PRÉVU DE LÏ NIVERS SE TROUVERA TOUT ENTIER DANS SON GERME
C'est assez dire aussi, — et j'appelle l'attention sur ce point dont l'induction philosophique doit tenir grand compte,— que, des conditions mêmes de la création matérielle, découleront, sur chaque globe, ceHes d'une carrière intellectuelle déterminée, du moment qu'une espèce progressive sera appelée à y exercer une délégation du pouvoir souverain; car chacune des forces qu'aura successivement engendrées le développement inorganique et organique servira de base à la puissance croissante de l'intelligence finie, et chaque pas de cette intelligence sera marqué par la découverte d'une des lois, — immuables résultats de la création même, — qui régissent ces forces et déterminent toute la série des phénomènes auxquels elles donnent lieu, dans des circonstances données.
— Asservir progressivement toutes ces forces, et combler peu à peu le cercle de leurs applications pratiques, — tels seront le but et la formule de cette carrière intellectuelle, mathématiquement limitée sur chaque globe par le nombre des ressources qu'il offre à l'activité.
Laplace a montré comment, sans invoquer aucune intervention nouvelle de la Toute- puissance, — (c'està-dire, suivant nous, sans substituer un mode d'action
multiple et successif au mode instantané et indivisible qui peut seul se concilier avec la notion d'un pouvoir infini ou éternel,] — on pouvait expliquer la formation, les mouvements et le mécanisme des systèmes planétaires qui peuplent l'espace. Hais le monde moral restait tout entier en dehors de cette démonstration qui semblait mener au matérialisme ou à la fatalité ; — je la complète en montrant à mon tour que la liberté, loin de contrevenir à la loi, loin de contredire l'idée d'un plan rigoureusement conçu et suivi, donne au contraire à cette interprétation de l'œuvre universelle une éclatante confirmation, puisque c'est elle qui, par l'emploi qui en est fait, détermine mécaniquement la destinée de l'individu, et fait par là même entrevoir, entre les mondes, des rapports préétablis différents des rapports physiques.
Si le lecteur a bien saisi le sens de la thèse que j'ai dû morceler jusqu*ici^ afin qu'aucun ordre d'idées n'en fût exclu, il doit comprendre qu'elle se présente sous deux points de vue distincts, l'un mécanique, l'autre moral. Je n'aurai bientôt plus à ra'occuper que du second de ces points de vue qui doit me fournir la confirmation pratique de cetle doctrine; quant au premier, je suis maintenant en mesure d'en donner l'expression résumée et complète dans cette di finition malhémaiique de Thomme :
L'homme est un appareil composé de deux mécaniimei, doués chacun d'une vie propre — l'une matérielle, et l'autre inunatérielle, — et de deux forces innées agissant en sens inverse sur celui de ces mécanismes que nous nommons Vintellige nce,
La première de ces forces, — qui est commune à l'homme et à tous les autres animaux, — tend à concenrtrer sur les intérêts de la vie matérielle toutes les opérations de l'intolligence, de façon à mettre obstacle aux conditions d'unité, d'homogénéité et d'indépendance nécessaires à la constitution d'une individualité immatérielle. — C'est une force ceniripêle que nous nommons la force animale ou de concentration.
La seconde force, — conquête exclusivement particuière à l'homme, — tend au contraire à donner à la vie
LE MÉGANISHE INTELLECTUEL. 294
propre de rêlre intellectuel toutes les conditions que l'autre force lui ravit, en Taffranchissant de tout interniédiaire matériel, en élevant ses facultés actives et ses propriétés sensibles au-dessus des intérêts et des impressions de la personne animale. — C'est une force cen(rtfage que nous nommons force morale ou A'expansior^.
Tant que ces deux forces sont abandonnées à ellesmêmes, le mécanisme immatériel de l'intelligence subit passivement leurs entraînements , obéissant à celle qui reçoit des circonstances internes ou externes un accroissement d'énergie. Mais l'un des ressorts de ce mécanisme, — ^la volonté,— lui permet de réagir à son gré sur ces forces, et de favoriser ou d'entraver puissamment l'action de Tune ou de l'autre; c'est-à-dire que la volonté peut se faire le désastreux complice de la destruction ou le décisif agent de la conservation de l'individualité immatérielle.
