont acquis

— et, en ce qui concerne les générations futures, n'est-il pas évident que la prédisposition finirait par s'éteindre et que la transmission en deyiendrait impossible, si Texpérience directe de la douleur, si bénigne qu'elle soit, n'était pas renouvelable par chaque génération? — La conclusion rigoureuse, c'est que l'aptitude à la douleur, étant destinée à entretenir dans chaque espèce la propagation du pressentiment nécessaire à la conservation individuelle, est, pour les espèces, ce que la crainte est pour l'individu, c'est-à-dire la condition sine quâ non de leur conservation.

Nous voici en possession de tous les traits fondamentaux et nécessaires du type animal, et nous pouvons maintenant lui donner sa formule définitive : ce type, dans son expression générale, est doué d'une égale aptitude au plaisir et à la douleur, et — pour fuir l'une et poursuivre l'autre — du pressentiment des deux, la crainte et le désir. Mais, d'un tel type, on conçoit qu'il puisse ressortir deux conditions très^i/férentes ou, pour mieux dire, inverses, si la totalité ou du moins la plus grande partie de l'existence individuelle est caractérisée, d'un côté : par le sentiment du bonheur, né de la possession du plaisir, et accompagné seulement de la crainte ou du pressentiment de la douleur; —de Vautre : par le senti-

ment du malheur^ né de Texpéneace directe de la souffrance, et accompagné seulement du désir ou du preêser^ timent d^une condition meilkure.

Ge8 deux aspects d'un même type sont précisément ceux qui semblent distinguer entre elles la généralité des espèces animales et la généralité de l'espèce humaine. — Ce qui achèverait de caractériser la différence, entre les deux conditicms, ce serait que l'instant de la mort, au lieii d'être une rapide souffrance comme il l'est pour la plupart des animaux, pût deyenir pour l'homme un plaisir. Mais rien ne nous indique jusqu'ici que cette différence puisse exister, et nous n'avons pas à en tenir compte dans le parallèle que nous allons établir, au point de vue de la douleur et de la crainte, entre la condition de l'homme et celle de l'animal»

Sur le point d'aborder le triste chapitre des douleurs humaines,— j'hésite; et cette partie de ma tâche me parait presque inutile. De tous les sujets, n'est-ce pas le plus familier à tout homme avancé quelque peu dans la vie? s'il n'a pas lui-même payé son douloureux tribut, n'est-il pas entouré de voix gémissantes qui, de toutes parts, accusent la nature? Il est vrai que le plus souvent, si les générations remontaient à la cause de leurs maux, eUes auraient à en demander compte aux excès de leurs

devancières; mais^ en scmt-elles moins misérables^ et moins dignes de pitié? L'homme en sent^il moins la soufhrance étreindre sa chair sous ses ongles cruels? Voilà donc ce qui nous aurait été donné à aimer de toutes les forces de notre être : un pauvre corps fragile^ exposé à tous les dangers^ soumis à toutes les influences malsaines^ prêtant Tayeugle jeu de ses organes à Télaboration des germes morbides non moins docilement qu'à celle des éléments de la santé 1 — un instinct sûr éloigne l'animal de ce qui pourrait porter le trouble dans son corps toujours sain; cette utile sauvegarde est aujourd'hui refusée à l'homme. — 11 a dû conquérir péniblement (et avec quelle lenteur et quelles hésitations!) le savoir qui^ dans son espèce^ remplace si imparfaitement l'instinct. — Ce savoir précieux, cet art patient et chercheur, — dont les progrès modernes sont pourtant si décisif qu'ils ne tendent à rien de moins qu'à supprimer la douleur (1 ),. si la modération des générations futures lui vient en aide, — a-t-il pu jusqu'ici réussir à prévenir les maux qu'il cherche à soulager? — Interrogez ceux qui le* pratiquent; ils vous diront ce que cette admirable machine, qu'aucune autre n'égale en beauté de formes, en

( I ) Au moyen des agents aneslhésiques entre autres.

sensibilité de tact et en facultés dominatrices et progressives^ peut devenir encore aujourd'hui^ dans les ardeurs de la fièvre^ sous l'influence de désordres apparents ou cachés, et sous le souffle impur des fléaux destructeurs. Si elle y échappe, que trouve-t-elle le plus souvent hors du seuil funeste de la douleur? est-ce le plaisir? — non, c'est l'ordinaire privation de tout ce qui le procure :

En esirce assez pour inspirer à rhomme le pressentiment d'une condition ubilleure ?

