DEFINITION ET DÉCOMPOSITION DU MECANISME
SES CONDITIONS d'ÉQUILIBRB DANS l'hOMME.
DirriÎRENTS ORDRES DE DIRECTION PROTIDBNTIBLLE.-
Les sources principales auxquelles rintelligence s'alimente^ souvent sans sa participation directe ou Tolontaire, sont ces appareils merveilleux que nous avons décrits^ et par lesquels la vie individuelle est mise en rapport avec le monde extérieur; ce sont les sens. Chacun d'eux a pour ainsi dire deux faces : Tune— tournée vers le dehors— qui reçoit des impressions^ l'autre — tournée vers le siège intellectuel-— qui transmet à celui-ci ces impressions sous forme d'idées. Parmi ces sens^ il en est qui constituent^ pour l'être qui en est doué^ une sorte d*ùbiquiti dans l'espace : l'ii^dividu est présent à la fois
sur toute l'étendue que sa vue peut embrasser; Touïe transporte aussi en quelque sorte la personne sur tous les points d'où partent les bruits qu'elle perçoit; il en est de même^ mais avec une bien moindre portée, pour l'odorat. De plus, ces mêmes sens établissent une sorte d'identité (têtre passagère entre un plus ou moins grand nombre d'individus par l'identité de leurs perceptions. On conçoit que cette identification est d'autant mieux caractérisée que l'intérêt excité par une perception sensoriale est plus dépendant du sens qui reçoit l'impression, et moins en rapport avec les sensations animales de l'individu. L'intérêt de la conservation individuelle est le seul auquel se rattache cette identification pour les animaux réunis en troupe; elle peut avoir un tout autre caractère pour les hommes dont tous les regards se portent à la fois sur le même spectacle, dont toutes les oreilles écoutent la même parole ou sont frappées par la même harmonie ; si l'impression est puissante et dégagée de tout appel fait à d'autres sensations personnelles, les individualités isolées peuvent en quelque sorte disparaître, tant chacime d'elle est peu en cause, et faire place à un être collectif absorbé par une seule sensation, — ^Les impressions produites par les saveurs sont, au contraire, toutes locales, toutes individuelles; elles ne donnent à l'être
ni extension au dehors, ni moyens de se confondre avec d'autres. Celles qui résultent du rapprochement des sexes, pour être moins personnelles,— en raison de ce rapprochement même,— n'en sont pas mains isolées et limitées. Aussi peut-on donner le nom de sens égo'istes à ceux-ci ; tan^s que l'ouïe et la vue méritent éminemment le nom de sens désintéressés et sympathiques, — Nous n'avons sans doute pas besoin d'insister sur ce point pour faire entendre que, de la subordination des uns ou de celle des autres doivent résulter deux directions,^leux
courants d'idées entièrement opposées : l'un des courants est tout extérieur, l'autre tout au dedans de la personne animale ; celui-ci n'a que la matière pour raison d'être, pour siège et pour limite ; le premier n'en est dépendant que par le siège insensible de la perception. Il est évident que l'un de ces deux courants s'établit d'autant plus aisément que la volonté intervient avec plus d'énergie et d'efficacité dans l'exercice des appareils senSoriaux, et qu'elle rapproche ou éloigne davantage les sens désintéressés et sympathiques de ce qui excite les sensations des autres, ou qu'elle les tient plus loin ou plus près de ce qui peut exciter les sensations immatérielles dont ils sont eux-mêmes l'occasion.
Par les impressions qu'elle perçoit à l'aide de certains
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sens^ rintelligenœ jouit donc de la propriété et de la Caculté de se prolonger dans l'espace. — Par deux de ses rouages propres qui n'ont plus rien de matériel^ quoique rétat normal ou anormal de l'organe cérébral exerce sur eux une influence réelle^ elle possède en outre deux moyens de se prolonger dans le temps^^en arrière seulement par Tun^ qui est la mémoire, et dans tous les sens à la fois par l'autre^ qui est Vimaginatian.
La mémoire est le dépôt où se conservent les idées^ c'est elle qui, — si je puis dire, — donne à l'intelligence sa forme, son volume, son tissu; on conçoit qu'elle doive constituer à l'être immatériel une individualité d'autant plus nette que sa substance est plus étrangère aux impressions fournies par la personne animale ; car c'est elle qui tient à la disposition des rouages actifs de l'intelligence les idées déjà fixées que ceux-ci ont besoin de rendre à la circulation, ou de combiner avec d'autres; et rien n'est plus propre à produire des différences essentielles dans les résultats de ces combinaisons que le caractère égoïste ou non des idées que la mémoire y ramène. — Chez l'individu, à quelque espèce qu'il appartienne, dont toutes les impressions passées ont été empruntées au corps proprement dit, c'est-à-dire aux seules sensaticms
de la chair^ le dépôt qui les conserve est fort réduit^ mais par cela même très-facile à explorer ; et Tintelligènce 7 trouve sans peine des idées clairement ordonnées^ peu diiTérentes les unes des autres^ et qui^ par ccmséquent^ ne peuvent se prêter qu'à un petit nombre d'eflTets. C'est pour cela que chez tous les animaux^ et en général chei^ tous les individus que dirigent seulement ' les impressions chamelles^ l'opération intellectuelle est très-limitée^ mais très-sûre. Elle n'admet que le degré de fiaillibilité que comporte une mémoire plus ou moins fidèle. Hais une telle mémoire^ annexe nécessaire à la pers(mne animale pour lui fournir le principe de déterminations auxquelles le corps seul est intéressé^ — est évidemment impropre à toute autre destination.