L'appareil humain présente dans les deux sexes des difTérences remarquables. — La force de concentration agit en général plus impérieusement chez l'homme que chez la femme ; la force d'expansion est d'ordinaire plus intense chez la femme que chez l'homme; mais par contre, le mécanisme intellectuel présente chez l'homme des ressorts généralement plus achevés, mieux trempés et plus puissants. 11 en résulte, en premier lieu, que la
femme obéit plus aveuglément à des tendances qui chez elle sont favorables à la consenation de l'être immatériel, et que Fhomme, plus menacé de déchéance et de destruction, possède en revanche de plus efOcaces moyens de résistance; — en second lieu, que de ces différences mêmes naissent d'admirables conditions pour la formation d'un couple dans lequel se trouvent accrues des deux parts, en vertu de V expansion mutuelle, d'égales chances à l'émancipation de la vie après la mort du corps.
Cette émancipation, cette continuation de la vie dans une autre sphère, est le rébultat mécanique de la constitution donnée à l'être par la force à*expansion aidée et accrue par la volonté.
Et qu'est-ce qui révèle cette nouvelle expression de la vie?— c'est la doileur,— c'est cette apparente iniquité de la Toute-puissance, dont le poids va s'affaiblissant à mesure que le progrès moral rend de moins en moins nécessaires à l'humanité les énergiques appels d'une révélation permanente.
Ainsi la liberté de l'homme se rattache à l'ordre universel par le résultat prévu de ses eil'els généraux dans une masse donnée d'individus agissant dans des. condi-
lions données. -^Ainsi une loi absolue, une loi malhématique régit le monde moral comme le monde physique (i). L'assentiment de la raison à ce dogme constitue une FOI à Tabri de toute variation et de toute défaillance. L'amour de la vie ainsi comprise se transfigure et se traduit par d'autres actes et par l'appréhension d*autres dangers ; l'intelligence éclairée y supprime les pusillanimes terreurs qui n*ontque le corps pour objet, mais elle restitue sa valeur propre et sa haute signification à la période d'activité qui s'écoule sur la terre; et la responsabilité apparaît claire et nette devant la conscience devenue souveraine. — U se peut que la suppression d'une direction commode et rassurante, et l'importance subite qu'acquiert la volonté individuelle causent tout d'abord une sorte d'éblouissement et d'efiîroi; mais bientôt la volonté elle-même, habituée en d'autres œuvres à ne se roidir et à vaincre que lorsqu'elle est abandonnée à ses propres forces, retrouve ici ce surcroît d'énergie que la liberté sous toutes ses formes ne manque jamais de lui
(1) Si, par opposition à la loi de gravitation qui régit la matière, on voulait donner un nom à la loi qui régll la substance immatérielle individualisée, il me semble que le plus expressif,— en ne le détournant qu'à demi de son sens scientifique ordinaire, — serait celui de sublimation.
prêter; confiante alors en un succès qui dépend d*eUe^ elle se met résolument à la hauteur du noble emploi qui lui est laissé.
Que Ton considère alors TindiTidu : — les obstaeles intérieurs à taincre^ — la lutte à soutenir^ — la loi qui conyertit tout effort en un accroissement de yie et garantit la destinée^ — la raison qui confirme cette loi et suffit pour en acquérir et en transmettre la connaissance^ — font de l'individu un tout complet en qui se trouvent réunies toutes les conditions (voir page ^i) de Yactiviti^ du progris, de l'ordre et de la sécurité.
Hais il importe que cette sécurité ne soit jamais absolue^ et que l'individu ne puisse jamais se contenter du degré de vitalité qu'il sent à son être ; car le progrès s'arrêterait à ce moment même par l'inutilité apparente de le pousser plus loin. 11 importe aussi que l'espérance, — ce sentiment si doux et si nécessaire^ — ne soit jamais fermée aux volontés hésitantes; car l'homme peut être arrêté dans le perfectionnement de lui-même, non moins par la crainte de ne pouvoir atteindre le but, que par la certitude de l'avoir atteint. — Il faut donc que le degré précis qui constitue l'émancipation de l'être soit soustrait à la connaissance de l'individu; il faut^ en d'autres termes^ que l'existence de la loi soit connue^ mais que la formule
que lui a donnée la Toute-puissance reste indéterminée pour rêtre fini et progressif (1).