Le parallèle que j'ai entrepris pèche ici par le défaut du point de comparaison. A part les quelques animaux qu'il s'est soumis, et dont j'aurai à parler bientôt, l'homme n'a pas de rivaux sur le triste terrain de la douleur; rentrons donc sur le terrain commun, qui est celui de la crainte.

J'ai dit ailleurs que la crainte tenait, dans la vie de l'animal, une bien moindre place que le plaisir. La nature en effet aurait manqué son but, si elle avait à toute heure imposé aux créatures dont elle voulait le bonheur une contrainte qui l'aurait empoisonné. Aussi, — même sans excepter les terreurs que peut inspirer à une catégorie fort restreinte l'intervention destructive de rhomme que le progrès des mœurs adoucit, — vous ne

pourrez méeoniuittre, en soumettant la question à une sorte de calcul mathématique, que — le nombre des individus composant chaque espèce, la durée moyenne de leur vie, les moyens de défense qui leur sont donnés, la nature variable de leurs besoins et de leurs appétits, — tout cela parait être équilibré dans la mesure convenable pour réduire le rôle que joue la crainte à celui d'un utile * stimulant de l'activité de Tintelligence et du corps. Les dangers qui menacent un animal quelconque sont bornés, et il en est bien peu qu'il ne connaisse et ne puisse prévoir; il sait quels sont ses ennemis; il est spécialement pourvu de tout ce qui lui permet de leur échapper; et son propre instinct lui enseigne d'avance les ruses instinctives qui, chez d'autres, constituent les dangers généraux qu'U a à courir. D'ailleurs, — encore une fois, — comment l'instinct qui n'est qu'une prédisposition transmise pourrait-il se propager, si chaque génération ne se trouvait en face des causes de terreur qui entretiennent cet instinct, si chaque animal n'avait pas à développer, outre les ressources générales que l'instinct confère à son espèce, les ressources particulières qu'il trouve dans sa propre intelligence pour diversifier ses ruses défensives suivant les cas spéciaux et imprévus? Plus on étudie l'ensemble et les détails du monde ani-

mal^ moins on peut se lasser d'admirer son imposante et minutieuse harmonie. — Que Ton cherche à en construire imaginairement un autre; qu'on y introduise une modification quelconque ; qu'on y supprime par exemple la mort violente, l'aptitude à la douleur, les effets de la crainte;... et rien ne reliera plus entre elles les innombrables parties de ce vaste ensemble, Tunité sera dissoute, rédiflce entier croulera. — Une seule espèce échappe aujourd'hui à cette harmonie, dont elle a pu faire parlie intégrante, mais qui sans elle n'en serait pas moins complète; et pour que l'existence de cette espèce soit compréhensible, ce n'est plus à ce plan qu'il faut la rattorcher, if est à un plan supérieur.

Considérons encore l'homme aux premiers jours de notre période géologique. Tout ce qui lui est Inconnu (1) lui parait receler un danger, dissimuler un piège... et que connait-il dans ce monde nouveau? — rien, si ce n'est sa faiblesse et son impuissance. Il se voit entouré de forces

(\) Ceci a évidemment besoin, au point de vue intellectuel, des éclaircissements qui ne peuvent être donnés que dans la tromème partie. Mais, en traitant de la crainte, nous ne pouvons nous dispenser d*indiquer ici ses effets particuliei*s sur TinteUigence nouvellement émancipée.

terribles dont il n'aperçoit pas les moteurs. Chacun de ses pas est suspendu par l'appréhension du mystère. En même temps une transformation radicale^ — déjà antérieurement ébauchée sans doute^ et que nous aurons à étudier de plus près^ — s'achèye et le marque d'un sceau distinctif . L'instincty qui jusque-là ayait continué à servir de guide à son espèce bien plus encore que l'intelligence^ lui fait presque absolument défaut... Il le cherche^ et le sent se troubler et s'obscurcir dans ce milieu qui n'est plus en rapport avec les conditions de son être. En lui se rompt peu à peu la chaîne du passé ; la plus efficace sauvegarde de la sécurité animale lui échappe, une nouvelle carrière commence pour cette créature abandonnée : c'est celle de Vintelligence enfin librey mais débutant par l'ignorance absolue, et par l'effroi de tout ce qu'elle ignore. Combien de temps, et sous combien de formes, le triste joug de la crainte va-t-il peser sur elle !

