CHAPITRE II
l'ordre naturel.
Afin de donner à l'animal une figure plus nette et plus facile à saisir^ nous Tavons jusqu'ici isolé de son milieu. Mais nous ne pourrions nous former une idée exacte des limites de son intelligence^ si nous ne définissions les rapports de cette intelligence avec ce milieu; et^ pour cela, il faut nous replacer à notre point de vue général, et revenir ensuite au grand fait géologique qui a donné naissance au règne humain.
Dans l'intelligence de l'animal, il y a^ entre lui et ce qui Tentoure^ identification complète. Tout ce qui appelle son intérêt hors de lui lui apparaît comme une simple modification de son être. Son mot se divise en deux parties, l'une intérieure qui est son individua-
m TROISIÈME PARTIE.
lité même^ Tautre extérieure qui est le milieu dans lequel il se meut et dont il est le centre; mais il ne distingue pas Tune de l'autre^ il ne connaît pas le nommoi. Tout en lui est subjectif, car, comment l'image et l'impression produites en lui-même de tout ce qui se passe dans le cercle qu'embrassent sa vue et son ouïe pourraient-elles lui apprendre que ce cercle extérieur ne fait pas partie de sa propre existence? 11 ne sépare pas^ par exemple^ la cause du danger qu'il vient à courir de l'impression pénible qu'il en ressent. 11 met sur la même ligne les accidents extérieurs qui affectent ses sens et les accidents intérieurs qui affectent son organisme; le mal qu'il éprouve dans ce dernier cas n'est pas moins un ennemi pour lui que ceux qu'il rencontre au dehors^ et n'attirerait pas moins sa colère s'il prenait une forme qui le lui rendit visible. Et^ de même que ^organisme possède les moyens d'exprimer ses besoins au dedans du mot sensible^ de même le mot sensible possède les moyens d'exprimer au dehors toutes les nuances de ses sensations^ c'est-à-dire de mettre en communication^ à l'aide d'un langage exactement proportionné à l'étendue de la fonction qu'il a à remplir, Ntre extérieur avec l'être intérieur, — le milieu avec cette intelligence qui ne se distingue pas de lui.
LÀ est Tarrêt fatal imposé à rintelligencc de l'animal, n ne comprend aucune existence indépendante de la sienne^ aucun intérêt différent du sien ; sa pensée est inerte pour tout ce qui ne touche pas sa personne et^ par conséquent^ ne peut s'exercer hors du cercle de ses intérêts. Si ce cercle s'agrandit^ s'il vient à s'y présenter de nouveaux obstacles ou de nouvelles occasions de plaisir^
son intelligence s'accroîtra en raison des notions qu'elle acquiert et des ressources qu'elle doit déployer ; mais^ étant donné un milieu stable^ toute intelligence animale est condamnée à la stabilité.
Tout changerait aussitôt si un animal quelconque parvenait^ — ne fût-ce que dans un seul cas, — à distinguer le moi du non-mm^ et à fixer son attention sur celui-ci, indépendamment de toute considération personnelle ; car dès lors une nouvelle faculté serait née en lui, — celle de s'isoler de l'objet qu'il observe, et de s'absenter de lui-même pour l'observer. 11 pourrait regarder et écouter, sans y être excité par un sentiment relatif à lui-même ; il connaîtrait une autre existence que la sienne, un autre intérêt que le sien, et, possédant une idée d'un autre ordre, il posséderait par là même un AUTRE MODE DE PENSER. 11 Verrait tout à coup s ouvrir devant lui un monde nouve<iu créé comme par encban-
226 TROISIËME t>ARTlE.
tement par la simple eombinûiêon d'une Mtde idée tmpenonmlk ayec les idées exclusiyement personnelles qu'il possédait déjà. <-*- Ce premier pas franchi^ tout au dehors solliciterait son intelligence à mettre en œurre la faculté dont elle vient de s'enrichir. Que dis-je? — il en Tiendrait à l'exercer sur lui-même,— à dédoubler sa pensée ; il ne se bornerait plus à être, à penser, à agir ; il saurait qu'il est, qu'il pense, qu'il agit; et, voyant que tout cela vient à cesser chez ses semblables, il en conclurait qu'il doit s'attendre au même sort, n se placerait en quelque sorte hors de son être pour le mieux observer ; sa pensée, échappée à ce moi unique qui la retenait auparavant captive, s'interrogerait et se répondrait; elle se créerait un langage intérieur aussi multiple qu'ellemême ; et si le besoin se faisait sentir de traduire au dehors ce langage, les moyens d'expression que possède le corps seraient là pour lui prêter leurs signes variés et letu^ inflexions dociles.
Revenons maintenant à l'un de ces groupes que J'ai représenté (pages 127 et suiv.) dans la situation critique que lui a faite le renversement récent de toutes ses conditions vitales. —Un petit être chétlf, nu et frissonnant se tord dans les convulsions de l'agonie. La mère se penche
LE MÉCANISME iNtELLECTUEL. 227
sur lui^ mêlant les cris de son désespoir à ceux que la douleur physique arrache au fruit de ses entrailles... Par moments^ elle lève vers le pire, debout auprès d'elle, dei regards qui expriment le sentiment qui la déchire, et son geste désolé lui désigne Vobjel qui provoque ce ëentiment.
Nous pouvons suivre très-exactement la marche brisée du courant d'idées qui se produit : la Jeune créature soufBrante, agitée et poussant des cris aigus, est le point de départ de ce courant ; •— il vient frapper Tintelligence de la mère qu'il traverse et dont il exalte la sensibilité,
— il se peint sur sa face, dans ses cris, dans ses gestes,
— puis il s'élance vers l'intelligence du père où il aboutit ets'arr^/e...
L'intelligence de cet être ne diffère encore de celle des autres animaux que par les dimensions plus larges du cercle tout personnel que ses ascendants ont créé à leur faculté de penser durant une période antérieure. — Son milieu bouleversé s'identifie encore avec celte intelligence; elle estencore toute subjective (t ). — L'entraînement
(4) J'ai peut-être tort, ici et plus liaut, d'employer ce mot; il ne 96 conçoit, en effet, que par Topposîtion d'un objectif qui^ ici, n'existe pas encore. Je ne sais même, — tant les deux points de tue
rtS TROISIEME PARTIE.
trës-Tif et tout particulier qu'éproore cet être pour sa compagne n'a opéré jusque-là qu'un rapprochement entre les deux aspects de son îmî, qu'il ne sait pas distinguer l'un de l'autre. — Mais yoici, dans le siège de sa pensée, trois images qui se dessinent en traits frappants, sous 1 apparence de trois expretiiom différenleê de la douleur: sa douleur à lui, causée par sa sympathie pour la mère ; la douleur de celle-ci, causée par une autre sympathie; et enfin, la douleur de l'objet qui est la source première de ce courant d'images et d'idées. La seconde de ces images, — la douleur de sa compagne, — peut encore s'identifier avec ses impressions à lui ; mais il semble que la troisième image doit tendre de plus en plus à se détacher de ses impressions, parce qu'elle est très-saisissante et qu'en même temps elle ne répond à rien qui lui soit personnel. Longtemps cette intelligence en travail peut se refuser à comprendre en autrui une douleur physique, — dont la mère a reçu de la nature la divination instinctive, — mais que rien ne révèle au
8e confondenl, — si la qualification d'objective appliquée ici à T intelligence ne conyiendrait pas mieux. Il me suffit de signaler cette hésitation que comprendront les lecteurs habitués au langage philosophique.
père^ parce que son corps ne ressent pas le contre-coup des souflVances de Fètre qui lui doit la vie^ et qu'il ne peut connaître les liens qui l'unissent à cet être. — Pourtant^ Tattention est \iyenicut excitée^ la compréhension est béante, l'effort est suprême... et paraît tout à fait à la hauteur de la tâche; car cette tâche, en quoi consistet-elle? — Uniquement en ceci : distinguer une personne, un objet différent du sujet pensant, dans cette image agitée et stridente. — La violente tension de l'intelligence n'y parviendra-t-elle pas?... Qu'elle y parvienne, et le grand phénomène que nous avons supposé plus haut est accompli!! — L'intelligence animale la plus élevée s'est enrichie d'une idée impersonnelle, elle a brisé ses entraves, elle sait que quelque chose existe (1) hors de son être en qui tout semblait exister jusque-là ; et cet élément nouveau de combinaison va aussitôt modifier l'aspect de tous les éléments personnels soumis à son contact.