J'ai montré^ — ou plutôt j'ai laissé à d'autres le triste soin de montrer (voir pages 62 et suiv.) que tous les sentiments étroits et bas^ tous les vices^ tous les crimes^ toutes les lâchetés^ tous les plaisirs dégradants^ toutes les hontes de l'honmie procèdent de la fottt de caneentra-' tian,- Il me sera doux et facile de montrer maintenant que la force d'expansion engendre tous les sentiments
(f ) Cette indétermination des limites qui séparent deux degrés successifs de l*ètre n*a pour nous rien de nouveau ; nous avons eu déjà plusieurs fois Toccasion de Tobserver. (Voir les notes de la page 14 et de la page 1 46.)
Rien ne m*a mieux démontré à moi-même la réalité de la loi qui régit le monde moral, que Tinutilité des efforts que j*ai faits pour lui trouver une formule, avant d'avoir reconnu que le propre de cette loi est de ne pouvoir être exprimée dans ses détails en termes précis.— La possibilité de soumettre chaque cas particulier à la vérification que permet une formule enlèverait à la loi morale tout ce qui la distingue de la loi physique et Télève au-dessus de celle-ci. La vérité ne peut se présenter sous les mêmes traits dans ces deux ordres d^idées. Dans la sphère morale, les grands aspects, les traits essentiels, peuvent apparaître très-nettement ; mais, dès qu'on veut analyser et particulariser, on s'a|)erçoit aussitôt (pie tout s*estompe et devient confus. Il faut qu'il en soit ainsi; il faut qu'il reste une place au doute, si petite qu'elle soit, afin que Tintelligence ne soit pas dépossédée de cette portion de son domaine, — inconnue, vague et mystérieuse, —si nécessaire aux rêveuses expansions.
Î9(i TROISIÈME PARTIF!.
honnêtes et généreux^ toutes les vertus, toutes les grandes actions^ toutes les jouissances éleyées, tous les nobles enthousiasmes^ et toutes les consolations de l'homme ; et que ce qui est fait pour provoquer au plus haut degré ses élans, c'est YattribtU essentiel de la Toute-puissance^ — attribut éminemment attractif, qui en complète la notion, lui donne un nom nouveau, et nous révèle le sens et TinefTable grandeur de la création tout entière.
Tel sera le complément moral de cette doctrine. Puissé-je auparavant associer le lecteur à la vision sublime qui permet d'entrevoir, par delà les temps et les espaces, l'accomplissement final du plan universel!
QUATllIÈMK PARTIK
Dès le début de mon étude du mécanisme intellectuel, j'aurais pu établir et préciser un point important; mais il était bon de le laisser seulement pressentir au lecteur, pour en retarder jusqu'ici l'expression formelle. Procédant alors négativement, j'aurais pu dire :
« Si nous étudions ce nouvel appareil ( l'intelligence) dans un être qui est condamné, par ta nature ou par sa propre volonté, à la simple condition animale, c'est-à-dire à la concentration de toute sa puissance intellectuelle sur les seuls intérêts de son corps, nous pouvons à la vérité constater, au sein même de la substance immatérielle, une circulation régulière, une vie réelle ; mais c'est une
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vie purement organique, exactement analogue à celle qui circule avec la sève dans ia plante, avec les fluides et le sang dans les organes, — une vie parasite qui ne peut se suffire à elle-même, qui ne se conçoit pas sans le milieu auquel elle adhère, sans l'apport et le renouvellement des idées qui émanent de ce milieu. Elle fait partie intégrante de la personne animale ; mais, sans cette personne — hors des intérêts de laquelle il ne lui est fourni aucun élément d'entretien et de durée — elle n*a plus de raison d'être. Nous ne trouvons là aucun des caractères de Findividualité,^aucune apparence d'un consensus analogue à celui qui confère à un être matériel la mobilité indépendante. Il n'y a point là évidemment d'individu immatériel, homogène, identique à lui-même, doué d'une vie propre et d'intérêts particuliers. En un mot, s'il y a là les éléments d'une expression nouvelle de la vie, les conditions de son achèvement n'y sont pas ; ce n'en est qu'un rudiment auquel manque le principe de l'unité et que l'on peut comparer à une réunion d'organes, solidaires entre eux^ mais auxquels manque un système nerveux pour les relier et en -faire un individu, »
Est-il donc des cas oii les caractères de l'individualité qui manquent ici deviennent manifestes? Arrive- t-il que les organes immatériels se présentent à nous revêtus
d'une sorte d'innervation — immatérielle comme eux — qui leur communique une sensibilité d'ensemble indépendante et distincte de celle qu'excitent les intérêts spéciaux de la personne animale? Et cette sensibilité auraitelle pour elfet de conférer à l'être immatériel le pouvoir de percevoir ses propres alTections, de discerner au moyen de ses sensations diverses ce qui, dans son alliance avec le corps, se produit de bon ou de mauvais pour lui-même ? — Si de tels cas se rencontrent, nous serons évidemment autorisés à y reconnaître une véritable individualisalion du principe immatériel dans un être.