Il est vrai que tout d'abord se présente à l'homme une ressource mieux faite qu'aucune autre pour l'enhardir, et rendre à ses facultés un moins timide essor. Ses aînés sur la terre l'avaient déjà connue ( i ) et le sentiment même

(1 ) Ce qui en fait foi, c'est l*accuinuIalioD des armes antédiluvîeDnes dans un même lieu.

de sa faiblesse devait de nouveau le pousser à y avoir recours. — Cette ressource n'étant pas particulière à son

espèce demande à être exprimée en termes généraux^

afin de. donner lieu d*abord à Fexamen de l'aptitude trèsremarquable qui en résulte .

La mesure préservatrice la plus naturelle^— K^lle qu'un degré intellectuel même médiocre enseigne à quelques animaux qui se sentent individuellement impuissants à se soustraire aux dangers généraux qui menacent leur espèce^ — est d'opposer à ces dangers la force du nombre^ en réunissant et en combinant les efforts de la résistance. La nature peut-elle montrer plus clairement le soin qu'elle a pris de ne jamais laisser la crainte dépasser la mesure qui peut se concilier avec le bonheur de l'animal? — Là où l'individu ne trouve pas dans ses proprès forces une garantie suffisante^ le compl^ément lui en est fourni par l'aide de ses semblables; en même temps^ il est lui-même une unité dans le faisceau^ il reçoit et il rend ; c'est toujours^ il est vrai, le souci exclusif des intérêts de sa personne qui dirige ses actes ; mais, à son insu, cette direction fait ici converger les résultats de tous ces actes vers l'intérêt commun. — n y a là sans doute un écueil latent pour l'égoïsme, et l'on pourrait d'avance affirmer qu'il en doit exister une moindre dose

dans les individus appartenant à de tdles espèces; c'est ce qu'on peut y reconnaître en effet* H faut remarquer que si, dans ce cas exceptionnel, la dose d'égoîsme est moindre, c'est que son indispensable ofûce y est aussi légèrement amoindri. Le plan général, pour être un peu modifié dans ce cas, n'en subsiste pas moins dans toute la rigueur de ses combinaisons. Ne peut-on pas mâme concevoir, — disons-le en passant, — que, grâce à une conununauté d'efforts assez harmonieusement dirigés pour garantir à l'intérêt individuel toute la sécurité dont il a besoin, l'égoisme privé doive cesser d'être nécessaire, puisque son utilité décroît évidemnoent en raison de l'efficacité croissante des efforts communs qui tendent à y suppléer? Hais il est clair qu'il faudrait pour cela que cette communauté exerçât sur le milieu dans lequel elle fonctionne une souveraineté si indépendante et si absolue qu'elle pût s'en approprier toutes les forces, et s'étendre à tous les risques qu'une garantie collective a le pouvoir d'annuler.

Quoi qu'il en soit (car il ne convient pas de montrer trop clairement le but avant même d'avoir désigné sous son nom le point de départ), tout ce que je veux établir ici, c'est que le sentiment de la faiblesse rdative a pour résultat de conférer à l'animal un nouvel instinct, cdui

LA FORCE AÏIIMALE. 443

de la Conservation par la réciprocité des services^ (fogi^ à-dire la sociabilité.

11 est bien évident qu'aucune espèce ne devait céder plus docilement à cette tendance et user avec plus d'ern^ pressement de ce moyen de salut que l'espèce à laquelle la déchéance subite de ses forces et un degré déjà su^ périeur d'intelligence rendaient une telle ressource le plus manifestement utile. Je me bornerai ici à cette indication et je passerai tout de suite à l'Une des conséquences de la sociabilité dont l'homme devait tirer plus tard^ à l'égard de sa propre espèce et de quelques autres^ un si Important parti. — C'est, du reste, le seul trait qui manque encore à notre exposé des effets généraux de la force de concerUralion dans l'animalité ; ce qui suivra devra être plus spécialement relatif à l'homme.