Voulez-vous pousser la conquête intellectuelle plus
(I) Un fait bien remarquable, c'est que Tune des racines sanscrites du verbe être se confond avec la désignation de la troisième persontie, le pronom i7 ou lui, — Une autre correspond à Tidée de soulQe.
230 THOISIËME PAHTIK.
loin^ et vous représenter dans un seul tableau la production de ridée inverse? — Supposez que la vie du malbeu- • reux petit être s*éteigne. — Ses cris ont cessé ; la mère ne sent plus son léger souffle arriver jusqu'à elle ; et son geste suspendu exprime ce que son instinct devine.., Qu*entrevoit Fintelligenee du père? — Que ce qui existais d'une certaine façon n'existe plus de mème^ ou a cessé d'exister.
Suivez maintenant les progrès de cette lueur qui vient de jeter un éclat subit et durable dans les ténèbres de cette intelligence ; vous n'aurez pas de peine à en apercevoir la marche plus ou moins rapide. — La tendance à Videnlificalion est longtemps persistante^ et fournit au premier initié tous les procédés spontanés dont il se sert pour établir une ébauche de communication raisonnée entre lui et sa compagne. S'il YÎent à naître un nouveau fruit de leurs amours, leur entente aura déjà une base qui s'élargira en raison des besoins et de l'incapacité prolongée de cette faible créature appelant sans cesse leur secours ; etl'inteUigence légèrement dégrossie de la mère commencera à observer ces besoins, pour chercher tout autour d'elle, avec une inquiète curiosité, les moyens de les satisfaire.— Déjà les parents se sont distingués,^se sont séparés intellectuellement l'un de l'autre, et peu à
peu^ les objets qui sont à leur portée ont acquis à leurs yeux une individualité propre. Mais combien de temps encore leur pensée^ toute pénétrée d'impressions personnelles^ ne devra-t-elle pas attribuer à ces objets une manière d'être et de sentir en tout pareille à la leur?— Qu'importe 1 — Le seul pas décisif que la pensée ait à faire dans sa nouvelle voie est celui qui l'amène à se connaître elle-même ; car ce pas suffit pour l'afiFranchir . — Du jour où l'esprit, comme le corps, a acquis un œil pour se voir et assister à ses plus intimes mouvements, il se révèle, il se possède, t'I peut se rendre indépendant des intérêts du corps , — un nouveau règne commence, — l'homme
BST-NÉ.
Que de faits s'accumulent à la fois dans ce moment solennel ! — Condamnée auparavant à rester stationnaire dans un milieu stable, l'intelligence humaine devient tout à coup progressive en dépit de la stabilité de son milieu; car, dès lors elle entreprend de le connaître, et elle ne doit plus s'arrêter qu'il ne soit entièrement connu. De plus, dès son éveil, elle crée de toutes pièces l'instrument au moyen duquel le progrès doit se perpétuer de générations en générations : la parole. Car, la forme spontanée que la pensée se donne dans le premier ascendant
de chaque race est celle qui servira de règle et de moule intellectuel à toute la chaîne ininterrompue de descendants qui va se dérouler à travers les siècles. Gomme autant d*ètres vivants^ les divers langages sont contenus en germe, avec tout leur développement futur, dans les touffus linéaments de cette /brm€ qu'une circulation plus ou moins abondante et variée d'éléments transiloires devra plus tard façonner, assouplir, et trop souvent dégrader (1).
Par combien d'étonnements naïfs, de folles terreurs ti de muettes interrogations, doit se signaler cette étrange aurore de la pensée ré/Iecftte essayant ses forces! A quelles opérations brusques et heurtées doivent se prêter,— dans une intelligence adulte subitement transformée, — la mémoire de l'animal obscurcie, hésitante, mais présente encore, et cette jeune imaginalion vagabonde, effarouchée, toute de prime-sauts et de tendances à l'identi-
(1) 11 n*est pas inutile de faire observer ici, que, eu chaque langue, la forme initiale est le rudiment de la grammaire, et les éléments transitoires sont les vocables ou mots, 11 arrive, pour chaque langue, une époque où, dans le sein des nations qui la parlent, il se produit un phénomène exactement analogue à celui que nous venons de décrire pour la pensée individuelle; c'est-à-dire une sorte de retour sur elle-même, Tanalyse de ses procédés, et la consécration de« règles instinctives qu'elle s*est données. •
fication !— Une lutte^ bien timide d'abord^ s'engage entre la libre faculté qui se fait jour par brillants éclairs^ et rinfluence persistante d'un instinct de moins en moins sûr. — C'est sur cet instinct lui-même, sur ce pouvoir mystérieux auquel il semble encore obéir malgré lui, que doit surtout se porter l'examen inquiet et étonné de l'homme. Il se rappelle un temps où il ne savait pas résister à ce pouvoir... il compare la protection tutélaire sous laquelle il paraissait vivre alors, et cette liberté dangereuse que la crainte limite, en lui opposant des barrières d'autant plus étroites qu'elles sont plus vaguement tracées. — Pourquoi ces entraînements irréfléchis ? Pourquoi cette direction que suit encore machinalement chacun de ses pas? Quel est cet ordre secret qui tantôt le pousse et tantôt le retient? Qui donc, par exemple, désigne à son choix tel fruit, et l'engage à laisser tel autre mûrir inutilement sur l'arbre qui le porte?...
S'il s'enhardit à enfreindre ces tacites défenses, le mal qu'il en ressent lui apporte un remords en même temps qu'une leçon. A chaque révolte nouvelle succède un enseignement douloureux. Qu'est-ce donc que la douleur y cette lumière subite, cette image efRrayante qui, se dressant un jour hors de lui-même, a tout à coup ouvert les yeux à sa pensée? Qu'est-ce que la
t34 TROISlt:Ml!: FAHTIË.
mort qui la suit parfois?... Rien de semblable ne lui appa^ rait dans son existence passée.—Hais d'où Tient que cette existence a été brisée tout i coup? Qu'est devenu ce séjour où; pour être heureux, il n'avait qu'à obéir au guide sûr, à la voix bienveillante qui lui parlait si clairement alors pour lui signaler tout danger? Pourqu(H n'entend-il plus qu'indistinctement cette voix? Pourquoi ^ ne peut-il plus converser avec elle?... Et qui donc lui parlait ainsi ? — Quelque être semblable à lui, sans doute, mais beaucoup plus puissant.— Pourquoi ce maître qui le dirigeait et le protégeait autrefois l'a-t-il presque aban* donné? Pourquoi se cache-t-il? Pourquoi l'a-t-il chassé du pays où sont inconnues la douleur et la mort?~C'est que lui, serviteur indocile, il a désobéi, et que le Maître irrité se venge.-— Comment l'apaiser? Par quelles suppli* cations, par quels sacrifices rappeler sa faveur?— Ah! sans doute, avant tout, il faut se montrer docile aux ordres muets qu'il daigne encore donner; il faut prêter une oreille attentive à cette faible voix, à cette précieuse conscience du bien et du mal qui finirait par s'éteindre s'il ne la tenait en éveil en la consultant sans cesse.
