CHAPITRE V
INPLUUfCB BU MILIEU 80CUL SUR LA FORCE DE CONCENTRATION.
Un seul intérêt a détenniné la formation primitiTO des sociétés animales que nous avons étudiées jusqu'ici, c'est celui de la conservation individuelle protégée par la réunion d'efforts égoïstes qui convergent^ sans aucun mérite personnel^ vers le but commun. — Hais certaines espèces^ placées bien au-dessous de celles sur lesquelles s'est particulièrement fixée jusqu'à présent notre attention^ nous montrent une organisation sociale beaucoup plus complexe^ où nous sommes forcés de reconnaître la plupart des caractères de la société humaine^ puisque nous y voyons des fonctions diverses et déterminées se répartir entre les individus. Et ce qu'il y a ici de remar-
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qoable et de contraire en apparence anx tendances de Tanimalité^ c'est qae^ dans les sociétés de ce genre^ rhannonie la plos parlaite ne cesse jamais de régler les rapports sociaux^ sans que rien semble devoir retenir dans les fonctions inférieures les indiyidns moins favorisés qui les exercent. — L'ordre si varié et si intéressant des hyménoptères présente de frappants exemples de semblables organisations.
On se tromperait fort si l'on croyait que ces étranges organisations résultent d'un instinct de sociabilité si bien fixé dans res()èce qu'il peut se passer du plaisir individuel qui doit l'y entretenir, et que cet instinct suffit pour localiser les fonctions et substituer le dévouement aveugle au souci de l'intérêt personnel. Comment, d'ailleurs, comprendre une prédisposition native, une tendance nécessairement identique, se traduisant, parmi les membres d'une même génération, par des actes tout difiTérentsî Les procédés de la nature peuvent quelquefois être obscurs, mais ils ne sont jamais contradictoires, et pour se contenter d'une telle explication, il faut avoir bien peu pénétré dans les minutieux détails de son œuvre, avoir bien peu saisi l'art infaillible et simple qu'elle met à assurer l'exécution de ses desseins. — Là où elle crée Tiuégalité des rangs sociaux, elle commence
LA FOROE ANIMALE. hU
par détruire^, parmi les membres de la société qui doiyent occuper tel ou tel raug^ toute raison d'être pour la teudanoe égoïste qui pourrait leur en faire con- Yoiter un autre. — Et comment s'y prend-elle ? — de la manière la plus simple : en réunissant sur la fonction que l'individu doit remplir tous les plaisirs qu'il peut connaître^ c'est4-dire en le rendant incapable de soupçonner même l'existence des jouissances particulières aux autres fonctions.
Croit-on^ par exemple^ que c'est par dérouement aux intérêts de leur république^ ou en Tertu de quelque automatisme collectif^ que^ parmi les industrieuses abeilles^ les driirei se chargent spécialement de tout ce qui concerne la construction^ et les nourrices de la friande éducation des larves? — Pense- t-on que les unes et les autres^ par désintéressement instinctif^ se privent de tout plaisir et de tout repos^ au profit de leur reine et de ses rares adorateurs? — D'abord elles s'accordent un large butin personnel dans les sucs délicats qu'elles vont extraire du sein des fleurs; puis^ il n'est pas douteux que les sécrétions et les excrétions qui en résultent^ et dont la nature différente détermine les fonctions de chaque groupe^ sont accompagnées dans chacun de ces groupes de Jouissances individuelles d'un genre particu-
lier. — Quant aux pensées d'amour qui pourraient les distraire de leur tâche et les disposer à la jalousie^ d'où leur viendraient-elles? — Toutes les ouvrières sont neutres. Cette absence de sexe supprime d'un seul coup tout entraînement individuel nuisible à la besogne générale. — Les soins maternels qu'une seule femelle féconde ne pourrait fournir à l'incapacité prolongée de ses vingtcinq ou trente mille larves^ deviennent l'attrayant travail d'un nombre presque égal d'ouvrières empressées à en jouir pour elles-mêmes. Et ce difficile problème^ — qu'ainû fallu à la nature pour le résoudre? un simple arrêt dans le développement de l'animal.