Or, parmi les phénomènes de sensibilité que présente la nature humaine, il en est qui offrent entre eux un contraste élrange où se discernent aisément des cas de ce genre. Ces phénomènes, bien que contraires, sont quelquefois simultanés ou se suivent de très-près. D'où vient, par exemple, que le sacriflce d'un plaisir, d'un intérêt de notre personne animale, peut devenir lui-même un trèsvif plaisir? — D'où vient que nous pouvons éprouver un plaisir semblable au moment même où notre corps ressent une douleur cuisante, loi*sque nous parvenons à dompter cette douleur, à nous élever au-dessus d'elle, à lui dire comme les stoïciens : « Tu n'es pas un mal ?» — D où vient, au contraire, qu'au moment où nous sem-
bkms le plus agréablement absorbés par une jouissance du corps ou de la vanité^ ou par quelque méchante action^ — notre plaisir^ venant à nous apparaître sous ses traits misérables, dégradants ou odieux, nous cause aussitôt la sensation la plus douloureuse? — ^Voici assurément deux états de Têtre caractérisés par deux modes de sensibilité entièrement distincts; pour s'en faire une image, il faut de toute nécessité se représenter, dans le même être, deux personnes, ayant chacune leurs sensations propres, et entre lesquelles la nature même de ces sensations diverses opère une séparation, ou plutôt, une subordination subite. Et la personne qui ici domine et absorbe l'autre par la sensation maîtresse et déterminante, qu'estce autre chose que ïindividu immaliriel que nous avons défini plus haut?
Ce phénomène est loin d'être général dans l'espèce humaine; et Ton pourrait, à cet égard, diviser cette espèce en deux classes assez nettement tranchées : dans Tune, le genre de sensibilité caractéristique qui appartient en propre à la personne inunatérielle s'est peu à peu effacé, et, chez certains sujets, a fini par devenir absolument nul; — dans l'autre, au contraire, ce genre de sensibilité a pris une importance dominante, et, parmi les hommes qui sentent ainsi, il en est qui ont acquis sur leurper-
sonne animale uq tel empire qu'ils lui interdisent tous les actes et la soustraient à toutes les sensations capables d'offenser et de froisser cette personne supérieure qui est en eux; car ceUe-ci, devenue souveraine^ obtient aisément de l'autre toutes les abstentions, tous les services désintéressés qui la satisfont et la charment. La vie immatérielle revêt donC; dans certains cas^ un caractère très-net; et tandis qu'elle se réduit chez quelques-uns à la sensibilité de l'animal^ arrivant^ chez d'autres, à un état de plus en plus complet et homogène, elle se constitue une individualité de plus en pl&s indépendante et forte.
Ainsi, on peut établir, dans Fétre immatériel individualisé, une division exactement analogue à celle que les physiologistes établissent dans Vitre matériel. Ils recon-naissent dans celui-ci deux modes de vie : la vie organique et la vie animale (i); t7 faut pareillement reconnaître dans Pétre immatériel deux modes de vie : la vie intellectuelle, et celle que je nommerai la vie morale. Ce der^
(4) Voir Blchal et toiis les physiologistes qui, après lui, ont éclairci et précisé cette grande idée aperçue par Bu (Ton. — Ce que pai dit à cet égard dans la deuxième partie ne peut sulBre qu'aux lecteurs déjk familiarisés avec cette doctrine fondamentale de la physiologie moderne.
nier mode de vie immatérielle est toujours absent chez la brute; et, de même que la vie animale peut être présente ou paralysée dans un mécanisme organique, de même la vie morale peut être présente ou par.u.ysée dans un mécanisme intellectuel appartenant à l'espèce humaine.