Mais il n*est pas seul à soufiTrir. Cette chère compagne avec laquelle il fut d'abord confondu et qu'il vit un jour se séparer de lui-même, ^ elle aussi elle a perdu son
guide et son protecteur, et son indulgence irréfléchie pour les êtres sans mémoire qui grandissent autour d'elle les rend sourds aux a>is prudents qu'elle leur prodigue. Ils agissent sans règle et sans frein ; ils n'at^ tendent pas que le mal les atteigne^ ils vont au-devant de lui, ils se rinfligent entre eux, et déjà la terre s*est rougie du sang qu'ont fait couler leurs luttes insensées. Or, — au dedans de lui, — la voix du Maître crie qu'il a horreur de ce sang et qu'il maudit ceux qui le répan* dent. — Que fera le père, dans sa douleur, pour tenter d'écarter des êtres qui lui sont chers les dangers qui les menacent? — A quelle autorité aura-t-il recours pour les protéger contre eux-mêmes? — A l'autorité qui l'éclaire et parle à sa conscience; qui, terrible et clémente à la fois, s'irrite et pardonne, se Yoile et demeure présente, qui châtie la réyolte et récompense la soumission. Et, conMue il est d'abord seul à l'entendre, il se fera son intermédiaire et son ministre , il communiquera les ordres qu'il en reçoit, il se revêtira de sa puissance, il commandera et menacera en son nom, il traduira en effets sensibles ses récompenses et ses châtiments, et il déléguera à sa tendre et faible compagne la plus douce part de son autorité. Ainsi, les dangers de la liberté naissante seront atténués^ pour ceux que la faiblesse du
corpe et de l'esprit soumet à son pouvoir^ par la tutélaire apparence de la protection qu'il a perdue (i).
Voici donc^ dès l'origine^ l'ordre ncUurd établi. Ses conditions essentielles ne yarieront plus. Telles elles se perpétueront tant qu'il se succédera des générations
(4 ) Je me suis rapproché^ — dans ce double aperçu de TéTeil de rintelligence et de la constitution de Tautorité paternelle, — du récit le plus familier aux peuples de TOccident. Les origines indo-européennes auraient pu m*en fournir un autre presque do tous points semblable. J'ai cherché, du reste, ici à les confondre par quelques traits communs. Je néglige, dans ce but, d'indiquer les deux initiations que la Bible suppose, et qui ne rendent que plus facile Texplication du résultat. Qu'importe, en effet, que la situation, dlnuchée ici dans un seul couple, n'ait pu parvenir à se dessiner nettement qu'à l'aide de générations plus ou moins nombreuses commentant les traditions primitives et fortifiant l'effet des souvenirs immédiats? — Qui peut savoir û le temps qu'il a fallu pour amener rintelligence humaine à tirer d'une telle situation toutes ses conséquences n'a pas été la durée même de la période qui a précédé le dernier déluge? — Qui peut dire s'il a suffi d'un seul cataclysme pour produire une émancipation subite et totale, et si ces grands naufrages ont même pu soustraire à l'animalité toutes leurs épaves humaines? — L'opinion contraire, — qui ne peut que con6rmer mon interprétation fondamentale en lui donnant une base hbtorique, — trouve un solide appui dans l'apparition de ces races bientôt éteintes de géants brutaux et féroces qui, au dire de la Bible et de toutes les autres traditions écrites, disputèrent les pays chauds aux premières migrations venues du Nord.
d'hommes sur la terre^ quand l'égoïsme et les passions animales n'en altéreront pas les bases et n'en disperseront pas les éléments. La double autorité du père et de la mère, ainsi diversifiée par les différences que la nature y introduit, ne cessera plus de poursuivre, à l'égard des cbers objets confiés à sa sollicitude, deux buts distincts et qu'elle seule peut d'abord instinctivement concilier; car elle doit sauvegarder à la fois deux intérêts : l'un actuel, immédiat, — celui de la personne terrestre; l'autre qu'elle se définit moins et dont elle peut même ignorer les conditions et l'avenir, — celui de la personne immatérielle. — Son peu de lumières, à l'égard de ce dernier rôle, pourra le lui faire partager avec des autorités qu'elle supposera mieux instruites, mais jamais elle ne consentira à l'abdiquer tout entier; les inspirations que la nature lui fournit seront toujours plus efficaces que toute influence étrabgère, et il ne saurait plus y avoir d'absolue raison d'être pour celle-ci, du jour où le rôle dont il aura été bon jusque-là de lui confier une part n'aura plus, pour le père et la mère, aucune obscu-
nu.
Comme nous ne pouvons traiter ici ce sujet capital qu'au point de vue purement intellectuel, nous devons
no TROISIÈME PARTIE.
institution fixe et immuable aux invariables nécessités du premier âge dans chaque génération^ elle rendit progressif et mobile le régime de liberté qui devait convenir aux époques successives et aux divers centres d'élaboration intellectuelle. Or^ en ne créant pour l'âge adulte aucun frein déterminé; c'est-à-dire en laissant à la liberté générale son infaillible tendance à se développer inégalementy ne devait-elle pas permettre à la domination de quelques hommes de s'ériger en correctif^ approprié par sa fragilité même aux dangers décroissants de la liberté des autres?
Ainsi; soit qu'elle intervienne médiatement dans la direction de l'individu par l'institution permanente et inébranlable de la famille^ soit qu'elle renonce en apparence à toute intervention^ il semble à priori qu'elle a dû, ''"T&ns la société humaine, fonder à la fois l'ordre et le progrès sur ce principe unique : «Le rapport des diverses formes de Yautorité avec les divers états de Yintelligence^ tendra à se modifier, par l'action réciproque de l'une sur l'autre, de telle sorte que, dans la série des temps, la qtAantité de liberté laissée à l'individu soit en général, à un moment donné, celle qui convient le mieux à la conservation de son être au delà de cette vie ; » d'où il résulte que, par la force des choses, le degré de puissance
de rinlelligence directrice devra toujours être en raison inverse du degré de lumières de Fintelligcnce dirigée. C'est dire aussi que par là même les événements humains doivent être soumis à une sorte d'enchaînement fatal que peuvent toujours modifier des circonstances plus ou moins défavorables^ mais dont la théorie peut être exposée abstraitement^ sauf à recevoir des faits précis de l'histoire une confirmation à posteriori,
A cette loi, fondée sur la liberté même^ correspondent théoriquement trois formes générales et successives du pouvoir: la première est la réunion dans les mêmes mains de l'autorité temporelle et de l'autorité spirituelle ;--ldL seconde est Vaction séparée de ces deux autorités ; — et la troisième enfin est V appropriation de V autorité temporelle seule à la libre sauvegarde individuelle des intérêts spirituels.
Esquissons en quelques mots^ en dehors de tout fait historique particulier^ la succession normale, — le développement théorique — et les causes intrinsèques d'altération — de ces trois formes du pouvoir.