Observe-t-on une fourmilière?— c'est encore le même procédé^ la même suppression du siège de certains plaisirs^ la même appropriation des autres aux fonctions sociales, le même niveau d'heureuse et active égalité audessous du trône, — avec des nuances et des complications diverses suivant les différentes variétés. Quelquefois, dans la même patrie, des monarchies fédératîves vivent unies sans luttes et sans confusion ; et quelquefois aussi, — comme si la nature avait voulu offrir à l'attention des sociétés humaines l'ordre social sous toutes les formes de gouvernement, — des oligarchies à esclaves présentent le spectacle d'un bonheur égal en haut et en
bas. Certaines variétés de fourmis^ dont la conformation ne se prête pas sans doute aux charmes ordinaires de l'éducation^ se réunissent en groupes nombreux pour aller ravir ses œufs à quelque communauté d'une autre variété ; — les voleuses apportent ces œufs auprès des leurs ; les volées alarmées accourent^ et bientôt^ heureuses de multiplier leurs plaisirs en agrandissant la tâche qui les leur procure^ elles confondent dans la même sollicitude la progéniture de leur tribu, et celle de la tribu paresseuse.
Dans la société humaine^ rien de semblable. Tous les hommes apportent en naissant les mêmes besoins^ les mêmes goùts^ la même avidité pour les mêmes plaisirs^ et jusqu'ici la terre est loin de prodiguer à tous ces appétits en lutte les satisfactions qui les apaiseraient. — Un tel rapprochement est bien fait pour montrer combien est profonde l'illusion des rêveurs généreux ou naifs qui^ dans leurs utopies de bonheur terrestre^ ont abouti^ sans s'en douter peut-être^ à proposer à Thumanité l'irréalisable copie des sociétés d'insectes, — oubliant qu'ils n'avaient pas, comme la nature (i), le pouvoir de suppri-
(4) Nous avons yq aassi (page 78) que, lorsque ranimai, sous sa dernière forme, n'avait à s'occuper que de sa reproduction, il ne possédait ni Tappareil digestif, ni, par conséquent, le sens du goût.
mer les paasioiis en supprimant leur siège. A ne pftnért fue la nature animak de l'homme, tout projet d'barmo^ nisation des forces sociales est donc fotalement frappé d'impuissance par l'homogénéité même de ces forces et l'impossibilité d'en condanmer quelques-unes à Tinac* tion au profit de celles qui resteraient seules en œuvre» Aussi> ne peut-on méconnaître une logique irréfutable chez ceux qui^ se bornant à ce point de vue et las de chercher une solution impossible^ ont fini par conclure que l'état social n'était pas tait pour l'honmie et que l'état sauvage lui convenait mieux. Mais^ il en est de la vie de la société comme de celle de l'individu; une force de cohésion invincible empêche le corps social de se décomposer, de briser les liens qui en font un être collectif^ quelque douloureux que soient parfois ces liens ; de même qu'un invincible amour de la vie retient le bras du malheureux accablé de misères qui, d'un seul mouvement, pourrait y mettre fin. -^ L'homme a manifestement besoin de la société de ses semblables, ne fût-ce, quand il les maudit, que pour être sûr qu'il est entendu d'eux. G'eurt que, parmi tous les plaisirs que l'on est libre de goûter ou dont on ne perd jamais l'espérance, les plus appréciés sont sans contredit ceux qui ont pour témoins les autres hommes ; et notre natore
LA FORCÉ ANIMALE. I5f
atiim&Ie a su tirer de cet attrait inhérent à l'état social une très-grande diversité de jouissances^ mais elle s'est imposé par contre une non moins grande diversité de douleurs.
n ne s'agit plus ici des plaisirs auxquels le corps est directement intéressé par les sensuelles et voluptueuses impressions qu'en ressent sa chair, — non pas que de ceux-ci l'homme fasse jamais aisément le sacrifice, — mais certains appétits développés parTétat social acquièrent le plus souvent une telle exigence qu'ils deviennent tout à fait dominants etqu'il faut bien alors, quelque importuné qu'on soit par les appels des sens, que ceux-ci finissent par céder le pas. Aussi tout égoïsme bien entendu n'hésite pas à se préoccuper beaucoup moins des besoins isolés et des réclamations secrètes du corps que de la figure qu'il fait dans le monde. Â ce nouveau point de vue, le corps proprement dit, bien que restant toujours le siège intime de l'individualité, disparait quelquefois pour faire place à une sorte d'effigie plus apparente et souvent inexacte qu'on nonune le personnage. Mirer l'éclat de ce personnage dans les yeux éblouis des autres hommes, — telle est la jouissance suprême de l'égoisme. Nous avons vu le germe inpé de cette jouissance dans to plaisir instinctif qu'éprouve l'idiot^ — »
h(Mnme encore malgré son abaissement^ — à se Toir reTètu de couleurs brillantes.