L'édticatfoti; dans toutes les espèces^ a pour but de constituer à la mémoire du jeune être un premier fonds aisément assimilable à ses prédispositions innées, qu'il puisse accroître par lui-même, dès qu'il aura atteint l'âge de l'indépendance, et dans lequel il trouve alors tout préparés les éléments de la vie qui lui est propre. — De quelle nature est cette me?— Quels sont ses intérêts? — Quelles ressources acquises peuvent favoriser son entretien et son développement? — et par conséquent quels sont les éléments dont il faut doter la mémoire, pour
qu'eUe puiflfie^ quand rélëre derenu indépendaiit les lui demandera^ ne lui faamir que les principes les {dus propres à incliner dans le sens prévu ses déterminations et ses actesî — Telles sont les questions que résout tonte éducation instinctiTe^ et que doit se poser toute éducation raisonnée. S'agit-il d'une Tie qui doit finir avec le corpsî Les idées dont il fttut d'avance pourvoir l'intdlîgence doivent être toutes relatives à rind{vîâtt ; car il importe avant tout que sa mémoire conserve et reproduise au besoin^ dans tous les cas qui se prés^iteront plus tard^ l'image des principaux moyens de préservation et de jouissance que les intérêts spéciaux du corps réclament dans ctiaque espèce : c Porter toujours et partout autour de soi des regards défiants ; s'ai^roprier tout ce qui peut procurer un plaisir, ^i tenant compte du danger que présente cette appropriation; écarter par la violence tout rival faible, se cacher et ruser devant un rival fort; défendre avec un soin farouche toute pftture acquise, en quelque abondance qu'elle soit; » voilà les idées que la bête intax>duit par ses exemples dans la mémoire de ses petits. Ce qu'elle leur montre, elle le doit à son expérience personnelle; et la mémoire du jeune être profite ainsi d'un passé limité i la génération qui le précède. Que lui faut-il de plus, pour savoir
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embellir et défendre une tie toute Semblable par ses a(y cidents et sa durée à celle des parents qui la lui ont transmise! — Pour atteindre le même but^ l'éducation humaine n'aurait rien à changer à ces préceptes et à ces exemples^ si sa tâche n'était compliquée par la prévision des obstacles que ^ pour notre espèce seulement^ la nature oppose à ce genre de bonheur. Que de complications plus grandes encore si^ voulant mettre aussi relève en mesure de goûter les plaisirs particuliers que le milieu social peut procurer à son égoîsme^ elle entreprend de mmiir d'avance sa mémoire de tous les moyens qu'il devra emfdoyer pour que sa personnalité triomphe des obstacles nouveaux que la société mettra sous ses pas !
Mais si; choisissant une autre voie pour assurer le bonhcur^ réducation se propose de fournir à la mémoire de rélève des éléments propres à lui faire mener sur la terre une vie qui n'y doit pas finir, il est clair qu'elle aura d'autant plus de chances de succès que ses procédés seront plus opposés à ceux que nous venons de faire entrevoir. Il est bon d'observer d*abord que celte nouvelle tache est singulièrement facilitée par un milieu social constitué de telle sorte que le travail individuel y garantit en général au corps ce qui est nécessaire à ses besoins, sans que Tintelligence ait à en faire sa préoccupation
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exclusiye et directe. Il importe seulement que les idées jetées dans la mémoire de l'enfant^ loin de le détourner de ce travail^ l'y disposent au contraire en se groupant avec ordre autour de l'idée principale qui doit favoriser ou déterminer en lui une aptitude particulière. A supposer que cette vie, dont il s'agit de mettre son intelligence à même de développer les germes, ait d'autant plus de persistance et de vigueur que la personnalité animale aura été plus effacée durant sa période terrestre^ il en ressort clairement que les éléments les plus convenables à introduire dans la mémoire sont lesplus impersonnels. Or^ l'espèce humaine est la seule qui permette de déposer, dans la mémoire naissante dont l'éducation doit constituer le fonds, des éléments de ce genre. Dans cette espèce, ce n'est pas seulement de l'expérience d'une génération^que la mémoire de l'élève peut recevoir les idées qui la forment et l'emplissent, c'est de l'expérience de toutes les générations qui Tout précédé, en quelque temps et en
quelque lieu qu'elles aient vécu ; elle peut s'approprier les résultats du travail de toutes les intelligences, et se faire à elle-même un trésor égal au trésor entier des connaissances humaines. Parmi cet amas d'idées combien en est-il qui aient un rapport direct avec la personne de l'élève ?— Aucune. Et comment ce riche dépôt dans lequel
il doit puiser les éléments de ses déterminations futures pourrait-il aisément se prêter à d'égoïstes combinaisons^ si Ton a pris soin de développer en même temps en lui un farce opposée à celle qui peut mettre toutes ses facultés au service exclusif de ses intérêts personnels? Les entraînements de l'égoîsme sont donc ainsi prévenus^ — dans une mesure^ que le système adopté par l'éducation doit puissamment déterminer^ — par la constitution même que cette éducation peut donner à l'être immatériel dont elle accroît la substance première. L'âge de Tindépen^ dance arrivé pour l'élève, il y a lieu d'espérer qu'il ne voudra pas condanmer à l'inutilité et au dépérissement cette précieuse partie de lui-même ; qu'il trouvera des charmes à la cultiver et àTaccroître encore; qu'il craindra d'y introduire un élément étranger en en ouvrant l'accès à d'égoïstes impressions; qu'Use plaira surtout, en souvenir de ceux qui ont formé sa mémoire, à conserver intact le dépôt particulier d'impressions salutaires qui se nomme reconnaissance ;— et comme dans ce cas, plus encore qu'en tout autre, l'objet qui provoquera le cours habituel de ses idées ne peut leur donner qu'une direction extérieure, aucun intermédiaire matériel, aucun obstacle personnel, en tout ce qui dépend de sa mémoire, n'en devra gêner la libre et saine circulation.