C'est à uDe intelligence revêtue de cette nouvelle expression de ia vie^ de cet appareil sensible et moteur^ de cette innervation morale, en un mot^ et c'est à celle-là seule que je donne le nom d'AHE. L'âme est donc^ suivant moi, une intelligence douée de sensations spéciates au moyen desquelles elle' peut arriver à la conscience de sa vie propre d'être immatériel. C'est à l'état d'âme que l'être immatériel peut se posséder, se rassembler — pour ainsi dire, ^ se sentir homogène et un ; il peut se mouvoir hors du cercle plus ou moins étendu des intérêts de la personne animale, se subordonner celle-ci^ faire prévaloir ses propres intérêts, défendre contre les tendances dissolvantes son unité et sa vie, et, une fois qu'il est parvenu à la notion précise des conditions de cette vie, reconnaître qu'elles n'ont rien de commun avec celles de la vte du corps.
Tout homme est doué en naissant d'une âme, ou plutôt d'un germe immatériel viable. La vie de ce germe, bien (|ue réelle, est longtemps confuse et ignorante d'elle-
même; son actiTité intellectuelle se manifeste en général avant son activité morale ; souvent même^ sous ce dernier aspect^ elle ne dépasse pas Tétat passif , c'est-àdire une expansion sensible et le besoin de cette expannsion. Mais^ si cette expansion est développée par des soins extérieurs intelligents ^ ou si les circonstances la favorisent assez pour que Têtre en constate le charme et en discerne les causes^ le renouvellement de ces causes devient plus ou moins facultatif ou dépendant de la volonté. Alors^ la vie morale passe à l'état actif; le mécanisme immatériel tout entier se dispose et s'ordonne pour en accroître et en régler l'exercice.
Tant que — chez l'enfant — la force animale n'a pu acquérir la puissance qu'elle cherchera plus tard à se donner par la complicité raisonnée de l'intelligence^ la force moralCj tout inconsciente et passive qu'elle est, suffit pour sauvegarder les destinées de l'être. La sollicitude de la nature semble s'être étendue plus loin encore : pendant la jeunesse, alors même que les soUicitations de la force animale sont devenues très-pressantes, la force morale lui oppose d'ordinaire une résistance longtemps victorieuse. Hais il ne faut pas que l'âme tarde alors à devenir active, car elle est sans cela menacée de faiblir de plus en plus, de subir de fréquentes intermit-
tences, et enfin de tomber dans un sommeil — précurseur de la paralysie — dont elle a d'autant plus de peine à sortir qu'il s'est plus prolongé ; et il peut venir un moment où les excitations les plus énergiques sont inhabiles à lui rendre la propriété de sentir et, à plus forte raison, la faculté de se mouvoir. Enfin, si la dissolution de Tindividualité immatérielle est si complète que les approches delà mort du corps, — malgré Vinfluence toute particulière que la nature semble y avoir attachée, — sont sans efTet sur elle, la mort de ce corps ne saurait lui rendre la vie dont elle est déjà privée.
Ici se présente une considération du plus haut intérêt. Vinfluence naturelle dont je viens de parler se manifeste par un phénomène que l'on nomme repentir. Ce phénomène étant un signe non équivoque de la vitalité de l'àme tranche mécaniquement la question de ses destinées. Hais il y a un abîme entre le repentir vrai et sa simple apparence; et l'homme qui aura dès longtemps laissé s'éteindre en lui la sensibiUté morale, en comptant sur le repentir qui doit la réveiller, se sera, par ce calcul et la sécurité paralysante qui en résulte, presque sûrement mis d'avance dans l'impossibilité de le ressentir au moment prévu.
C'est îi ce nioineut suprême surtout qu'il iuipoiie de
ne pas confoadre les effets de la crainte avec les signes d'une vitalité véritable ; car (ainsi que je l'ai déjà faibentendre ailleurs, — et je ne saurais trop le répéter), la crainte d'un châtiment, et aussi,— mais àun bien moindre degré, — l'espoir d'une récompense, produisent chez les animaux et chez l'homme dés phénomènes semblables en apparence à ceux de la sensibilité morale. Ils amènent également l'abstention volontaire d'un plaisir défendu, et le regret d'avoir cédé à ses séductions, si elles l'ont emporté sur la résistance. Mais, qu'on y regarde de près, et la différence avec la vraie sensibilité morale sera facile à saisir. Ces semblants de vitalité procèdent, non du sentiment de la liberté, mais de celui de la dépendance. II ne s'agit point ici d'une âme qui jouit de ses triomphes sur la force animale, ou qui souffre des souillures dont elle n'a pu préserver l'être qu'elle anime ; ce qui se fait entendre ici, ce n'est pas l'énergique sentiment des conditions de vie de l'ôtre immatériel, c'est le simple langage intérieur d'un calcuf intéressé; supprimez l'idée d'un maître clairvoyant, et le plus souvent ces vaines apparences morales s'évanouissent et échappent à tout diagnostic.