La réunion des efforts implique le sacrifice, ^^ raisonné ou non, — * de l'indépendance individuelle, au moins en ce qui concerne le but particulier de ces efforts. Or comme, — à quelques exceptions près dont nous aurons bientôt à tirer de nouveaux enseignements, — le but unique que se proposent les animaux vivant en société ne cesse pas d'être la préservation de l'individu, l'effort est continu et doit nécessairement constituer l'habitude de la nonrindépendance. Toute habitude

entretaïue dans une espèce par la continuité du même phénomène se transmettant aux générations suiyantes à rétat de prédisposition^ — nous devons constater dans les individus appartenant aux espèces sociables une prédisposition^ une aptitude spéciale^ et nous Ty constatons en effet : c'est Vaptiiude à la domestieaUon^ forme particulière de la dépendance.

Qu'un tel individu rencontre une protection plus ou moins puissante à Fabri de laquelle il puisse manger à son aise^ il n'hésitera pas à céder aux appâts qui la lui font pressentir et à renoncer pour elle à l'existence^ moins abondante en jouissances assurées, que lui donnent au dehors les conditions de sociabilité propres à son espèce. Il finira même par consentir à l'exécution de quelque tâche en rapport avec ses instincts, s'il voit ses essais toujours suivis d'une récompense. Le grossier rapprochement qui se produira dès lors dans son intelligence, — si elle est assez développée, — entre cette cause et cet effet pourra donner à son égoïsme des formes nouvelles, n sera capable de devenir empressé et flatteur, il saura par quels services s'achètent les faveurs du maitre, il sera hargneux pour tout autre, — caressant humble et soumis pour lui. Il ira jusqu'à s'en faire le lieutenant pour tenir en respect une domesticité infé-

rieure. — Que dis-je? il pourra pousser le calcul jusqu'à s'abstenir d'une tentante amorce pour conserver ses droits futurs à une bienyeillance dont il connaît le prix. Enfin^ peut-être en viendra-t-il à une dépendance si absolue et si exclusive^ qu'iTne connaîtra plus de plaisirs que ceux que lui accorde quotidiennement la même main et que^ le jour où cette main ne lui sera plus tendue^ il ne saura rien accepter d'une autre.

La domesticité peut donc adoucir sensiblement la rudesse animale et mettre utilement à profit, en ce sens, la moindre dose d'égoïsme qui distingue les espèces sociables. — Hais il faut remarquer qu'elle tend toujours en définitive à tourner à l'avantage de Tégoîsme luimême (et cela^ qu'on ait soin d'y prendre garde ^ aussi bien chez celui qui exerce le pouvoir que chez celui qui s'y soumet), — car, si elle augmente la portée de l'intelligence en lui créant de nouvelles occasions de s'exercer et en introduisant en elle des calculs que la vie indépendante n'inspire pas, tout cela est bien évidemment du domaine de l'intérêt personnel. — Dans le cas que nous venons de décrire et où l'on est tenté de voir une sorte d'amour désintéressé pour un bienfaiteur, la docilité de l'animal ne procède que d'une personnalité mieux avisée qu'une autre, et détournée des voies ordi*

IW DEUXIÈME PAhTlE.

naired de l'égolsme par Tappftt de récompenges qui ne s'adressent pas toutes aux sens et déterminent des sensations d'un autre ordre. — Cest de là que vient l'illusion. — Lorsqu'on voit la nature animale présenter une apparente exception à la règle générale^ on ne la reconnaît plus et on la croit modifiée^ sans s'apercevoir que sa sphère intellectuelle est seule agrandie (i).

Que le maître soit impitoyable et cruel^ qu'il dresse ton fidèle serviteur à poursuivre ses vengeances sur ses ennemis et l'on verra ce même être dont on \ient de louer la douceur pousser Jusqu'au délire le goût du carnage et de l'extermination. Quelle excellente aubaine^ en efltet! — plus de contrainte, plus de pénible abstention ; c'est la modération qui serait ici coupable ; plus il y aura de sang versé, plus le maître sera cbarihé ; c'est le sang de ses ennemis.