A ne considérer Vimaginaiion qu'au point de Tue des intérêts purement matériels^ elle n'est à la rigueur qu'un double emploi^ — soit que l'on compare ses attributions à celles des sens qu'elle remplace tous à la térité^ mais dont l'exercice spécial et* direct se montre plus sûr et peut la rendre inutile^ — soit qu'on doiye la confondre ayec la mémoire lorsqu'elle se borne à rappeler^ au moyen d'images rederenues présentes^ des impressions antérieurement ressenties par le corps. — Aussi , à moins d'un déreloppement anormal dû à l'éducation donnée par l'honune^ l'imagination proprement dite Joue-t-elle un rôle presque nul chez l'animal. Elle ne place Jamais devant sa vision intérieure que sa propre apparence savourant un plaisir ou menacée d'un danger^ et entourée d'images représentant les circonstances qui ont amené l'un des deux ; une légère transposition parmi ces images> la substitution des circonstances qui ont accompagné un cas particulier à celles qui en ont accompagné im autre^ ^ telles sont les seules ressources qui peuvent lui venir de son imagination ; il ne peut rien supposer^ rien inventer au delà. En ce sens^ l'imagination de l'homme égoïste l'emporte de beaucoup sur celle de l'animal ; et c'est ici surtout qu'il faut remarquer de quel énorme avantage il est pour lui^ dans sa recherche ardente du
plaisir^ de foire partie d\ine espèoe en qui des amditi(»ii toutes spéciales de libre mobilité ont accru^ dans une si magnifique mesure^ la portée de cette précieuse foculté de l'intelligence. Hais si^ au lieu d*ètre réduit^ comme l'animal, à la combinaison de circonstances appartenant toutes à son passée l'égoïste est libre de se représenter des circonstances entièrement nouTclles figurant à ses yeux des plaisirs ou des dangers qui éyeillent en lui des désirs et des craintes qu'il n'ayait jamais ressentis^ ces circonstances ^nt toujours groupées^ dans l'image qui les reproduit^ autour de ce centre unique qui lui est commun ayec Tanimal^ à sayoir — sa personne. Comme les circonstances qui peuvent intéresser cette personne présentent toujours^ en raison de l'unité du but^ un frappant caractère d'uniformité^ on conçoit que les opérations égoïstes de l'imagination^ si compliquées qu'elles soient; ne peuvent que ramener inévitablement le même courant d'idées aboutissc^nt toujours au siège actuel et matériel de la vie^ à quelque distance qu'on en transporte fictivement l'image.
Le rôle et la portée de l'imagination sont bien diiTérentS; si elle n'a pas à multiplier les foces de l'intérêt personnel. D'abord^ en ce nouvel office^ elle conquiert pleinement une haute valeur propre qui ne la condamne
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plus à faire double emploi soit ayec les sens^ soit ayec la mémoire; car elle se passe également de tout secours actuel et de tous souyeuirs d'impressions étrangères à son inunatérielle substance; elle peut donc^ plus qu'aucun autre rouage^ créer au mécanisme dont elle fait partie une actiTité indépendante de tout intermédiaire matériel. Elle remplace^ ayons-nous dit^ tous les sens^ et supprime^ par conséquent^ le dernier lien qui subordonnait les opérations de l'intelligence aux impressions perçues à l'aide d'un appareil spécial dépendiMit de l'organisme. Elle remplit à son gré les fonctions de la yue et * de l'ouïe ; par elle l'être immatériel transporte et fixe sa faculté de yoir et d'entendre^ — par delà les temps et les espaces, — sur l'image abstraite à laquelle elle sait donner une réalité flctiye. Rien ne limite, rien ne contient cet élan de l'être ; rien ne le ramène à son point de départ, s'il lui plait de multiplier et de prolonger ses absences ; il peut s'ébattre à l'aise dans le yaste domaine au sein duquel il porte avec lui la yague lumière qui lui suffit; et si, dans ce cbamp déjà exploré, l'éducation a placé pour la mémoire quelques jalons consacrés et solides, Yimdginationy pour combler les yides, en plante hardiment de nouveaux. Elle fait pour l'ayenir, ayec une moindre autorité, mais non sans une utilité réelle.
ce que la mémoire fait pour le passé ; elle complète à sa manière l'unité de temps concentrée dans le présent^ c'est-à-dire l'ubiquité de l'être; elle présente au regard jeté parmi les siècles futurs une image moins nette^ mais analogue à celle qui, pour le regard porté en arrière, prend le nom d'histoire, La mémoire livre à l'intelligence les faits réalisés, l'imagination en poursuit au loin les conséquences. C'est à cette condition seulement que l'espèce peut se montrer progressive. Si une audacieuse faculté ne prêtait à l'activité humaine des aspects nouveaux, sans se soucier toujours de leur impossibilité immédiate et pratique ; si rien ne l'arrachait au réel pour la jeter dans l'inconnu, cette activité se verrait incessamment entravée par les bornes, — si lentes à s'écarter, — des connaissances acquises. Il ne saurait y avoir de progrès intellectuel si l'être n'était doué du pouvoir de dépasser, de précéder la connaissance dans toutes ses voies, de bâtir dans l'insaisissable, de créer hors de la matière les types que la matière devra réaliser.
Bien plus encore que les sens, l'imagination peut ouvrir à l'être immatériel les sources vives d*où s'échappent à flots les idées qui doivent alimenter et renouveler sa substance. Ne semble-t-il pas que, dans le mécanisme intellectuel, elle rempUt exactement l'office capital qui,
daos le mécanisme organiqtie; est attribué à la reipira- <îonf— Qu'il est rare et rapidement vicié Félément qu'elle aspire^ quand elle s'enferme soua cette cloche pneuroati*^ que dont la personne animale fixe autour d'elle les inextensibles parois l Qu'il est inépuisable et vivifiant^ quand elle n'a que l'éternité et l'immensité pour limites 1 . . •
Ai-je besoin de montrer combien^ sous l'influence d'une force capable de déterminer son essor^ l'imagination^ — de tous les attributs d'un être le plus actif et le plus vital^ — doit puissamment contribuer à constituer à cet être une fne impatiente d'échapper à ces conditions matérielles qu'elle dédaigne dès qu'elles ne peuvent plus l'enchaîner? . MaiSj en raison même de l'étendue de ses domaines^ — en raison de la richesse du butin qu'elle peut saisir dans ce miUeu inaccessible à la perception directe qui se nomme Yidéal, elle ne manquerait pas d'amener^ au sein de la substance qu'elle alimente et renouvelle^ une circulation fougueuse et désordonnée^ si rien n'arrêtait au passage sa surabondante sève, si une autre propriété de l'intelligence ne lui faisait subir^ avant de la flxer^ d'utiles et indispensables transformations.