Un tel phénomène est inévitable^ et la raison en est simple. Ce n'est là que Fun des eiTets que doit nécessairement produire la force de coneenlraHon agissant dans un milieu quelconque et attirant de la circonférence
vers le centre eemible tout ce qui le flatte et lui plaii.
On conçoit que la sphère ainsi agrandie de cette force doive donner lieu à deux ordres de sensations exactement inverses^ dont l'intensité s'accrott en raison du rayon de cette sphère^ —sensations d'autant plus douces que l'attraction réussit mieux à produire son effets et d'autant plus pénibles et amères que l'attraction est plus combattue ou paralysée par d'autres centres a^ractifs.
On pressent peut-être que ces mêmes sphères sociales dont le rayon peut indéfiniment grandir jusqu'à ce que la dernière embrasse l'humanité tout entière^ ces limites de l'attraction entre lesquelles nous ne voyons agir ici que la force dirigée de leur face intérieure à leur centre^ — peuvent par un phénomène contraire fournir à ce même centre l'occasion de développer l'action d'une force toute différente; si bien qu'il en faudra conclure que le milieu social n'est pas moins favorable à l'une qu'à l'autre
de ces deux forces. — Ce simple aperçu doit suffire pour éyiter tout malentendu dans l'exposé rapide des vices sociaux qui va suivre^ et pour scinder nettement notre sujet. Nous n'avons à examiner pour le moment que les cas où l'intelligenee de l'individu ne reconnaît d'autre règle que l'intérêt de cet individu. Si le même acte peut être déterminé chez un homme par l'intérêt personnel^ chez un autre par un intérêt différent ;— si le même pouvoir peut donner pour but à celui qui le possède son propre avantage^ ou l'avantage de ceux sur lesquels il l'exerce ; — si ce que conservent^ regrettent^ ou préparent les serviteurs d'un pouvoir présent^ passée ou futur^ peut être^ aux yeux des xms des faveurs pour eux-mêmes^ aux yeux des autres un principe salutaire ;^en un mot^ si la même position sociale est^ pour tel individu^ l'occasion de développer son égoisme^ pour tel autre l'occasion d'en triompher; — c'est ce que nous n'avons pas à distinguer ici, car nous serions arrêté à chaque pas par quelque restriction à faire. Toute la question est de savoir ^ dans un cas particulier quelconque, si le phénomène que présente la personne humaine est bien un phénomène d'attraction dont le centre unique e$t cette personne elle-même, non moins affectée — mais d'une manière très-différente — par l'avortement que par la production de l'effet. De cette
liéi DEtJllÉllE PÂhTIE.
làçon^ pas plus pour celui qui envisagera avec ndilS la question d*un point de rue général que t)our celui qui Toudrait la particulariser en se prenant lui-même pour sujet d'étude^ il ne saurait 7 atoir d'ambiguïté possible.
l'étais résolu à aborder de front tous les yices que Tétât social favorise^ tous les crimes que ces Tices engendrent^ et mon eriierium devait m'ètre fort utile pour
poursuivre l'égoïsme dans tous ses retranchements
Hélas! j'ai commencé cette tâche trop facile; mais le succès^ loin de m'encourager^ me décourage et m'arrête en chemin. — Je kne suis senti à Taise et aiguillonné par une admiration croissante^ tant que je n'ai étudié que les animaux sans en distinguer Thomme; car l'animal n'a pas de vices; il se borne à obéir à la nature qui a falt^ de sa cruelle ardeur à s'assouvir et de sa Iftche couardise devant un plus fort^ les conditions mêmes d'un bonheur— inno€$nt puisqu'il est fatal. Mais ce qui fait de Thomme un spectacle affligeant pour celui qui se donne la triste mission de dévoiler ses honteuses misères^ c'est la comparaison sans cesse présente à l'esprit de Tinvestigateur^
LA PORdÉ ANlilAtE. 463
ëû^é rhtiitiblë dégté rltal auquel tant de malheureux àbii^ et coupsibles cohseiitent à se réduire et l'ampleur de Vie (}ue dès ce monde Us seraient libres de donner à lëuf être. Tel est le sentiment douloureux qui me décide ft sutiprittier tout entier le long acte d'accusation que fatirais pu difOcilement me résoudre à mener à sa fin (1). As6et d^autfes d'ailleurs ont déjà présenté à la société humaine le fidèle reflet de ses petitesses^ de ses laideurs et de àes hontes. —Chacun d'ordinaire y observe avec complaisance la dégradation de ses semblables^ et n'y reconnut pas la sienne. Je conserve néanmoins l'espoir que le nouveau point de tue que je propose pourra donner plus de clairvoyance à ceux qui consentiront à s'y placet*^ je ne prétends qu'à cela; et si j'y réussis^ (pi'iitiportc que ce soit par moi ou par d'autres qu'ait été présenté le miroir accusateur devant lequel sera tentée l'épreuve? Quelques lignes me suffiront maintenant pour la préparer.