Qu'il y a loin de cette sensibilité avortée et obtuse aux puissants tressaillements de l'âme i>iu*venue à la pleine
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et entière conscience (relle-même ! — Souffre-t>elle de ce^ chocs extérieurs qui n'atteignent qu'elle dans l'être et lui causent parfois d'affreux déchirements... elle aime à se reconnaître même dans ces douloureux témoignages de sa vie; elle trouve à ces angoisses une âpre saveur qui les rehausse et les rend mille fois préférables aux fades plaisirs du corps ou de la vanité. Et quelle valeur peuvent conserver ces plaisirs^ quand le parallèle est direct, quand il est donné à l'âme de s'enivrer de ceux qu'elle peut tirer de sa condition terrestre ? Qu'elle se soit, une fois seulement^ largement abreuvée à quelque source enfln prodigue de ses pures délices, et ses organes intellectuels se roidiront contre les suggestions de la personne animale; ils se révolteront à l'idée d'en redevenir jamais les dociles complaisants. Parvenue à cette hauteur, elle force les horizons de ce monde à s'élargir devant elle, elle y voit grandir son rôle, elle eu comprend lu sens^ elle ne s'étonne et s'afflige plus de cet exil apparent, seul capable de la préparera une carrière plus haute. Si parfois elle a quelque peine à détacher ses regards du monde inconnu qui l'attend; si, perdant courage, elle s'attarde trop à rôver un bonheur moins activement acheté ailleurs, elle reconnaît bientôt un piège dangereux dans ces molles tendances à Fimmobilité; elle sent que
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ce n'est pas se préparer à vivre que d'aspirer au repos, et qu'il y a imprudeoce et faiblesse à quitter avant l'heure la tâche qui accroît ses forces en les exerçant. Elle revient alors à son œuvre terrestre, à ce but qu'elle doit poursuivre ici-bas, sous peine de manquer de forces pour atteindre l'autre. Son milieu actuel est composé de douleur et d*amour; quel autre serait plus propre à l'éclairer et à la soutenir? — La douleur est la révélation du bonheur par son contraire; l'amour est la révélation du bonheur par le bonheur lui-ràême. C'est dans ce milieu qu'elle doit se répandre, se mouvoir et se fortifier; elle a, pour . s'y guider, les entraînements qui naissent de ses sensations mêmes; qu'elle ne craigne pas d'y céder, dût-elle se heurter à des aspérités cruelles; — de ses déchirements comme de ses ivresses elle renaîtra toujours plus vigoureuse et plus saine.
Nous allons faire une revue rapide des principales sources de bonheur et de souffrances qui sont particulières à l'âme. Nous verrons qu'elles sont tontes indépendantes de son alliance avec le corps, toutes en dehors de ce qui compose et circonscrit celui-ci, et que par conséquent toutes impliquent une force d'expansion.
Comme cette démonstration par les faits est la seule
qui nous manque encore pour achever de résoudre la série entière des questions que nous nous étions posées, j'aurai ainsi pleinement justifié mon hypothèse fondamentale (page 63) : a La nature, ou plutôt la Toutepuissance, a laissé à certains êtres la faculté de dégager de la matière qui compose leur corps et de faire survivre à ce corps une expression plus haute du phénomène vital, une individuauté immatébieixe. » Car, ayant introduit toutes ces questions dans le domaine de la mécanique, j'emprunte à cette science elle-même l'inébranlable solidité de ses principes; et comme l'un de ces principes est que a t effet d'une force se perpétue tant qu*il n'est pas annulé par une force contraire, » l'immortalité DE l'ame, telle que je l'entends, est par là même mathé-
BIATIQUEMENT DÉMONTRÉE.