Void le nœud vital, le cœur, si je puis dire, de l'être immatériel ; c*esl le jugement. C'est à cet arbitre souve-
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rain que toutes les parties du mécanisme yiennent^ au moyeu d'une première circulation^ apporter leur tribut d'idées : les sens^ leurs impressions mobiles ; la mémoire, les éléments détachés de sa substance ; l'imagination en^ fin, ses confuses aspirations. Parmi toutes ses idées, le jugement doit d'abord opérer un triage et un choix, écarter l'élément simple ou déjà composé qui lui parait inutile ou funeste, admettre celui qu'il croit assimilable, puis tenter les combinaisons possibles, et en apprécier les effets; mettre ensuite en circulation dans l'être intellectuel les idées transformées qui doivent y trouver place, puis enfin, par une opération distincte et qui suppose ime impulsion, déterminer la volonté à s'exercer dans tel ou tel sens, à produire tel ou tel mouvement.— Les détails successife de ce travail se nomment raisonnements: leurs résultats acquis, irrévocablement fixés et, convertis en une sorte de jurisprudence individuelle, se nomment la raison.
Plus les intérêts de l'être sont divers, plus Topération que nous venons de décrire est complexe, non pas tant en raison du nombre des idées soumises à l'examen du jugement, que de la difficulté qu'il trouve à les approprier à chacun de ces intérêts.
Si un intirêi général et bien caractérisé domine tous
ks autres , si le jugement ne peut ou ne vetU consulter que celui-là, — il est clair que Topération se simplifie extrêmement. Voyez l'animal ; son jugement ne possède qu'une seule formule ; car, toute idée ne peut avoir pour lui que deux aspects : elle ne représente jamais que les degrés ditTérents du danger que son corps peut courir ou du plaisir qu'il peut goûter : comparer le danger au plaisir^ le désavantage au profit, et se déterminer, dans tous les cas possibles, selon celui des deux qui remporte; telle est son inévitable conclusion. — Nous avons déjà eu Toccasion de faire entendre que Thomme qui consulte uniquement les sensations de sa cbair ne peut exercer son jugement que de la même manière ; la seule diiTérence est dans le résultat, que la condition humaine rend beaucoup plus incertain. — Mais ce n'est là, dans notre ,espèce, qu'un des côtés de l'égoïsme, et ses autres intérêts, — qu'il n'entend pas négliger, — peuvent le solliciter avec une non moins grande énergie. Auquel de ses deux plus puissants mobiles doit-il d'abord donner la préférence? Est-ce à la chair? est-ce à la vanité? Si c'est de ce dernier côté que penche la balance, lequel des moyens de se satisfaire est le plus sûr, le plus prcmipt, le plus brillant ? — Hais ce n'est pas tout ; et il faudrait parcourir toute la gamme des passions et des vices, et
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mettre en leur présence les difQcultés sans nombre auxquelles ils ont à se heurter, si Ton youlait se faire une idée exacte de Thabileté, de la souplesse, de la ténacité qu'il faut à régoîste pour se frayer son chemin; s'il y par- Tient, c'est assurément à la vigilance et à l'activité de son jugement qu'il le doit; mais quelle rude tâche il lui im* pose I — Une considération d'un autre genre, mais qu'il peut être appelé à concilier avec les intérêts déjà si nombreux que nous venons d'indiquer, est de nature à introduire une complication bien plus grande encore dans ses opérations : l'égoïste peut croire à une autre vie pleine d'affreux châtiments ou de magnifiques récompenses, suivant la sentence portée par un autre juge que lui-même. — Comme le bonheur ne se présente pas à ses yeux sous d'autres traits que ceux qui, dans sa vie actuelle, ont pour lui tant de charmes, il désire avant tout prolonger cette vie le plus possible, et, s'il était consulté, il ne demanderait après elle que la pleine réalisation, dans un autre monde, des vœux qu'il a tant de peine à remplir dans celui-ci. Hais, ce qui le préocaipe encore plus que la récompense, c'est le châtiment, — dont il a peur, et qu'il a le plus grand intérêt à éviter. On lui indique des moyens précis, des pratiques déterminéesà l'aide desquelles il pourra, non-seulement
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désarmer les rigueurs qu'il redoute^ mais s'assurer des faveurs qu'il ne peut apprécier. Ces moyens sont pénibles et ces pratiques fastidieuses^ mais l'enjeu a tant de prix! C'est ce moiy c'est cette personne si chère^ son constant souci^ son idole unique. Ne doit-il pas sacrifier quelques-uns de ses intérêts^ hélas I passagers^ à ses intérêts étemels? — Et d'ailleurs combien d'ingénieux accommodements n'entreyoit-il pas! — C'est sur ce terrain hasardeux qu'il place l'arbitre de ses déterminations^ — son jugement. Peut-être, à force de savoir-faire, parviendra-t-il à tenir la balance entre tant d'intérêts, et à les satisfaire tous dans une mesure qui paraîtra se concilier avec Yintérét posthume. Hais son rôle est hérissé de difficultés, et chaque cas nouveau amène un nouveau calcul. — On donne souvent à cette attribution spéciale du jugement le beau nom de conscience; faut-il s'étonner qu'un si petit nombre connaisse le repos ?