(4) Le sentimeDt que j'exprime ici, — c'est-à-dire, cette pitié ppo- (btidë qui anime le moraliste à l'égard des malheureuses victimes du vice el de l'emur,*- est de ceui doot l'étude troufera sa pltce dans la quatrième partie; et cette étude me domiera alors l'occasion de revenir sur les manifestations de la force animale , que je ne signale pas asset clairement dans ce chapitre.
Deux mots^ gros tous les deux^ Tun d'enflure malsaine l'autre d'acre venin^ peuvent servir à stigmatiser un degré quelconque de l'échelle des vices : vanité, pour qui regarde au-dessous de lui; envie, pour qui regarde au-dessus. C'est l'analogue exact de la hiérarchie où j'ai déjà échelonné^ parmi les espèces animales^ les diverses catégories de mangeurs ; et les sentiments opposés que fait naître l'action— libre ou entravée— de la force animcUe s'y montrent avec autant d'évidence^ plus d'int^isité peut-être^ et surtout plus de durée. Bien plus encore que l'échelle des espèces animales^ celle où se superposent ainsi les nombreuses personnifications des vices humains présente des jouissances d'autant plus restreintes^ et des rangs d'autant plus serrés^ que les échelons sont placés à une moindre hauteur ; car la vanité satisfaite gonfle bien moins de cœurs que l'envie impuissante n'en torture. La somme des douleurs que le milieu social inflige à l'égoïsme est donc incomparablement plus grande que celle des plaisirs qu'il lui peut donner; en sorte que la iociéii semble ee ligiter avec la nature pour rendre plus inégal encore le partage des jouissances animales entre la brute et l'homme^ et que tous les douloureux mécomptes de l'égoïsme lui viennent des entraves que l'une et l'autre opposent à la volonté de l'individu, quelques efforts qu'il
fasse pour augmenter en lui la puissance de cette force de cancenlralion qui assure le bonheur de ranimai^ et qui n'assure pas le sien. — Que réviderice de cette double opposition ne déterminet-elle d'aussi énergiques efforts à favoriser l'action d'une autre force, toute particulière à l'être humain^ à laquelle la nature et la société^ — bien loin d'y mettre obstacle, — peuvent prêter une aide d'autant plus puissante que la condition sociale de l'individu qui la possède est moins élevée ; — force féconde aussi en sentiments extrêmes, mais dont la volonté sufQt pour adoucir les tourments, comme elle peut en accroître les délices !
CHAPITBE VI.
LB POLI AVIMAL DB l'hOMMB.
J'ai hâte de quitter un terrain qui m'est devenu odieux depuis que je considère mon espèce misérable- Bient obstinée à y disputer aux autres créatures le genre de bonheur qui n*est pas fait pour elle^ et qu'elle y peut si ditScilement trouver. Je m'y sens^ du reste^ trop disposé à m'affranchir de cette réserve si nécessaire aux démonstrations mathématiques, — de cette méthode mesurée et froide, attentive à éviter tout paralogisme et à se garantir des sentiments qui nuisent à la rigueur et à l'enchaînement des déductions. Mais avant d'abandonner ce sujet, je dois, — pour rentrer dans le domaine
de la mécanique, — signaler Tun des aimants entre lesquels oscille celui des deux éléments sociaux auquel ont été plus spécialement attribuées les fonctions intellectuelles dont rétude suivra celle-ci.