Que le maître soit absent et qu'il ait confié le bâton qui châtie à des ministres de sa volonté indulgents pour

(I) Rappelons ici ce que nous avions déjà pressentir (ckapitrei*' de la première partie, page 4 4 ) : « Dans l'ordre immatériel comme dans Tordre matériel, sur tous les confins qui séparent deux expressions — deux d^és successifs — de Tétre, les limites sont toujours tfès-difficiles à saisir. »

leê fiiutes qui n'atteignent pas leur propre pouvoir, et n'exigeant, pour les absoudre, que l'humble attitude qui en implore le pardon ; l'animal deviendra rampant et prendra tous les dehors du coupable contrit et corrigé; mais à peine le pardon obtenu, il se hâtera de se mettre dans le cas d'avoir à en obtenir un autre.

On Toit que c'est toujours la récompense ou le châtiment qui produit l'effet désiré sur l'animal en qui la sociabilité propre à son espèce a mis le germe de la domesticité. Ce ne peut être en effet que par deux côtés que la nature animale se montre accessible ; autant elle a de mobiles, autant la domestication peut employer de procédés généraux ; quand celle-ci n'adoucit ou n'énerve pas par le plaisir, elle dompte ou stupéfie par la crainte. Aux rares exceptions près dont nous venons de présenter les principaux résultats, ce dernier procédé— la crainte — est celui auquel elle a généralement recours, à moins que l'animal ne soit si dépourvu d'intelligence et de forces utilisables que sa fonction domestique se borne à se laisser engraisser. — Hais , dès qu'il s'agit d'imposer à un serviteur un emploi étranger à ses tendances et à ses instincts, — comme son intelligence incapable d'en pénétrer le sens n'a pas à y intervenir, -^ la domestication doit plutôt se proposer d'éteindre que de développer cette

intelligence^ afin de l'amener à ne plus comprendre autre chose que les avantages de l'obéissance passive. — Une fois ce résultat atteint^ la menace du châtiment est à peine nécessaire pour le ramener à ses exercices et à ses pratiques quotidiennes qu*il accomplit machinalement et sans zèle^ mais avec la perspective agréable de la pâture qui Tattend^ et cette vague consolation pour régoîsme inerte qui lui reste^ que la stricte exécution de sa tâche Texempte de tout autre souci.

Le tableau que je viens de présenter sous deux points de vue différents me dispense de tout détail particulier à l'égard de la dome$lication exercée par Vhomme sur Vhomme, puisque bien évidemment je n'aurais qu'à reproduire les mimes faits, à montrer, sans y rien changer, les mêmes procédés et les mêmes résultats (1). — En ce qui concerne les espèces animales, il me reste seulement à dire que, pour la pluparide celles qui sont depuis longtemps soumises, ce n'est plus, à proprement parler, une simple aptitude qui se transmet avec la vie, — c'est comme un sceau de dégradation mentale qui plus tard se traduit par une habituelle somnolence voisine de

(4) rengage le lecteur h relire les pages qui précèdent, en en appliquant le sens k Thoniroe.

l'insensibilité^ et qui a ce précieux avantage qu'elle laisse à peine subsister chez ces espèces la propriété de sentir les maux exceptionnels qui incombent à leur condition d'ailleurs si insouciante et si heureuse^ et le coup rapide qui y détermine la mort.

J'ai déjà dit que la mort ne pouvait être considérée comme un mal pour la brute qui la reçoit violente et prompte. La mort n'est un mal^ et im mal afTreux, que pour celui qui peut la prévoir et la pressentir. — Qu'il vive à l'état sauvage ou domestique^ l'animal ignore que sa vie finira; il rencontre le cadavre de son frère^ il le flaire^ le croit endormi^ et passe sans plus s'en soucier. L'espoir illimité du plaisir ne cesse pour lui qu'au moment qui met à sa vie un terme inattendu. — Hélas ! c'est là le trait le plus douloureux de la triste condition humaine : l'homme seul prévoit sa mort. Insouciantes créatures^ qui voyez en lui un ennemi ou un maître^ vous ignorez à quel prix il achète cette souveraineté féconde en douleurs et en alarmes. Oui, qu'il use humblement ou tyranniquement de son empire; qu'il sache vous emprunter le secret de votre bonlieur, ou qu'il gémisse sous des maux que vous ne connaissez pas; — il sait d'avance que ce bonheur finira, ou qu'il n'aura passé sur la terre que pour y souffrir.