Aux premiers temps qui suivirent Témancipation de la pensée, l'homme était encore trop près de sa condition primitive, et dut bientôt être trop loin de cette impuis-
saDce à raisonner le mal qui constitue rinnocence(i), pour que l'éclat jeté par réveil de Tintelligence et la coopération de la nature à la fondation de Tordre dans la famille pussent opposer un frein suffisant au débordement de régoïsme réfléchi et des passions brutales qui sont seules à en diversifier d*abord Texpression. 11 est vrai que le sentiment de la faiblesse combattait aussi ces tendances en favorisant la sociabilité ; mais^ pour Tbomme seulement^ — en raison de la multiplicité et de l'étendue de ses besoins^ — l'état social le plus rudimentaire implique une dure nécessité à laquelle la simplicité du but commun et les conditions d'existence fournies par la nature soustraient en général les sociétés animales ; c'est la nécessité du travail collectif et individuellement désintéressé. — Imposer un travail que ne commande pas l'intérêt personnel, c'est remporter sur l'égoïsme d'autrui la plus grande et la plus difficile victoire qui, à l'origine d'une société, se puisse concevoir entre êtres de la même espèce. Or, il n'y avait ici que l'homme qui pût remporter cette victoire sur l'homme. — Là où les for-
(!) Un étal particulier d'twnocencf a dûnéanmoins persister, durant un certain nombre de générations, dans Tespèce humaine, afin d'y fixer ses nouvelles tendances ; et ce que de vagues traditions ont fait noninuT Vûijc (Vor prouve que cela a (u Vkmi en efl'el.
LE MÉCANISME lîJTE^LECTUEL. 243
ces naturelles ne suffisent pas^ il faut que Tartifice leur substitue le prestige , et le prestige le plus propre h briser la paresse innée de Thomme était déjà trouvé ; c'était celui-là même que la nature avait si utilement fourni à l'autorité paternelle^ et qui^ réunissant dans les mêmes mains les rôles les plus divers, c'est-à-dire l^ pouvoir temporel et le pouvoir spirituel devait revêtir du plus redoutable et du plus sacré caractère les hommes assez habiles pour emprunter à d'invisibles puissances le joug de fer qui seul convenait alors à leurs semblables.— Comme il n'y a pas de limites fixes à l'étendue d'un tel pouvoir, et qu'il embrasse autant d'hommes que l'illusion produite par un seul peut en atteindre, on yoit combien il doit être favorable aux premières agglomérations humaines, et combien, à l'aide des unes, il peut aisément subjuguer les autres et s'étendre sur de ^vastes régions.
A ne considérer ce régime qu'à son origine, il répond exactement au but que s'est proposé la nature à l'égard des individus pour qui toute liberté contient d'abord un danger personnel; car, — pour tous ceux qui ne participent pas au pouvoir par la communauté d'origine, par les nécessités de la guerre, par la faveur ou par un mode quelconque d'extension, — ce régime est ce que l'on
nomme feselavage ; or, Tesclayage est la nation de toute autre liberté que celle de la pensée ; encore cette liberté unique est-elle limitée, sous un tel régime, par l'alimentation d'idées fournie du dehors à l'intelligence. — n ne saurait y ayoir une discipline meilleure, pour forcer l'homme primitif, en dépit de ses tendances animales à Toisiveté, à se révéler à lui-même les admirables ressources du travail et la multiplicité de ses fruits, et pour tenir en éveil par une excitation continue sa pensée menacée incessamment de retomber dans sa sphère antérieure. Hais la durée d'un tel régime est normalement la même que celle de son utilité ; et ceux qui les premiers en reconnaissent la fragilité, s'ils n'en sont complices, sont ceux que leur intelligence et leurs services ont rapprochés du pouvoir, sans avoir pu leur en conférer le prestige. Il peut arriver alors que, pour secouer le joug, ils se fassent une arme de la puissance subalterne qui leur a été déléguée ; ou bien, que la supériorité pratique qu'ils ont acquise porte ombrage au pouvoir, désireux de soustraire son prestige à l'examen; ou enfin, que des circonstances particulières amènent les deux éléments de l'autorité à se rencontrer sur un terrain nouveau, sans s'y confondre.— Dès que Tune ou l'autre de ces voies peut s'ouvrir, l'autorité entre inévitablement
dans cette seconde phase que nous ayons caractérisée par faction séparée des deux pouvoirs. — Car la puissance temporelle de Thomme sur rhomme peut difficilement se passer de tout reflet mystérieux^ tant qu'elle n'a pas pour base^ parmi ses subordonnés^ le besoin raisonné d'un gouvernement; et d'un autre côté, le prestige surhumain dont se revêt une institution spirituelle a trop fréquemment à reconnaître l'utilité des armes temporelles pour se fermer imprudemment tout recours à cette ga^ rantie de son efficacité.
De cette double considération résulte, pour les deux pouvoirs, la nécessité d'un compromis qui consiste à circonscrire plus ou moins nettement le champ de l'au^ torité de chacun, en cimentant l'alliance par la promesse d'un mutuel appui. Cet accord est précaire et contient le germe assuré d'une lutte qui doit amoindrir l'une par l'autre les deux fractions de l'autorité. Mais^ c'est dans cet amoindrissement progressif que va se dessiner nettement le plan mobile dont nous avons formulé la loi, et c'est au sein de cette lutte, — pourvu qu'elle soit suffisamment prolongée et n'amène pas trop tôt l'absorption de l'un des éléments par l'autre, — que doit lentement grandir le double objet de la sollicitude de la nature, c'est-à-dire ïinlelligence et la liberté de Vindividu sollicité en sens
inverses par les deux intérêts si distincts que représentent les deux autorités alliées et rivales.
Dès lors, chaque unité politique et sociale deviendra un être collectif en qui apparaîtront clairement les lois générales de la vie : le pouvoir temporel en maintiendra la forme essentielle, et le pouvoir spirituel, en en façonnant les éléments transitoires, c*est-à-dire les twrftvidus, y opérera au dedans les transformations successives qui en déterminent le développement.
Si le patronage surhumain qui confère aii pouvoir spirituel toute sa force et au nom duquel il parle et agit, continuait à se réduire à celui que nous avons indiqué, rinfériorité de ce pouvoir serait manifeste^ dans la lutte sourde qui va.s'ouvrir, ne fût-ce qu'en raison de Fabandon qu'il a dû faire de tout procédé direct de répression temporelle. — Mais alors, c'est à l'une des conséquences immédiates de la condition humaine qu'il doit emprunter une force qu'aucune autre ne peut égaler. — Nous avons vu (p. i37) que l'expérience ou le simple spectacle des douleurs physiques particulières à l'homme suffisait amplement pour lui donner le pressentiment, et en quelque sorte la révélation d'une condition meilleure. De tous les sujets que l'imagination aborde et se plaît à parer,
— dès qu'elle peut prendre un suffisant essor, — celuilà est assurément le plus propre à solliciter son activité créatrice ; et tous les moyens de communication que la pensée possède, — la parole et l'écriture surtout, — ont dû dès lors être employés pour traduire, sous une forme plus ou moins précise, ses inspirations et ses rêves. — Qu'une autorité spirituelle se fonde ou se reconstitue sur une de ses révélations, et qu'elle par\ienne à montrer, par des preuves que l'intelligence vulgaire accepte alors sans contrôle, que la foi en sa mission et la mise en pratique de ses préceptes peuvent seules, au delà de la vie terrestre, assurer à l'individu une condition heureuse, et le préserver de châtiments terribles; elle retrouvera évidemment dans la puissante distribution de ces promesses et de ces menaces un large équivalent des moyens matériels qui lui font défaut; elle pourra même d'abord dominer le pouvoir contre lequel elle va lutter, de toute la hauteur qui élève les intérêts impérissables qu'elle représente au-dessus des intérêts passagers. Laissant à cet autre pouvoir le souci de fonder à son insu l'autorité impersonnelle deYÉtat sur les membres collectifs qui le composent, elle s'emparerade la vie privée par la solidarité qu'elle devra donner à tous les aspects humains et surhumains de sa doctrine, et les rapports étroits
UH TROISIÈME PARTIE.
qu'elle établira entre eux et les moindres actes de Tindi- Tidu ; et ce qui^ à ses yeux^ justifiera tous ses moyens et dissimulera plus tard tous ses échecs^ c'est Fimperturtiable foi qu'elle aura elle-même en la réalité de sa mission.