Pour l'espèce humaine seule, la nature, abdiquant en apparence .son pouvoir souverain, s'est bornée à distribuer entre les sexes les tendances qui devaient assurer l'exécution d'une nouvelle loi, — aux risques et périls de l'individu, à quelque sexe qu'il appartint, qui ne s'en appliquerait pas le bénéfice. Mais trop souvent, en dépit de ces bienveillantes dispositions, le sexe, que des tendances plus énergiques entraînent vers une sphère supérieure à celle de l'animalité et auquel le doux empire qu'il exerce confère l'heureuse et noble fonction de guide, prend vicieusement à tâche d'outrer le genre de séductions le plus propre à le retenir lui-même, et l'autre sexe avec lui, sur l'ingrat terrain de jouissances — incontestablement animales, — quelles que soient les apparences qui lui en dissimulent le caractère. Cette déplorable anomalie, signe ordinaire des époques de transition ou de décadence, et dont notre temps et notre civilisation fournissent de si frappants exemples, m'amène à compléter l'esquisse des traits distinctifs qui donnent à chaque sexe sa physionomie particulière. J'ai déjà va-
guement ébauché cette esquisse (i )y mais je ne pouvais Tacbever avant d'avoir indiqué les modifications que le milieu social détermine et multiplie parmi les effets de la force animale. Je vais donc encore une fois parler son langage à Tégoïsme et lui signaler ses écueils.
Dans chaque espèce^ l'individu ou plutôt la personne animale présente des traits généraux déterminés et identiques. — Sans faire exception à cette règle ^ l'espèce humaine manifeste beaucoup plus qu'aucune autre des variétés individuelles nombreuses et accentuées; et ce mot d*égoisme, qui dans la langue parait avoir une acception très-nette^ s'applique au contraire à des faits trèsdifférents entre eux. Car l'égoïsme est l'amour que l'individu porte à sa personne^ et deux personnes caractérisées par des tendances diverses^ par des goûts quelquefois opposés^ ne peuvent évidemment pratiquer de la même manière l'amour que chacune d'elles ressent pour elle-même. — Rien n'est donc plus variable que l'égoïsme dans ses formes et ses déterminations^ et l'on n'aura rien dit de précis en accusant sa présence dans un individu, tant qu'on n'en aura pas défini les exigences personnelles.
(4) Voyei pages 423 et suivantes.
CTest surtout entre les deux sexes que se montrent d'essentielles différences. Elles sont si tranchées que^ sans tenir compte des nuances individuelles, on peut définir assez exactement tous les traits généraux qui distinguent Tégoîsme de l'homme de Tégoîsme de la femme. Ce qu'il importe d'abord de considérer pour arriver à la définition de ces deux types, ce sont les différences organiques. Nous en avons déjà signalé les conséquences générales, et il ne nous reste que peu de mots à en dire.
L'homme est fort; la femme est faible. — De cette première différence très-nettement caractérisée doivent naître inévitablement des tendances diverses ; car nous avons vu que, l'instinct de sociabilité, le sacrifice de l'indépendance, l'aptitude à la domestication et ime moindre dose d'égoîsme, toutes choses découlant les unes des autres, résultaient toutes en principe d'une condition première : le sentiment de la faiblesse relative. Donc, tout d'abord, à ne considérer les deux types qu'à ce point de vue, la personnalité doit tendre à s'effacer un peu plus dans le type féminin que dans l'autre; l'égoïsme de la femme est désarmé en un point qui l'expose à de fréquentes brèches et commence à altérer en elle les conditions normales du bonheur animal proprement
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dit. ?^ C'est & cette différence qu'il faut attribuer fmr coutre I4 ten^auce mauifeste de rindiyidu appartenaut au sexe le plus fort à s'isoler dans le sentiment d'une supériorité qui assure mieux son indépendance et qui se traduit par un pepcbant farouche et antisocial à pour^* suiTre, dans toutes les voies, un but tout personpel.
Mais nous avons tu aussi qu'uQe combustion organique plus énergique dispose l'homme adulte, beaucoup plus que la fenune, à ressentir les ardents aiguillons de la cbair, Ici, en fait de conditions égoïstes, la femme regagne l'avantage que sa faiblesse lui fait perdre d'un autre c6té; sa personnalité est beaucoup mieux protégée en ce point que celle de l'homme, et comme chez celuici ce point est éminemment vulnérable, comme l'homme est encore plus entraîné vers I4 femme par l'amour du plaisir que la fenmie n'est entraîpéç vers l'homme par le beisoin qu'elle ^ de son aide, on pourrait dire que régoîsme, — bien qu'encore retenu ici dans la sphère animale par sop caractère charnel, — est en spnune moins accentué dans le type qui subit k l'égard dç l'autre le plus puissant entraînement. — Et ce qui semble, par contre epcore, dopner à cette assertion une confirmation frappante, c'est l'emportement que, daps tous les états sociaux, depuis le plus sauvage jusqu'aux plus civi*
lisés^ la femme met à satisfaire son goût effréné pour les étroites^ mesquines et toutes personnelles jouissances de ce genre d'égoîsme que Ton nomme la vanité.