n est un moyen plus simple d& satisfaire la véritable et noble conscience. Il consiste : à [repousser fièrement toute considération relative à des châtiments et à des ré-
compenses; à se représenter la vie de l'animal (auquel seul convient une telle discipline) comme le type exact de tout ce que la recherche du bonheur humain doit éviter, pour atteindre dignement son but ; et enfin à impo-
ser pour règle suprême à son jugement cette simple formule d'hygiène appliquée à la vie immatérielle de l'être : « On affaiblit cette vie et on limite sa durée à celle du corps^ quand on l'enferme dans le cercle des intérêts de la personne animale ;— on donne à cette vie la yigueur et l'individualité, pendant et après son union avec le corps, quand on consent à placer hors de ce cercle étroit son habituelle activité. t>
Pour que le jugement devienne apte à se conformer à cette loi qu'il ne peut s'imposer à lui-même, il faut évidemment qu'il obéisse à l'impulsion donnée par une force inhérente à l'être, et que nous n^avons pas encore définie. L'étude de cette force nous montrera à combien de genres de vie, divers d'apparence et d'ampleur, correspond, avec une égale efficacité, ce vivifiant accroissement des dimensions de Fêtre immatériel.
Ainsi, — c'est ce qu'il importe ici de remarquer,— par Vatfénemeni, au-dessus des autres intérêts, d'un intérêt général qui se les subordonne tous, le jugement de l'homme peut se trouver placé dans une situation inverse, mais exactement analogue à celle qui rend si faciles les opérations intellectuelles de l'animal. Toute conciliation impossible entre des intérêts contradictoires est d'avance
rejetée ; car il n'y a pas d'accommodemeat à tenter ayec ce jtAge dont l'unique tribunal est la conscience individuelle ; sa sentence de yie ou de mort peut être longtemps différée; il importe même qu'elle reste douteuse, tant que dure le corps, afin que de cette incertitude naisse une omstante et salutaire excitation au mieux ; mais la mort du corps la rend déflnitiye et sans appel, et ceux-là seuls la connaissent qui ont su faire de leur liberté Tinstrument de leur salut.
Combien, en effet, — si Ton suppose accomplie la sou* mission du jugement humain à cette loi si simple dont les plus naïTes et les plus hautes intelligences peuTent également comprendre le sens et apprécier la valeur, — se trouve amplifié et transformé l'exercice de ce complément de rêtre, condition nécessaire de son unité, de son énergie vitale et de son indépendance : la volonté !-^Elle n'est plus astreinte à transmettre des ordres qui, ne concernant que la personne animale, devaient avoir recours à l'intermédiaire d'une innervation matérielle. C'est maintenant la substance même du mécanisme intellectuel qu'elle pénètre dans ses plus intimes profondeurs pour y porter partout le mouvement, le lien, la saine identité; elle régit à la fois tous ses rouages ; elle établit dans leiu^ fonctions la régularité et l'harmonie ; elle achève et con-
sacre^ en un mot, par Factivité solidaire qu'elle crée, la parfaite intégrité, Tindépendaace absolue de la yie immatérielle. — Gontentons-nous ici de cette simple indication.
n est rare que le mécanisme que nous venons de décrire fonctionne avec la régularité normale que nous avons supposée. De même que dans le mécanisme organique, il s'y manifeste de fréquents désordres ; mais, de même aussi, la vitalité n'en est pas pour cela essentiellement atteinte, s'il ne s'y mêle pas un principe destructeur de son homogénéité, qui en isole les parties et les empêche de foioner un appareil vital indépendant et complet; et nous avons vu que l'égoïsme seul pouvait amener cette dissolution de l'être immatériel. Or, l'égoïsme peut n'avoir aucune part directe aux désordres dont nous voulons parier. 11 faut observer seulement que, comme ils affaiblissent toujours rintelligence en quelque point essentiel, ils doivent nécessairement diminuer la résistance qu'eUe peut opposer aux entraînements de la force animale. Ces désordres naissent en général d'un défaut d*iquilibre ou d'harmonie entre les différents rouages, soit par l'inertie ou le peu d'activité de quelques-uns d'entre eux, soit par la substitution de l'un dans les fonc-
SOS TROISIËME PARTIE.
tionfi qu'un autre peut seul régulièrement remplir. Eu Yoici des exemples :
Là pauvreté du fonds impersonnel acquis par la mé- < moire se nomme Yignorance. Cet état intellectuel ne constitue pas précisément un désordre tant que Fimagination se condamne à une égale médiocrité. Entre ces deux fonctions presque inertes^ le jugement^ contraint à opérer sur un très-petit nombre d'éléments, peut, s'il n'est point vicié par Tégoïsme, se montrer sain et vivace, malgré sa faible portée. Hais, hors de cette portée, son incompétence est complète ; il doit accepter sans contrôle toute idée qui lui est communiquée. 11 est vrai que cette disposition à une crédulité sans bornes peut ellemême lui être très-précieuse, s'il se soumet à une autorité digne de son respect et de sa confiance qui lui révèle une autre vie, et lui trace, pour l'atteindre, une ligne nette et droite dont il puisse difficilement s'écarter. Cette ligne, ou cette règle de conduite, prescrit en général la résignation aux maux de cette vie, rabncgalion personnelle, l'humilité, la soumission, la limitation des désirs à la sphère naturelle de Tactivitè ; elle se résume par ce mot : le devoir.— Accomplir son devoir, et se diriger sans hâte, à travers des difficultés adoucies par l'espérance, vers le prix promis dans un autre monde à
TobéissaDce et à la fidélité; voilà certes un grand allégement du fardeau quotidien^ une excellente condition de bonheur calme^ pur et très-réel; et l'on peut porter enyie aux nations et aux siècles qui ont joui de ce bonheur. Mais il n'est pas donné à l'inquiète mobilité de Tintelligence humaine de s'en contenter toujours ; et le voulûtelle qu'elle ne le peut pas^ car une invincible loi fait décroître de siècle en siècle les trois conditions sur lesquelles ce bonheur repose : l'ignorance^ la créduUté^ Tobéiasance.