Le chapitre par lequel va s'ouvrir cette quatrième partie a spécialement pour but de traduire, dans le langage ordinaire du moraliste, la plupart des questions que nous n'avons traitées ou indiquées jusqu'ici qu'en termes purement scientifiques. Je tiens à placer sous les yeux du lecteur une sorte de contraste entre deux modes d'exposition différents et reliés seulement par quelques traits communs, afin qu'il soit bien évident qu'un aspect quelconque de la nature humaine peut toujours donner heu,
LA FORCE MORALE. 3n
an gré de Tobservateur^ soit à une question de micanû que, soit à une question de morale. Tout sujet d'étude de ce genre prend ainsi deux faces très-distinctes en cliacune desquelles peut se poursuivre isolément la recherche d'une solution; et rien ne saurait être plus précis et plus sûr que le critérium que Tune des deux solutions fournit à Tautre. Ou je me trompe fort, ou de ce procédé déjà indiqué dans la deuxième partie (p. 161) doivent ressortir, pour la conscience individuelle, l'utilité la plus pratique et le plus efficace contrôle.
CHAPITllE PREMIER
LES MANIFESTATIONS DE l'aMB
Parmi les sentiments pénibles de l'âme^ il en est un qui n'offi^e pas de compensation^ et dont elle a hâte de se délivrer. Rien ne saurait mieux exprimer le mouvement que ce sentiment imprime à l'âme^ que le mot par lequel on le désigne : l'aversion. C'est pour m'en délivrer moimême que je veux tout d'abord écarter du tableau que j'ai à présenter cette occasion unique où l'âme se fait implacable, où elle se laisse entraîner à maudire et à déclarer indignes des mêmes destinées que les siennes des êtres revêtus d'une forme matérielle semblable à celle qui l'emprisonne. Parfois cette ressemblance lui cause un moment de trouble et de malaise inexprimables, elle se prend à douter d'elle-même : « En quoi, se demande-
t-elle avec terreur^ le principe immatériel qui amme cet odieux criminel diffère-t-il de ma substance? Qui me dit que le même sort ne nous attend pas tous deux? » Mais elle ne tarde pas à discerner les différences qui se cachent sous cette apparente similitude; et le signe auquel elle reconnaît sa vitalité^ c'est son horreur même pour le crime commis^ c'est son surcroit de dédain pour ces tendances animales^— germes étouffés des mêmes excès, impuissantes émanations du corps qu'elle habite, — contre lesquelles elle entretient encore une lutte fortifiante, mais qui ne sauraient s'enhardir jusqu'à lui proposer la honte. Elle voit que rien de ce qui la rend consciente d'elle-même n'apparaît chez les misérables qui excitent son indignation; elle reconnaît en leur intelligence, quelque développée qu'elle puisse être, une paralysie totale de cette précieuse sensibilité qui lui révèle sa vie; et c'est à la brute seule, à la brute périssable qu'elle peut les assimiler, puisque c'est au service des appétits de la brute qu'ils ont laissé dégrader cette intelligence (1).
(i ) Entrons dans une cour d'assises. Voici d'un cftlé les représentants impassibles de la justice humaine^ — de l'autre deux coupables.— Quel est leur crime? — Écoutei-le, s'il se peut, sans reculer d'horreur.
Un sentiment^ douloureux encore mais d'une autre nature, s'empare de Tâme à la vue de faife moins odieux qu'il lui est permis d'attribuer à l'aberration de l'esprit plutôt qu'à sa pei*versité. Ce sentiment, très-variablé dans ses causes et dans ses effets, se nomme la pif(të. Sous l'aspect que nous venons d'indiquer, elle prend fréquemment un caractère abstrait. L'intérêt de l'âme s'attache alors moins aux faits particuliers qu'aux conditions générales desquelles ces faits découlent, et ce qui excite dans ce cas sa commisération c'est tout ce qui à ses yeux constitue un péril pour d'autres âmes (1). Ce séjour plus ou moins
G*est UQ homme et une femme accusés d'avoir fait subir à leur fille, — oDe angélique créature, — des traitements infômes. Une passion brutale et dénaturée animait ce père; et cette mère s*en est faite la complice, en cherchant à réduire la résistance de sa fille par des tortures inouïes. — Ce n'est rien encore. — Effrayés par la rumeor publique, ils ont pensé U se préparer une justification. Mais, dans ce milieu iufect, cette Vierge s'était conservée pure, et c'était là un obstacle à k justification projetée. Alors.... mais écoutez Tacte d'accusation : (Voir les journaux de décembre 4859.)
« — Ces monstres n'ont pas d'âme! » s'écrie d'instinct votre indignation.