Telle est la voie générale infailliblement ouverte, — dans les conditions de lutte que* nous avons théoriquement décrites^ — à une autorité spirituelle donnant sou appui et sa foi à une révélation quelconque; mais les diverses révélations jHîuvent exprimer de bien des manières différentes le genre de bonheur qui attend l'homme dans une autre vie, et la conduite à tenir ici-bas pour l'atteindre. De là, — en supposant la séparation des pouvoirs opérée sur plusieurs points du globe, — il doit résulter d'énormes différences dans la marche des diverses parties de l'humanité et dans Véducalion progressive de la conscience individuelle. — Il est évident qu'une doctrine aura d'autant plus d'avenir et répandra d'autant plus de bienfaits, qu'elle se rapprochera davantage des vues de la nature et qu'elle tendra plus efficacement, par ses principes et des moyens pratiques appropriés à la faiblesse longtemps prolongée de la créature humaine, à détruire l'égoïsme et à placer l'individu dans les conditions d'abord les plus propres à garantir la conser\'ation
de son être immatériel. — Il n'est pas moins évident que si cette doctrine proclame Végalité de tous les hommes devant le juge qui doit décider de leur sort futur, Tautorité spirituelle qui la professe y trouvera le plus énergique stimulant pour ramener graduellement l'inégalité à sa mesure naturelle, et pour dégager peu à peu la liberté individuelle des enlraves qu'elle ne lui impose pas elle-même. Heureux les peuples à qui cette direction normale sera imposée ! Ils laisseront bien loin derrière eux tous les autres. — Mais, ne semble-t-il pas que là, comme dans tout autre développement organique, le progrès doit prendre sur certains points une allure rapide et s'y élaborer isolément, pour rayonner ensuite sur les points restés dans Tombre et s'assimiler, à un moment donné, les essais infructueux tentés en dehors du vrai chemin ? La nature ne serait pas resiée fidèle à son procédé général de développement si, même en abdiquant ici son empire, elle n'avait pas d'avance incliné les facultés humaines à suivre instinctivement ses exemples. Pour comprendre la grande œuvre que prépare la lutte dont nous venons de décrire les éléments, les conditions et les procédés, il importe de se représenter avec exactitude la situation dont cette lutte doit inaugurer la transformation.
Un pas décisif est déjà fait; la primitÎTe antipathie de rhomme pour le travail est vaincue et les nombreuses branches de sa féconde activité se partagent les forces individuelles et collectives, — les unes libres, les autres esclaves. — 11 n'est pas difficile de concevoir à quel haut degré d'organisation un tel milieu social a pu se prêter, et par quel arrêt prolongé la civilisation qui en est issue, a dû favoriser les progrès partiels de l'intelligence; car, outre son utilité spéciale pour ceux-là mêmes qu'il courbe sous un joug d'abord salutaire, Yesclavctge^ en accomplissant à lui seul les rudes labeurs imposés aux sociétés naissantes, a l'avantage d'ajourner sans danger tout problème d'équilibre général, et de laisser à ceux qu'il n'atteint pas le loisir de tourner vers l'attrayant domaine de la pensée une activité qu'aucun stimulant étranger n'a besoin de tenir en haleine. — Utile étape intellectuelle ! — Précieuses conquêtes de l'esprit qui pourront s'éclipser et disparaître, tant que les ténèbres nouvelles réclameront une autre lumière, mais qui retrouveront leur éclat le jour où la pensée alTranchie sentira le besoin de raviver tous ses foyers î — Quelque brillante que soit une telle halte, ce n'est évidemment pas là le but que l'humanité peut se contenter d'atteindre, et la nature, — son impartiale directrice,— n'a pu vouloir que l'ordre reposât
toujours sur Tabdication forcée d'un certain nombre de ses membres; une terrible menace couve au fond de ce repos factice, et la solution donnée par Tesclatage à la difficulté primitive en a fait naître une autre plus grande encore : c*est la difficulté de maintenir le travail et d'augmenter pour l'individu sa vivifiante influence, en comblant l'abîme que l'esclavage a creusé entre les hommes.
Pour mesurer la grandeur de l'œuvre à accomplir, il faut la considérer en son entier ; or, voici en quoi elle consiste : opérer d'abord cette construction longtemps réputée impossible d'une société sans esclaves ; atteindre et détruire sous toutes ses formes l'asservissement de l'homme par l'homme; donner à la famille la consécration des bases fournies par la nature ; faire du travail libre le vœu et le droit de l'individu ; révéler à celui-ci sa valeur et sa dignité, et replacer enfin entre ses seules mains l'instrument qui peut l'affranchir de la mort.
Nous en avons dit assez de la lutte par laquelle doit s'ouvrir cette période nouvelle et du rôle capital et tout tracé que l'autorité spirituelle y doit d'abord remplif pour être dispensé de détails plus précis. Arrivons donc, sans autre transition, aux causes intrinsèques qui doivent de plus en plus altérer les rapports entre les deux pouvoirs.
Plus leurs rôles se dessinent ; plus l'un cherche dans la pondération de ses éléments collectifs les moyens de se maintenir et de se fortifier, plus Tautre élève le niveau et perfectionne l'éducation de la conscience individuelle; — plus les divergences s'accusent, plus se multiplient les occasions de conflits. Comment pourraient-ils rester toujours dans leurs Umites respectives, quand le but différent poursuivi par chacun et que son utilité justifie hautement, les sollicite incessamment à dépasser ces limites? Est-il possible que l'un accepte toujours la souveraineté de l'autre dans les attributions souvent confondues où les moyens particuliers dont il dispose lui paraissent les seuls efficaces, les seules propres à le sauvegarder lui- même? Que de collisions sans cesse imminentes! Que de tentations d'absolue indépendance d'un côté et d'empiétements de l'autre!— Que de dangers cependant pour ceux qu'organise et régénère leur double autorité, si leur désunion vient à s'opérer trop ^ tôt!