. Supposez que^ — avant que la mémoire enrichie ait pu fournir un utile contre-poids à ime intelligence soumise à ces trois conditions^— l'imagination y prenne tout à coup une activité démesurée; il en naîtra un inévitable désordre. Séduite par les tableaux colorés et précis qu'on lui présente des félicités d'une autre existence^ et prêtant aux êtres qui y disposent de ses destinées des affections humaines^ l'imagination s'efforcera de s'y transporter pour y donner place à ses fantastiques visions ; elle s'enivrera de ces rêves passionnés^ les personnifiera^ et se plaira à leur supposer des sentiments corres pondant aux siens. Abîmée dans cette contemplation unique^ absorbée par cette effusion qu'elle croit réciproque^ elle finira par ne plus appartenir à la terre, y dé-
daignant tout travail et tout devoir^ maudiggant et ne s'expliquant pas la triste chaîne qui l'y retient, et que, de la part même de Tobjet de ses brûlants désirs, U lui est interdit de briser. — On donne à cette passion, qui peut être poussée jusqu'au délire, le nom de mysticisme. S'il ne peut être confondu avec Tégoïsme, il y touche de bien près, et présente avec lui de frappants rapports : il n'est pas moins infécond, il ne comprend pas mieux le sens et la grandeur de Tactiyité terrestre ; il ne se demande pas pourquoi, — si cette activité est sans but et peut être impunément convertie en une aspiration incessante et stérile,— elle est entrée dans les desseins du mystérieux auteur de la vie.
Passons maintenant à un excès contraire, mais beau^ coup plus calme et moins dangereux ; je veux parler de cette richesse extrême de la mémoire que l'on nomme la science. Il ne peut plus être ici question d'obéissance ni de crédulité. Un tel état de l'intelligence n'admet plus que ce qui apporte avec soi ses preuves, et imposQ silence aux rêveries de l'imagination dès qu'elle veut sortir des voies positives. Or, toutes les autorités qui promettent ime autre vie ne prouvent rien ; elles se contentent d'à/"* firmer, et pour peu que la science s'applique à contrôler ces affirmations en portant son investigation hardie sur les
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faite de la nature physique et humaine que ces autorité se donnent imprudemment pour appui, elle n'a pas de peine à en démontrer la^ fragilité ou rerr^ur.— Détruire une affirmation^ c'est être bien près de mettre une néga^ tipn à sa place, et c'est ce que la science animée par la lutte ne pianque pas de faire. Pour le savant lui-même, il peut n'y ^voir par là, au point de vue d'une autre vie, un bien grave danger; car, tout en la niant, il peut Fat-* teindre, si les charmes que trouve son intelligence à poursuivre un travail tout impersonnel le soustraient auiE vaines inspirations de l'égoïsme.
Hais les effets sont désastreux si la propagation des idées, au travers du milieu social, laisse parvenir les ar« rets de la science jusqu'aux intelligences simples etigno* rantes pour lesquelles la crédulité et l'obéissance étaient les seules garanties du bonheur. Les voici placées entre une affirmation et une négation qu'elles ne peuvent, •-pas plus l'une que l'autre, — aucunement contrôler. Dès que le doute a dépouillé de son prestige l'affirmation consolante qui, portant la vue de l'homme sur une autre existence, la détournait des misères et des séductions
malsaines de celle-ci, ces séductions reprennent tout leur
empire. -- Plus de douce paix, plus de soumission calme et résignée ; le devoir devient un vaiû mot, le travail est
odieux^ et non moins odieux que lui sont les hommes qui en paraissent affranchis ; la créature humaine ne connaît plus que les appétits de l'animal; la haine et l'en- Tie agitent sourdement les bases de Fédifice social^ et le moindre choc peut le faire crouler. — Un remède serait applicable^ en pareil cas^ s'il était possible : ce serait de faire succéder le calme de la science dédaigneuse d'une autre vie^ au calme de la foi qui en contenait la promesse assurée; ce serait d'ouvrir à toutes les intelligences l'accès de ce vaste sanctuaire qui prodigue à ses initiés d'abstraits et impersonnels plaisirs... Mais^ — en applipliquant la question au temps présent qui s'y prête plus qu'aucun autre^— qui ne voit que la constitution actuelle de la socié té^et l'absolue nécessité pour le plus grand nombre de ce travail du corps, absorbant et pénible, que le temps n'allège que lentement , condamnent pour de longs siècles encore ce remède à des difficultés pratiques qui doivent rendre presque insensibles les progrès de son efficacité ? — Et de tout cela ne faut-il pas conclure que le seul remède immédiatement possible est de rétablir sur de nouvelles bases l'affirmation d'une autre vie?
Pour se disposer à trouver ces bases, le meilleur moyen est de restituer au mécanisme intellectuel son équiUbre
LE MËGANISME INTELLECTUEL. 2ia
nonnal; — de rendre à chacun de ses rouages Timportance relative à laquelle il a droite— et particulièrement d'appeler le jugement à se prononcer sur une question dont il est habituellement exclu.