Hais^ par un autre côté de son être^ la femme voit son égoïsme exposé sans défense aux atteintes que la nature a tout particuli^*rement dirigées contre son sexe. Cet écueil redoutable qui, après avoir menacé de mettre en pièces le dernier rempart du mot animal, lui permet rarement, dans l'espèce humaine, de réparer son désas> tre, mais le transforme en lui révélant un bonheur nouveau, — nous l'avons vu, — c'est la maternité.
n ne faut donc pas hésiter à conclure ceci : que, — la condition faite par la nature aux deux sexes, dans l'espèce la plus sociable de toutes, exposant l'égoïsme de la femme beaucoup plus encore que celui de l'homme aux atteintes du dehors, — la femme est de tous les êtres celui dont la vie animale est normalement la plus incomplète.
Toutefois, n'oublions pas une restriction importante : que la femme ne soit pas mère, ou que son égoïsme ait résisté à l'effet dissolvant de la maternité, et alors il n'y a plus de raison pour qu'elle ne conserve pas sur l'homme tout l'avantage, toute la supériorité animale que lui confère une personnalité mieux protégée.
Certaines femmes le compremient bien^ et en cela elles montrent la connaissance instinctive qu'elles possèdent des conditions sur lesquelles la nature a fondé le bonheur de la brute. — Ces femmes^ que les civilisations avides de jouissances aiguës élèvent quelquefois à une position brillante^ savent combien il est essentiel^ dans rintérét des autres plaisirs^ de supprimer le plaisir d'être mère. Qu'importe, à leurs yeux, qu'un tel sacrifice dont elles se condanment à ignorer le prix, les classe, dans l'échelle même des plaisirs, au-dessous de la femelle? — Nous venons d'indiquer le terrain beaucoup plus solide sur lequel, à l'égard des autres créatures de leur sexe, elles rachètent largement cette infériorité; il est facile de voir, en effet, que par ce sacrifice elles placent leur égoïsme dans la position la plus inattaquable et assurent à leur personne une supériorité animale capable de défier toute comparaison. — L'être qu'il faut plaindre alors, c'est l'honune que la violence de ses désirs, où je ne sais quelle stupide vanité, met sous le joug de telles femmes, car la partie cesse évidenunent d'être égale (i).
(1) 11 est clair que je ne parle pas des cas où une promiscuité aTOuée supprime tout lien particulier, rend à Thomme son indépen-
<n DÉCtlÊ fc PAfttlfc.
Leë Jotiissancés ^t lesquelles la fetfitné èoncenttë ftloi^s toute la puissance de sa Voîotité n'ont pluâ rien ({iii Texpose à d'intempestife entraînements. A peine a-i-elle besoin d'aller au-deVant d'une aide cpil s'empfesse de la préTenir. Elle ne connaît plus aucune des nécessités de la tie^ séâ superfluités seules eicitent ses donvoitisés aussitôt satistaites que manifestée^. Son existence doucehfient bercée entre les longs repos de la mollesse oisive et les recherches délicates de la sensualité^ a pour s'accidenter les chatouillements sans cesse excités par une tanité Tigilante. Une seule étude la tire de sa bestiale ignorance et captive toute son attention^ c'est celle de l'arène^ ouverte surtout à son sexe^ ou d'autres vanités^ —souvent moins viles et plus dignes de pitié, — lui disputent l4nestimable prix du faux éclat, de la poussière et du bruit. Se voit-elle un instant distancée... il arrivé parfois alors que la prudence lui échappe; de son chaf devenu trop modeste à ses jeux on voit tombe r sur sa suite attentive un de ces sourires qui exercent sur l'or imé
dance et raflfranchit des chagrins jaloux. La fidélité, au roo ins apparente, à un protecteur bien choisi, est d'une observation trop facile aux habiles calculatrices que j'ai en vue^ pour qu'elles commettent aisément la faute de lui donner des rivaux au delà de la mesure desUnée à tenir sa passion en éveil.