De cette situation de plus en plus tendue peuvent ré-
sulter trois cas également féconds en enseignements et en conséquences : — ou bien, le pouvoir spirituel finira par l'emporter et, laissant à l'autre une autorité nominale, le soumettra en réalité à sa direction et dis-
posera à son gré de tous les ressorts politiques du gou- Yememeut; — ou bien le pouvoir temporel rompra ouvertement avec tout pouvoir spirituel humain^ lui substituera le monument écrit de la révélation sur laquelle celui-ci est appuyé^ et entraînera ses subordonnés dans sa défection ; — ou enfin le pouvoir temporel ou politique se subordonnera les représentants de Tautorité spirituelle^ les soumettra à son choix et limitera à son gré leur intervention dans les questions d'intérêt général. — En supposant trois théâtres distincts pour le développement de chacune de ces situations nou- Telles^ qu'en résultera-t-il au seul point de vue qui nous intéresse^ — celui de Yindividu ?
n ne faut pas oublier que^ dans les conditions normales de la lutte que nous avons précédemment décrites^ ce qui justifie les efforts de Tautorité spirituelle^ c'est l'influence salutaire qu'elle exerce sur la conduite privée. C'est la somme de toutes ces influences isolées qui seule
lui permet de maintenir sa puissance à la hauteur de celle qui agit sur les mêmes masses par des moyens généraux. Arrive-t-il que les actes du pouvoir temporel soient en désaccord avec ses préceptes ? sans s*inquiéter de l'utilité politique de ces actes^ elle les réprouve et pousse à la résistance les consciences qu'elle dirige. L'in-
^5^ TROISIEME PABTIK.
térét de Tiodividu sert ainsi^ par son intermédiaire^ d'utile contre -poids aux tendances erronées ou égoïstes du gouvernement temporel. Hais tout change lorsque» — dans le premier des trois cas que nous avons supposés, — l'autorité spirituelle devenue prépondérante s'empare de la direction des intérêts politiques d'une nation. C'est alors contre elle-même qu'elle entrerait en lutte, si elle continuait à favoriser l'indépendance des con*sciences. Entraînée par les nécessités souvent contradictoires de sa double tâche, elle laisse peu à peu se relâcher la rigueur de ses principes et attache, dans ses fonctions directrices une importance de plus en plus grande à ces procédés de disciphne pratique, autrefois secondaires, qui n'ont aucun rapport direct avec la conscience et peuvent, — utilement pour ses vues, — absorber l'intelligeiice individuelle. Les effets d'une telle direction ne sont pas douteux; nous les avons déjà décrits, et il est inutile d'y revenir : l'intelligence s'éteint en se concentrant dans le cercle d'opérations machinales qui lui est tracé; la conscience s'endort dans la sécurité la plus trompeuse, ou bien Tégoïsme se paye de sophismes pour concilier à la fois tous ses intérêts (1).
(1)Voir pages 144 et suivantes; 203 et 204. Le lecteur reconnaît
Le second Cd3 doit amener des effets bien différents ; et il senible au premier abord que c'est, de la part de l'autorité politique, une haute imprudence que de prendre l'initiative d'une rupture avec la rivale incommode qui, d'un côté du moins, simplifiait sa tâche en faisant servir la lulte à l'amélioration des mœurs. Il est vrai que le texte révélé, auquel l'autorité politique est la première à donner l'exemple de la soumission, peut lui-même d'un mot (1) consacrer le droit surhumain qu'elle s'attribue et ne peut abandonner, mieux que ne le faisait la précaire alliance qui vient de se rompre. Mais c'est pour les individus soumis à cette autorité désormais seule visible que la situation nouvelle semble être pleine de périls. Cette émancipation partielle n'est-elle point prématurée ? La conscience aura-t-elle assez de force pour suppléer par elle-même aux mille étais qui la soutenaient naguère, et venaient en aide à toutes ses défaillances? — Que lui restet-il pour la retenir dans le droit chemin? — Un livre qui
aisément, parmi les nations de l'Europe, celles qu'un tel engourdissement a fatalement atteintes. L'une d'elles donne aujourd'hui même au monde le spectacle des héroïques efforts qui sont nécessaires pour vaincre^ à un moment donné, les difficultés morales et puliliques cnVcs par la dtin'v Irts-prnlon^r;" d'une telle situation. (I) Rcddi' Cœsan qnod vsl Cœsari,
Î56 TROISIÈME PARTIK.
contient une promesse de vie et des règles de conduite...; c'est tout. Plus d'intermédiaire entre elle et son juge; plus de parole magique qui efface ses souillures et la délÎTre du remords ; plus de ces cérémonies imposantes; plus de ces formalités si bien adaptées à toutes les circonstances de la yie^ qui jalonnaient sa route^ et la menaient au but^ sans qu'elle eût jamais le pénible souci de s'orienter elle-même. La voilà seule et presque libre eu face d'un monde semé de tentations. A qui recourir pour s'en défendre? De qui obtenir son pardon si elle y cède? —Nulle responsabilité^ si ce n'est devant elle-même et devant Celui en qui elle a foi ; et quand la mort la soumettra à son terrible examen...^ aucune mesure préservatrice, aucun autre voile sur son passé que celui qu'y aura jeté son repentir.
On le voit,— l'épreuve est décisive. Si la conscience individuelle si faiblement enchaînée reste ferme et ne dévie pas du devoir ; si elle prend goût à la liberté et s'y sent grandir ; si les nations ainsi gouvernées présentent des mœurs plus sévères et plus pures que celles que nous avons indiquées plus haut; — la question est tranchée, la grande lutte aatleintundesesbuts: la foi désormais suffit à la conscience. Et le jour où ce sera la raison elle-même quiapportera son dogme et son inébranlable foi, la situa-
tion ne serapas changée... Quedis-je?elledonneraà cette situation la consécration et la stabilité qui lui manquent encore. Car cette sérénité de la conscience ne s'obtient ici qu'à la condition de se refuser un droit qui lui est laissé : le droit d'examen. — Cette autorité spirituelle unique, ce Livre qui promet, console, soutient, raffermit, — mais qui impose la foi, — définit-il cette foi en termes si précis qu'il n'y ait pas lieu à des interprétations diyerses? Y a-t-il quelque peu matière à variations ?.... Dès lors plus rien de fixe, plus * rien de stable. L'intelligence est lancée dans une Toie où ne se rencontre aucun arrêt. Car elle n'est plus soumise à une autorité humaine qui tranche tous les points de doctrine, donne un sens précis à toutes les obscurités, et ne permet aucune enquête sur les motifs de ses décisions. Que fera cette conscience avide de foi, naguère inébranlablement appuyée sur elle, et qui voit lui échapper cette ancre de salut? Rentrera-t-elle sous la loi de cette autorité agis* santé et parlante, mais infaillible, qui en échange de l'obéissance et de la crédulité absolues, calme le présent et garantit l'avenir? — Cette autorité n'a t)lus à ses yeux de prestige; elle voudrait et ne peut y croire ; et relevée par la main puissante de la liberté, elle sent qu'elle se dégraderait si elle se courbait de nouveau. Alors peut-être l'im-
périeux besoin de reconquérir le repol perdu déterminera-t-il de sa part un noiïvel examen^ froid^ sérieux et profond, armé des plus rigoureux procédés de la scieuœ et de la critique... Que sera-ce si cet examen détruit une à une toutes les preuTes sur lesquelles est établie Tau*^ thenticité des plus fondamentales assertions du texte sacré ? — Quel parti prendre alors, sinon d'attendre, dans le trouble et l'angoisse, le moment suprême qui fera cesser rincer titude avec la vie du corps?