Supposez qu'un intérêt très-puissc'mt, — déterminé^ par exemple, par la perte d'une personne aimée et par l'ardent désir de la rejoindre, — vienne à poser cette question devant une intelligence. Représentez-vous, dans cette intelligence, les sollicitations pressantes de Vimaginaiion, qui voudrait opposer aux principes négatifs de l'impassible mémoire des principes contraires d'une égale valeur. Longtemps le jugement qu'elle appelle à son aide pourra se refuser à opérer sur des éléments qui ne paraissent pas ceux de la certitude. Rétablir des bases qu'il a contribué lui-même à abattre lui est impossible ; car, ce qui fait sa force, c'est qu'il n'est libre que dans une certaine mesure. La substance immatérielle de l'être est soumise, comme celle qui obéit aux lois de la chimie organique, à des règles fixes qui imposent A' infranchissables bornes à son aptitude aux transformations. En vertu de ces lois, le jugement peut multiplier presque indéfiniment ses combinaisons, mais tl n'est pas libre de faire varier le résultat d'une combinaison donnée : il ne peut déclarer faux ce qu'il
a reconnu trai^ ni vrai ce qu'il a reconnu faux. Cet ensemble de résultats abstraits qu'il a précédenunent obtenus, et qui, dans le fonds inaliénable de Tintelli^ gence prend le nom de raison, se refuse à toute concession complaisante, oppose à toute tentative d'altération une résistance passive que rien ne peut ébranler. Avonsnous besoin de dire que, de toutes les propriétés dont Tauteur de la vie a enrichi la substance immatérielle de l'être, celle-ci est la plus admirable et la plus précieuse, puisque c'est elle seule qui fixe et rend impérissables les conquêtes successives de l'intelligence humaine?
Que fera donc le jugement, asservi par ses propres lois, sollicité par l'imagination et conseillé par la mémoire? — 11 s'efforcera de tenir, entre les deux facultés rivales, une balance si égale et d'une si parfaite précision, qu'aucune erreur, aucun oubli ne puissent se glisser dans ses impartiaux calculs. Ayant préparé un cadre dont la justesse et l'appropriation ne peuvent être démontrées qu'autant que toutes les idées, émanées des deux sources, trouveront à s'y grouper sans confusion, sans exception et sans vides, il entreprendra ce long travail d'assemblage qu'un seul détail omis ou contradictoire peut empêcher d'arriver à sa fin, et du succès duquel dépendent,— pour cette intelligence, le seul bonheur qu'elle
Yeuille connaître^ — pour Id société^ le seul remède que réclament ses besoins actuels.
Supposez le succès^ supposez que de ce travail sorte une afOrmatioti que la science peut légitimer dans le passé; et que ses progrès ne peuvent que confirmer dans l'avenir. — Cette affirmation n'aura plus besoin, pour produire son effet social, des conditions que le temps détruit : l'ignorance, la crédulité, l'obéissance ; la seule autorité sera ici la raison munie d'une formule intelli« gible pour tous. —Intéressé, pour l'utile agrandissement de son être, à se soustraire au joug de l'ignorance, l'homme, en tout ce qui concerne son sort futur, ne connaîtra d'autre obéissance que celle qu'il doit à la force salutaire qui est en lui, — celle qui ennoblit et contient la liberté de l'être pdr sa responsabilité devant la conscience.
Mais nous voici bien loin de notre point de départ. Nous venons de décrire la liberté, dans sa plus haute expression terrestre, et c'est à peine si jusque-là nous avions laissé entrevoir ses humbles origines. Nous n'avons pas même exprimé nettement son véritable caractère. — Avant d'étudier de plus près la transition qui a donné
naissance au règne humain, il conyient de préciser enfin le trait unique qui constitue Toriginalité de ce règne.
La seule différence qui distingue essentiellement l'homme des autres animaux^ c'est que pour ceux-ci rintelligence est nécessairement esclave du corps^ et que pour lui seul elle peut ne pas Vêire. VL importe de bien comprei^dre que c'est là le seul et véritable esdavagC; qu'il n'a rien de commun avec celui que le corps peut lui-même subir^ et que nul homme ne peut se dire et se sentir libre que lorsqu'il l'a brisé.
Cette émancipation^ à son origine, est exactement analogue à celle qui fait passer la vie de son expression végétale à son expression animale. Jusque-là^ le corps fournit de lui-même à l'intelligence tous les éléments qu'elle peut élaborer^ comme le milieu matériel le fait pour la plante. Pour que l'intelligence échappe à cette vie végétative, il faut d'abord qu'elle en soit tirée à son insu. Ni le jugement ni la volonté ne peuvent de longtemps avoir une part directe à cette transition; et combien d'affranchissements partiels Tintelligence ne doit-elle pas favoriser et réaliser pour elle-même, avant d'être capable de discerner les véritables conditions de son indépendance ! Chacun de ces affranchissements partiels a une origine semblable : avant d'être volontaire, il doit
être déterminé par une influence étrangère^ sous laquelle il s'ébaucbe en quelque sorte machinalement ; puis^ à la période spontanée^ inconsciente et plus ou moins dirigée^ succède la période libre; — lente est la première, rapide et décisive est la seconde, mais celle-ci ne peut naitre sans que l'autre Tait préparée. Ce qu'il faut admirer, ce sont les innombrables formes que prend, entre les mains de rhomme, Tinstrument de ses émancipations successives; et, par les effets que produit dans une sphère quelconque de son activité la liberté une fois conquise, on peut juger d'avance de ceux qu'elle devra produire quand son intervention seule aura à trancher, dans l'individu, la question de l'atTrancbissement définitif, — la question de la vie ou de la mort de Vitre immatériel — Il semble que le prévoyant auteur des conditions vitales que l'humanité devait progressivement traverser n'a voulu livrer qu'avec une extrême lenteur le terrahi sur lequel aurait à s'exercer la libre initiative de l'homme, afin que la plénitude de ses forces et de ses ressources fût acquise le jour où il se saurait enfin en possession de ses propres destinées.