magnétique influence^ et ce protée docile rehausse aussitôt^ sous la forme désirée^ Féclat qu'une rivale avait menacé d'une éclipse. — Beaucoup se laissent absorber tout entières par cette exclusive sollicitude et voient un jour leur char de triomphe se heurter honteusement aux premières barrières de la vieillesse. Mais il en est d'autres mieux avisées qui savent quitter à temps le théfitre coûteux de leur succès; plus que jamais alors elles s'appUquent à entretenir l'abondante source qui pourrait les prolonger encore; mais elles ont soin d'en détourner les flots précieux dans de solides réservoirs qu'elles sont assurées de trouver pleins le jour où elles auront cessé d'être belles.
Certes^ de tous les bonheurs que l'égoïsme caresse dans ses rêves^ le plus piteux^ semble-t-il^ est celui que peut donner à un homme le plaisir vaniteux de se croire possesseur d'un de ces êtres insatiables et froids. C'est pourtant sur ce bonheur que la foule arrête des regards animés par l'envie... — Que son vœu se réalise; qu'arrive enfin pour tous le règne^ préparé avec tant de zèle, du métal dont se gorge le séduisant vampire qui vient d'être décrit... et rien n'empêchera l'espèce humaine de rentrer et de s'éteindre parmi les rangs heureux de l'animalité.
Le mécanisme matériel^ que nous avons étudié dans la première partie de ce livre, nous a présenté trois caractères principaux : — des prédispositions matérielles contenues en puissance dans un germe qui résume les modificati(His successives que l'organisme a subies dans toute la série des ascendants directs dont ce germe est issu ; — l'absorption de substances alimentaires destinées à développer les organes et à entretenir leurs fonctions ;-~et enfin un ensemble dont la forme générale reste fixe malgré la mobilité des éléments matériels qui concourent à sa vie.
Le mécanisme inunatériel que nous allons étudier à tous ses degrés, dans le règne animal, nous présentera
trois caractèresT généraux exactement analogues à ceux que nous venons de rappeler :— un germe immatériel, dernier terme des modiûcations que Taspect immatériel de la vie a subies dans toute la série des ascendants; — Tabsorption d'impressions servant au développement de ce germe et à Tentretien des fonctions intellectuelles; —et enfin une sorte de forme permanente conservée à l'ensemble du mécanisme, malgré la mobilité des impressions qui s*y succèdent et le mettent en activité.
Nous montrerons ainsi qu'en tout animal l'intelligence est, comme l'organisme, un laboratoire muni d'avance d'éléments prêts à entrer en combinaison avec les éléments nouveaux qui lui viennent du dedans ou du dehors. Avant de s'introduire dans ce laboratoire, les éléments destinés à y subir des transformations diverses ne sont que des images, des impressions, des désirs ou des craintes; à peine admis par l'intelligence, ils deviennent des idées, et, de la combinaison de ces idées entre elles ou avec les emprunts faits au fonds inné ou acquis, naissent des idées nouvelles,
n importe d'observer que, pour ce mécanisme comme pour l'autre, le mouvement facultatif est, suivant les espèces et les individus, contenu dans des limites trèsdiverses. Aussi, est-ce sur la proportion relative des pro-
priéléê et des facultés, dans les fonctions immatérielles de rêtre^ que Tétude comparative des espèces animales se fonde pour établir entre elles une hiérarchie des intelligences. On donne alors le nom d*in$iinct à la propriété aveugle et en quelque sorte passive qui n'est que le développement fatal^ dans des circonstances normales^ des prédispositions innées; et Ton réserve le nom d'intelligence pour les facultés que fait naître et qu'accroît plus ou moins^ chez tout animal^ une modification introduite dans les habitudes individuelles par une anomalie suffisamment prolongée ou par Védtication.
Partout où il 7 a intelligence proprement dite^ sa principale opération consiste à peser^ en quelque sorte^ les idées dans les balances plus ou moins exactes qu'elle possède, opération qui détermine une inclinaison de tel ou tel côté^ et à sa suite la production plus ou moins immédiate d'un acte quelconque. Avant cette opération, et suivant le plus ou moins haut degré de perfection de son mécanisme, l'intelligence a pu multiplier ses essais de combinaison; elle a pu varier les composants, augmenter ou diminuer leur nombre et leurs proportions, et en former — comme le fait l'organisme dans ses opérations chimiques— des composés qui semblent différer entièrement entre eux malgré l'identité originaire de leur com-
position. — C'est; dans l'ordre immatériel^ la reproduction exacte des phénomènes que présentent les substances isomirei et homologues.