Passons enfin au troUième cas qui recèle des désordres bien plus graves encore, sous le ciel orageux et plus vaste de la politique. Ce cas a pour caractère général la subordination des représentants de l'autorité spirituelle humaine à un pouvoir temporel local. — Cette condition nouvelle supprime, dans ce cas conmie dans le premier, toute lutte sérieuse et laisse dans l'ombre le texte écrit de la lot révélée* Les ministres de cette loi sont réduits au simple rôle de sujets, s'ils ne préfèrent celui de courtisans. Car si le pouvoir politique est parvenu à s'organiser, il a dû dompter les unes par les autres toutes les forces collectives de la nation, et le plus haut degré> audessous de lui, est celui qu'il accorde aux admirations et aux complaisances d'une flatterie servile. Il est aisé de
LE MÉCANISME IMtELLËCTUEL. 2fJ9
de toif de Quelle cbute profonde soiit menacées les thœtlrs fl peine Ibf Mées si, dans une telle situation, de funestes exemples partent de ce sommet social où l'autorité temporelle, désormais à Tabri du contrôle et du blflmë, peut s'ettivrer de Sa grandeur et déifier son ^oïsme. L'examen d'utt seul détail doit permettre d'eli jtiger : là toH$titulion de ta famille que la lutte qui tient de finif atâit eu spécialement pour but d'entourer de garanties solides, sous l'influence actire, impérieuse, impitoyable, de l'autorité spirituelle,— cette forte base de tout ordre régulier,— cette précieuse sauvegarde des mœurs individuelles, — ^la voit-on respectée par ce pouvoir sans équilibre et sans contre-poids? La question capitale est là;— si elle est tranchée par la négative (1), il faut - -' -- —
(1) Il serait difficile d*imagiiier un plus solennel encouragement à Tadultère que celui-ci :
« LouiSy par la grâce de Dieu, etc.
< Les bienfaits que les rois exercent dans leurs États étant la marque extérieure du mérite de ceux qui les reçoitent et le plus glorieux éloge des sujets qui en sont honorés, nous ayons cru ne pouvoir mieux exprimer dans le public Testlme toute particulière que nous faisons de la personne de notre chère et bien-aimée et féalle I/mise^Françoise,,., qu'en Itii confiant les plus hauts titres d'honneur qu'tme affection très-singulière, excitée dans notre cœur par une infinité de rares perfections, nous a inspirée depuis quelques années en sa fisiteur.... La justice ne nous permettant plus de àidé-
s'attendre à ce que le relâchement des entraves et le discrédit jeté sur la doctrine spirituelle par l'abaissement de ses ministres^ Tont plus ou moins rapidement mener cette société aux abîmes.
Laissez encore^ pendant un siècle ou deux peut-être, sous les apparences brillantes dont le vice décore les hautes régions, souffler parmi les forces vives de la nation l'esprit d'indépendance et d'incrédulité ; laissez la science, jadis inoflènsive servante, obtenir de la nature de redoutables réponses à ses patientes interrogations ; et un jour viendra où, devant tous les étais de l'ordre établi, on verra tout à coup à l'œuvre quelque hache acharnée à leur destruction. — Ici, ce sera le bon sens, ébloui par ses propres éclairs, trop pressé pour étudier sa thèse et méditer ses attaques, mais armé de toutes les pointes acérées du sarcasme, de toutes les finesses du goût, qui, de son rire implacable, harcèlera sans choix et sans
rer les témoignages de notre reconnaissance pour un mérite qm nous est si connu, ni de refuser plus longtemps à la nature les effets de notre tendresse pour Marie-Anne, notre fille naturelle, dans la personne de sa mère....
« A ces causes, après aToir le tout communiqué à aucuns princes de notre sang et plus notables personnages de notre conseil.... nous aTons érigé les terres de Vauxjours et baronnie de SaintXhrblophe en titre de duché et itairie de France, sous le nom de La Vallière. »
mesure^ toute foi^ toute doctrine^ tout principe sacré que* compromet de près ou de loin quelque superstition intolérante ou naïve. — Là^ ce sera la passion aigrie et fougueuse^ mais rafraîchie parfois par la calme contemplation de la nature qui^ poursuivant ses rancunes sur les inégalités dont elle a souffert^ signalera à la haine toutes les livrées brillantes qui recouvrent le vice, tous les privilèges qui accaparent le fonds commun, puis se reposera en construisant avec de généreux sophismes, le fantôme d'un monde idéal. — Puis, quand tout sera près de crouler, des hommes dévoués et sincères voudront tenter l'œuvre difficile et trop peu préparée de reconstruire avec les mêmes éléments, sur la liberté et la justice, une société nouvelle. — Mais, avant que leurs mains hésitantes aient pu en affermir les premières assises, des niveleurs farouches, impatients de tuer la liberté au nom d'une égalité tyrannique, confondront dans une immolation conunune et les organisateurs novices et les éléments rebelles à l'organisation.
Heureux les peuples qui sauront mettre à profit ce formidable enseignement, pour se ménager des transitions moins violentes à un ordre social nouveau ! Longtemps ils pourront se borner au rôle de spectateurs émus et attentifs, et ne ressentir que de faibles secousses du
36S THOISIËME PARTIE.
profond ébranlement qui suivra la catastrophe; car^ pouF cette conquête comme pour toute autre ^ il faut que le progrès s'élabore isolément; îl faut que le dan*gereux apprentissage de la liberté politique^ -^ sans autre contre-poids d'abord qu'une autorité mobile imposée par le hasard ou par la nécessité^ — se localise sur un territoire restreint; afin que ses fautes^ ses mécomptes^ ses désordres^ servent plus tard dé leçon toute faite à ses imitateurs atTranchis des mêmes retards par l'adoption immédiate du nouveau principe de vie sociale qui doit les régénérer.
Nous voici arrivés^ dans notre esquisse théorique du développement humain^ à cette dernière phase de l'autorité qui, pour répondre à notre programme^ doit être caractérisée par V appropriation du pouvoir t^^porel ou politique à la libre sauvegarde individuelle de$ intérêts spirilttels. Nous en avons déjà signalé l'origine dans un travail latent, lentement poursuivi à travers les siècles, et dont le résultat principal, — unique en son principe, — contient dans l'application deux éléments de réorganisation temporelle, l'un social, l'autre particulier à l'individu : c'est la détermination abstraite des droits nalurf^ de l'homme. Socialement, — ce principe est le point de vue général auquel la hi civile et pénale cherche à se
maintenir pour faire éclore et sauTegarder toutes les libertés compatibles avec Tordre; indiTiduelIement^ — la haute appréciation et Tobservation sévère de ce principe tendent à donner à la conduite privée ce régulateur souverain qui prime et remplace la loi écrite^ commande le respect aux autres hommes^ et se nomme Yhonnêur. M aiS; tant qu'aucun critérium immuable ne contrôle la définition que l'homme le plus austère et le mieux intentionné se donne à lui-même de ses droits et de ceux de ses semblables^ — la loi, fondée sur de simples abstractions^ peut en subir les variations et en consacrer dangereusement les erreurs ; et Vhonneur lui-même court le risque de laisser peu à peu se substituer à sa fière discipline la flottante autorité de Vopinion. En l'absence de tout frein spirituel et de toute foi commune^ au milieu
d'une indifférence presque complète pour les intérêts supérieurs qu'aucune autorité généralement admise ne garantit plus^ tels sont copencfant^ — tant que durera la période spontanée d'une éducation sociale nouvelle^ — les seuls appuis solides qui restent à une naticm brusquement mise en possession d'elle-même.