Quelque soit le but que le mécanisme intellectuel ait à atteindre, il doit donc être d'abord soumis, comme le mécanisme organique, à un système extérieur de nutrition à une sorte de régime imposé ; car, quel est le but gêné-
rai proposé sur la terre à l'iûtelligeace? il n'est point différent en principe de celui que poursuit la nature. A ce nouveau point de vue^ comme à tous les autres^ la vie se réduit à une série de transformations ; seulement ce n'est plus ici la nature qui va transformant toute chose avec ses infaillibles procédés;— c'est une force intermlttente^ hésitante^ sans règle et sans mesure; et c'est pour lui donner ce qui lui manque qu'une direction extérieure ne cesse jamais de lui être plus ou moins nécessaire. La nature s'esta à certains égards^ réservé ce soin; à certains autres, elle Fa abandonné à Tinfluence exercée par l'homme sur l'homme, — influence le plus souvent aveugle, mais corrigée et ramenée dans la bonne voie par Texpérience de ses erreurs et de ses fautes. De là les deux formes de discipline humaine que nous aurons bientôt à étudier, en revenant aux origines de Fespèce : l'une, fixe et invariable dans son principe et dans ses éléments, que pour cela même nous nommerons Vordre naturel ; l'autre mobile, diverse, transitoire et plus ou moins en rapport — à chaque époque et dans chaque centre de civiUsation — avec la somme progressive des besoins qu'elle est appelée à satisfaire ; nous nommerons celle-ci Vordre arlifidel.
Mais il fhut d'abord préciser, en termes générant et
succincts^ le rôle que la nature s'est spécialement attri-^ bué dans la direction de rhomme^ ou^ ce qui revient au même; les conditions données et nécessaires : -«de Yaeti-viti, — de l'ordre, — du progfr^5 ^ et de la sécurité, dans toutes les voies ouvertes à Tintelligence.
Que faut-il à un agent libre pour que son activité externe et interne (1) ait sa raison d'être? —Il faut que son milieu et lui-môme soient imparfat<« ou perfectibles; en d'autres termes, il faut qu'il rencontre au dehors et au dedans de lui des obstacles à vaincre, et que,— dans une mesure qui est celle du degré de perfection attribué à chaque sphère d'activité, — ces obstacles puissent être successivement vaincus. La carrière active d'une espèce est limitée par le nombre et l'importance des obstacles qui lui sont donnés à vaincre. Le nombre des obstacles vaincus, à un moment donné, représente, en chaque carrière active, le progrès déjà accompli, le point où est parvenue la perfectibilité de l'espèce. La plus ou moins grande gravité des obstacles qui restent à vaincre constitue les différents degrés de ce que l'on nomme le mal.
(1 ) On conçoit que j*entends ici par activité interne celle de l*étre immatériel agissant sur lui-même.
En général la plus grande difficulté que présentent les obstacles assez graves pour mériter le nom de mal consiste à déterminer et à définir leur cause. Toute ébauche de définition est un acheminement au remède ; la définition est-elle enfin trouvée; — ^l'obstacle ne parait plus invincible/ et le prétendu mal disparait sous des efforts biea dirigés. Jusque-là ce mal a été utile, puisque, en tant qu'obstacle, il a été une condition temporaire d'activité^ non-seulement en raison des efforts qu'il a fallu pour le vaincre, mais souvent parce qu'il a ser\i de dérivatif aux idées et aux entreprises, pour les pousser vers des points menacés sans cela de rester inexplorés.
Mais une condition essentielle, c'est que, parmi les obstacles que la nature oppose à l'activité, ou les simples phénomènes qu'elle présente à l'observation, il s'en trouve, en chaque voie, un certain nombre dont l'agent libre reconnaisse la persistance et l'invariable retour, dans des circonstances données ; car l'invariabilité d'un effet devient une force disponible par le renouvellement facultatif de sa cause occasionnelle ; et un tel obstacle, une fois bien défini et discipliné, peut servir de levier toujours sûr pour en soulever de nouveaux. De la découverte de cesUmites infranchissables de l'activité, et de l'invariable reproduction des mêmes phénomènes, dépend, en toutes
choses^ la sécurité dont Tagent libre éprouve avant tout rimpérieux besoin ; car Fintelligenee ne se sent confiante et hardie que lorsqu'elle possède la certitude d'aboutir à un résultat prévu^ en déployant telles ou telles forces^ dans telles ou telles circonstances. Elle donne le nom de LOIS à ces inappréciables sauvegardes de ses efforts passés^ à ces bases assurées de ses entreprises futures. La sphère de l'activité s'élargit à mesure que s'accroit le nombre de ces garanties de la sécurité; et chacune d'elles vient prc^ressivement diminuer le poids du joug originel : la ernUnle de Vincannu. L'œuvre de la science est de mettre de plus en plus en lumière les liens qui rattachent ces lois à l'harmonie universelle^ et de dissiper peu à peu les naïves illusions de l'ignorance^ toujours prompte à en réclamer la suspension, quand un intérêt personnel en dépend. — Quand tombera donc enfin le voile à peine écarté qui, sur notre terre, cache encore la lumière à tant de regards ? Quand l'homme comprendra-t-il, que si, dans l'ordre physique, la moindre de ses prières venait à être exaucée, elle ruinerait d'un seul coup la sécurité de l'intelligence, et la stabilité du monde ?
Ce rapide exposé nous suffit pour apprécier le rôle que la nature s'est réservé dans la direction de l'activité libre : la condition de cette activité elle-même est la présence
i%% TROISIEME PARTIE.
d^obstacleê à vaincre; la condition du progrès est lalutte; la condition de l'ordre est la loi; la condition de la sécurité est la connaissance de la loi.
Nous verrons que ces conditions ne sont point changées, qu'elles restent exactement les mêmes, quand la nature abandonne la direction de l'activité à l'influence de rbomme surThomme.— Là, elle n'intervient que par les inégalités qu'elle a d'avance établies entre les intelligences, — inégalités qui se reproduisent constamment et sans variation dans le cas que nous nommons pour cette raison Vordre naturel y — et que nous allons étudier.
Comme ce sujet se confond avec la grande transition qui a donné naissance au règne humain, le lecteur nous excusera d'avoir retardé jusqu'ici l'examen de cette question capitale. Nous avons déjà dit, d'ailleurs, que ce retour en arrière, nous replaçant à l'origine des choses humaines, nous permettrait ensuite de suivre plus aisément et sans interruption le développement du mécanisme social, jusqu'à l'époque actuelle.