La nature reproduit donc ici immatériellement ayec une frappante exactitude les procédés élémentaires que nous Tarons rue jusqu'ici employer en tout appareil doué de TÎe : la circulation, la combinaison, la transformation, la fixation.
S'ensuiyra4-il que partout où nous aurons constaté la présence d'un tel appareil^ nous deyrons y reconnaître un être réei^ un individu immatériel doué d'une vie propre^ indépendante^ durable après la dissolution du milieu matériel qui lui sert de support? — ^Assurément non ; et la persistance d'une rie immatérielle qui n'a tiré son alimentation et sa raison d'être que des intérêts de la personne animale ne se comprendrait pas mieux que la persistance de la vie végétative de la plante^ après qu'on a supprimé le milieu qui lui fournit son alimentation matérielle. Hais il peut se faire que ce mécanisme soit^ dans certains cas^ susceptible d'acquérir des intérêts particuliers; distincts de ceux de la personne animale^ et isolés de cette personne par une intervention tout immatérielle de la volonté ; alors apparaîtrait une individualité indépendante de son milieu et exactement analogue à
celle qui distingue rorganisme mobile de l'organisme attaché au sol.— L'étude qui va suivre laissera fréquemment pressentir que des cas de ce genre peuvent se présenter dans l'espèce humaine^ et notre dernière partie sera consacrée à leur examen spécial.
Avant de procéder à la décomposition du mécanisme immatériel et au dénombrement de ses parties^ nous avons à faire en quelque sorte sa genèse^ comme nous l'avons faite pour le mécanisme organique. Hais ici quelques mots nous suffiront.
Qu'on veuille donc bien revenir un instant avec moi sur le passé de notre globe^ et chercher à se représenter — grandissant parallèlement^ durant toute la série des périodes géologiques^— ces deux faits distincts : le développement organique et le développement intellectuel (i).— Les mêmes secousses et les mêmes repos de la nature déterminent et fixent^ sur l'ensemble des êtres et dans le double sens du développement^ des expressions diverses mais de plus en plus élevées du phénomène de la vie. Chaque nouvelle étape sépare de plus en plus^ dans l'as-
(4) Afin que le lecteur puisse plus aisément saisir le sens de cette exposition rapide, je l'engage à* se reporter au chapitre m de la première partie,ei particulièrement aux pages 58, 59 et 60.
semblage particulier des deux éléments qui conatitufflit chaque type animal^ les fonctions immatérieUes clés fonctions matérielles; chaque période géologique de»-* sine ainsi atec une netteté croissante les deux méca^ niiimeS; obligeant run^---rintelligenoe^—*à modifier 8on actiTité^ et^ par conséquent à accroître sa portée^ sa puissance et ses ressources^ en face des difficultés créées pour l'autre par un nouvel ensemble de conditions physiques et chimiques et de relations entre les êtres (i). — Parmi les groupes dont la réimion forme des catégories soumises aux mêmes modifications par des caractères conununS; des différences se produisent en raison des déchéances relatives et diverses que subit Toi^anisme de chacun d'eux^ et que l'intelligence doit atténuer en diversifiant les fonctions équivalentes qu'elle y substitue. — C'est ainsi que les rangs organiques et intellectuels s'intervertissent; et que les hiérarchies se renversent. — Dans chaque embranchement^ dans chaque classe, dans chaque ordre, dans chaque genre^ toute révolution nouvelle amène un patriciat nouveau; enfin^ de la dernière de ces révolutions du globe surgit tout à coup une intelligence longtemps confondue parmi les plus humbles^
(I) Voir page 48.
et destinée non-seulement à asseoir sa domination sur la terre entière^ mais à ne pas se contenter de la noble activité qu'elle y peut déployer, et à se donner, par la nature même de cette activité, le pouvoir de la transporter sur un plus haut théâtre. •
Cette transition intellectuelle, qui a donné naissance au règne humain, ne saurait être décrite avant la description, en termes généraux, du mécanisme qu'elle a modifié. Nous adoptons franchement ce parti, sans trop nous soucier des empiétements et des redites auxquels il nous exposera, parce qu'il nous permettra ensuite de poursuivre sans interruption l'étude du développement humain, depuis ses origines jusqu*à nos jours, et d'en formuler la lot.