Pour cet être collectif^ la situation amenée par un bouleversement social est exactement analogue à celle qui, pour l'individu^ fit succéder la période de l'intelli-
genco libre à celle de Tiastinct dirigé. Chaque molécule active et passive du nouveau corps social, c'est-à-dire chaque individu acquiert dès lors, outre sa vie propre^ une part de la vie commune; et son devoir, non moins que son droit, lui commande de maintenir avec fermeté, — pour lui et pour tous ceux qui ont les mêmes intérêts, et seulementdans la mesure de son utilité réelle,— cedouble mode vital sans lequel aucune solidarité, aucune cohésion sociale ne saurait avoir de durée. Hais il y a cette différence, entre l'être individuel et l'être collectif, que celui-ci ne possède pas, par don de nature, un centre directeur auquel les dispositions de son organisme fassent automatiquement aboutir, de tous les points sensibles, les informations précises dont ce centre a besoin pour aviser aux déterminations multiples qui intéressent l'être tout entier. Le corps social, --la nation, — a possédé jusque-là, en vertu d'une investiture anormale, ce si^e de la pensée collective, ce mécanisme intellectuel qui se nomme gouvernement, tant qu'un droit, — élevé par son prétendu caractère au-dessus de la discussion, — le lui a imposé ; mais elle a brisé ce droit, elle a réduit au niveau commun ceux qui s'en disaient investis. Est-il nécessaire qu'elle rétablisse un droit équivalent et plus légitime, en constituant elle-même, par sa propre initiative, une
intelligence collective nouvelle^ un gouvernement nouveau? — Évidemment cette nécessité n'est pas absolue ; et, si régoïsme était banni de la terre, si l'individu n'avait besoin d'aucune protection contre l'individu, si l'association volontaire et empressée pouvait se mettre spontanément à la hauteur de tous les besoins collectifs et des plus vastes entreprises, Tinutilité du gouvernement serait démontrée à tous les yeux, et il s'abrogerait de luinnême. Mais, quelque rigoureuse que soit, pour un lointain avenir, cette conséquence extrême du lent progrès humain, ce n'est assurément pas dans le cas présent que cette question peut être posée avec la moindre apparence de raison. — Donc, le premier soin d'une nation mise en possession d'elle-même doit être de créer son gouvernement, ou, — pour réduire la question à ses termes essentiels, — de constituer l'organe chargé d'élaborer, d'édicter et de mettre en vigueur les lois qui devront la régir. Ainsi, par un renversement complet de l'ordre anciennement établi, c'est l'individu lui-même qui-, avant de se soumettre à la loi, est investi du droit de la faire, non pas directement, — car, dans tous les cas pos^bles, il ne pourrait en naître qu'un inextricable chaos, — mais par l'intermédiaire d'autres individus, désignés à son choix par leurs tendances et leurs
lumières ; auitquels il confie le soin de ses intérêts. En tbéori^^ on ne peut concevoir de conciliation ^us parfaite entre la liberté indiyidueUe et l'autorité, de plus absolue suppression de tout earactàre oppressif dans la loi, et surtout de plus solide garantie de l'ordre, puisque la résistance à une telle loi implique contradiction, et que celui qui la viole s'est en quelque sorte d'avance condamné lui-même.— Pour rendre frappante et complète l'assimilation du corps social à tout autre corps vivant, il suffit dès lors que l'individu, après avoir délégué son droit constituant et législatif, se réserve la faculté d'user de tous les moyens de publicité en son pouvoir, pour signaler, sans relftche, à l'autorité qui est son œuvre, les besoins nouveaux ou en soufiPrance qui doivent tenir sa sollicitude en éveil ; car, sans cette attribution pemuinente, une nation serait dépourvue de la fonction sensttive, analogue à celle qui, dans l'innervation individuelle, provoque le mouvement, La seule différence entre l'éco^ nomie naturelle et l'économie ainsi artificiellement créée, c'est qu'il n'y a pas de terme fatalement assigné à celleci; car le renouvellement ininterrompu des éléments intelligents et libres qui s'y succèdent garantit la durée de cette lutte pacifique qui donne à la vie sociale son quotidien aliment, et tient. la voie constamment
ouverte à la iaiiêfaction progrmm de tous les intérêts.
D'où ¥i^nt 4onc que cet admirable mécanisme^— au lieu d'inaugurer par le jeu régulier de tous ses rouages une forte et mue vie sociale^ au lieu de laisser entrevoir un avenir plein de promesses^ ^peut dès l'abord se voir condamné à chercher hors de lui de hasardeux expédients pour maintenir Tordre et conjurer les orages ? C'est qu'à la bienfaisante action d'un tel mécanisme une condition est indispensable^ et que^^au point où en est arrivé notre exposé du développement normal^— cette condition n'est pas encore remplie : il faudrait que Yindividu, premier et dernier terme de cette organisation nouvelle^ possédât la notion précise et invariable qui doit à ses yeux en déterminer le sens, — et il ne la possède pag.
A l'issue de la période précédente^ le seul intérêt politique apprécié^ le seul en cause^ par suite de l'obscurcissement récent^ de celui qui incombait jusque-là à une autre autorité, c'est l'intérêt dopt une vue plus nette montrerait l'infériorité^ c'est celui qui réduit toute la destinée de l'homme à son existence terrestre. Cet intérêt en général présente deux faces très-distinctes dont le choix alternatif voue d'avance à l'empirisme et à l'instabilité tous les essais de constitution. Chacune de ces
faces est caractérisée par une préoccupation dominante; Tune a pour mobile la puissance de la nation ; l'autre, son bien-être matériel. L'une sacrifie l'indiTidu à une fausse appréciation de la gloire, et impose sans nécessité l'homicide à sa conscience; l'autre, beaucoup plus sensée mais dénuée des moyens d'ennoblir la paix, relâche le lien que le sentiment national établit entre les citoyens, réduit leur Yie au seul souci de s'enrichir les uns aux dépens des autres, et prépare de nouveaux éléments de rivalité haineuse et de discorde intestine. — L'engouement excité par le premier de ces mobiles ne saurait être durable, et, pour le condanmer, son anachronisme, si je puis dire, parle plus haut encore que son iniquité; nous ne nous y arrêterons pas (1). — Mais, le second se prêtant à une aberration du sens individuel qui peut menacer l'ordre social d'une perturbation prolongée, nous devons en dire quelques mots.
Si un individu souflTre et s'irrite de la position inférieure qu'il occupe ; s'il a assez peu de fierté pour consentir à devoir à d'autres qu'à lui-même ce qui pourrait
(4) Nous auroDs cepeDdani âi revenir sur ce sujet dans la quatrième partie, et à apprécier le rôle moral de la guerre dans le passé.
rendre cette position meilleure ; s'il n'apprécie pas l'indépendance honorée que le travail lui assure^ et la dignité que lui confère son utilité sociale ; s'il ne connaît d'autre frein que les rigueurs de la loi humaine ; et s'il est trop peu intelligent pour découvrir l'égoïsme et l'ambition sous le masque de la philanthropie^ — il peut prêter roreille aux séduisants sophismes qui^ par delà le renversement de l'ordre établi^ lui montrent la réalisation régulière et légale de ses rêves dorés^ c'est-à-dire l'institution d'un nouvel ordre de choses qui l'enrichirait tout à coup au détriment de ceux qu'il jalouse. — U serait en effet on ne peut plus agréable et commode^ pour un homme en qui la conscience est muette^ de vivre un jour sous une loi qui lui donnerait le bien d'autrui^ au lieu de le punir pour s'en être emparé ; mais^ le lendemain^ sans doute^ il faudrait en édicter une autre qui déclarât inviolable le vol autorisé par la première; car^ dès le lendemain^ l'inégalité renaîtrait par l'avarice ou la rapacité des uns et par la dissipation des autres ; à moins que la loi qui présiderait au partage n'avisât à de rigoureux moyens pour maintenir le niveau des richesses^ ou plutôt pour organiser la distribution quotidienne^ faite par l'État, d'une part proportionnée aux besoins ou à la capacité de chacun. Cela revient exactement à établir sur une vaste