AJnri^ à toutes les terreurs au travers desquelles rhomme dirige sa marche hésitante^ il fout i^outer cette odieuse crainte de la mort qui^ parmi les hfttes insou* ciants qui partagent son domaine^ semble marquer son espèce d'un signe fatal. —Et^ chose étrange 1 ce n'est pas seulement parmi ceui qui ont tout à perdre en perdant la vie que la prévision de la mort jette son obsédante inquiétude ; si parfois au contraire un bras impatient hâte ime mort trop lente à venir^ c'est dans les rangs des heureux qu'on le voit se lever; car le poids de la vie,— nous l'avons dit ailleurs, — s'augmente souvent plus de l'abus que de la privation des plaisirs. — Voyez ce malheureux qu'un âpre labeur courbe incessanuuent vers la terre; sa vie tout entière est un continuel exercice de ses muscles; à peine ses forces d'enfant lui ont-elles permis de saisir un instrument de travail, il ne le quitte plus jusqu'à ce que la mort le fasse tomber de ses mains. Demandez à celui-là s'il tient à la vie, et il vous répondra avec un sourire où vous pourrez découvrir un espoir : « Mieux vaut souffrir que mourir. » — Ah ! c'est que la vie est une si grande chose que, notre chair ne la sentitelle que par les cuisants appels que la douleur fait à notre volonté impuissante, cette douleur elle-même parait un bienfait quand on la compare aux affres près-

LA FORCS ANIHÂLE. 4W

aeoties d^ la mort, r— Tout notre être, tout ee que noui avons de vivant en nous se révolte à la pensée qu/uu instant suffit pour réduire tout cela h l'inerte insensibilité du sol que nous foulons. Quoi I de cette poitrine d'où s'échappe en triomphe ce mot a je vis^ d il ne sortira bientôt pas même un souffle I m* Je soufbre, il est vraij mais la douleur me dit que je $ui8, et quand ma chair ne me parlera pas, ne serai- je donc plusî

nature I serait^e donc là le dernier de tes longs enfantements?^ Tu as lentement pétri de tes mains pr^^ voyantes une admirable statue ; tu as épuisé toutes len ressources de ton art pour lui donner^ au dehors It beauté, au dedans les plus merveilleux ressorts de Fin^ telligence... puis tu lui aurais dit : « Garde-toi de croire à la durée de cette vie que je mets en toi ; ce n'est qu'un prêt de quelques heures. Tu vas apparaître sur la terre parmi d'autres animaux moins parfaits et plus heureux; tu auras le temps toutefois d'aspirer à pleine poitrine le simple bonheur — par toi seul compris — d'être et de te dire que tu es; mais, sache que ta vie ne doit durer qu'un jour. Une nuit sans fin t'attend au bout de la journée. Que celte journée soit sereine et brillante, ou sombre et battue par Forage ; que tu regrettes de périr, ou que tu me reproches de t'avoir fait vivre... la terre qui

te met au jour ce matin s'ouvrira ce soir pour f engloutir à jamais. »

n serait juste^ ô nature^ que tu n'eusses pas accordé une plus longue durée de la vie à ceux qui^ comme les animaux^ devaient l'enfermer dans le cercle étroit de leur égoïsme; et le pressentiment de la mort devait suffire pour y joindre d'avance le châtiment^ en y introduisant l'amertume.

Hais ceux dont la vie a été un sacrifice ; ceux qui^ pendant tout le temps qu'a duré leur séjour sur la terre, ont en quelque sorte tiré cette vie de leur corps pour la jeter en othrande à d'autres... ce corps la rappellera-t-il à lui^ au moment de sa mort^ pour l'y anianUrf

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