?— C'est vrai, » répondrai-je.
(I) C'est ce genre de pitié qui, devenant une habitude et un besoin, fait le moraliite. 11 est important ici de se replacer au point
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prolongé dans les régions abstraites de la pitié est loin de lui être inutile ; car, lorsqu'elle en descend^ elle s'aperçoit^ à regard de chacun des périls généraux qu'elle a reconnus, que, de la pari des hommes qui s'y exposent, chercher à les éviter ce serait par là même apporter un remède efficace à d*aulres maux non moins dignes de pilii, c'est-à^ire à ceux qui servent d'expressions diverses à la douleur humaine.
Je vais m'efforcer de faire ressortir, sous tous ses aspects, cette importante corrélation. — Remarquons auparavant, à propos du dernier objet de pitié que je viens d'indiquer, le nouveau rôle qu'il donne à la douleur dans les relations humaines. La douleur doit dès loi*s nous apparaître comme exerçant non-seulement une influence révélatrice sur les âmes qui l'éprouvent, mais encore une influence puissamment vivifiante sur les âmes qui la contemplent. Elle y fait naitre une source abondante de souffrances sympathiques et de douces compensations. Plus la douleur d'autrui nous a fait sentir son meurtrissant contact, plus se montre persistante l'expansion passive qui en résulte, et plus est profond le sentiment de
de vue Indiqué ^ la page 163, et de relire la note qui peut seirir <rintroductioD au sujet que nous allons traiter.
LA FORCE MOKALE 3-17
bien-être qui succède à celte expansion^ quand elle a provoqué l'active réparation du mal qui avait froissé notre âme.
Nous pouvons donc rapporter à deux causes principales les mouvements et les sensiilions ({ue la pitié détermine dans rètre immatériel : ce sont, d'un côté, les périls gênéraux de Pdme, ou, en d'autres termes, les aberrations intellectuelles; et, de Tautre, les diverses expressions de la douleur. Nous venons de faire entendre que ces deux pénibles aspects de la nature humaine se relient toujours de près ou de loin l'un à l'autre; en effet, c'est toujours dans quelque aberration intellectuelle qu'il faut aller chercher la cause générale — lointaine ou prochaine — de l'un des maux inhérents à la condition actuelle de l'homme; en sorte que la pitié, éclairée par l'intelligence, doit moins s'arrêter à Veffel, quoi(ju*il se présente à elle sous des traits plus déchirants, et se hâter de remonter à la cause, dans l'espoir de trouver un remède qui, s'attaquant au principe, devra par là même s'étendre à ses conséquences.
Un fait général traduit par une foule de maux particuliers s'impose tout d'abord à la pitié; c'est l'inégahté choquante des conditions humaines. Cette inégalité résuite en principe de celle des intelligences; nous en
ayons vu dans le passé les utiles résultais ^ et nous avons reconnu la nécessité de cette sage loi de la nature. Mais^ comme toutes les lois spéciales qui régissent Thumanité; celle-ci est subordonnée à une loi plus haute qui est celle du progrès; elle peut dont être atténuée dans son principe, et l'on aperçoit par suite la possibilité d'une atténuation de ses conséquences. 11 y a de plus ici une importante observation à faire : c'est qu'il est une égalité à laquelle la nature ne met aucun obstacle, à savoir l'égalité morale, l'égalité des âmes ; que cette égalité est entièrement indépendante de toutes les distinctions sociales ; et enûn (ceci surtout est à considérer) que Viniérét général des âmes exige qu'aucune des inégalités reconnues plus ou moins nécessaires ne soient systématiquement maintenues ; car, que peut-il y avoir de plus franchement égoïste, et par conséquent de plus funeste à la vitalité d'une âme, que l'actif souci, de la part de celui qui lapossède, de maintenir et de consacrer, parmi les hommes, quelque inégalité qui lui est personnellement avantageuse, et que la nature n'a pas directement instituée? — C'est donc en face de celte aberration intellectuelle, et du péril qu'elle engendre en général pour l'âme, que Ton se trouve forcément amené lorsqu'on recherche les atténuations possibles des conséquences de
rinégalité. Mais alors Tàme^ abandonnaat un moment les maux réels, les afflictions, les misères, qui l'ont d'abord émue, se sent prise, à la vue de cette aberration elle-même, d'une véritable pitié pour ceux dont les âmes en sont les victimes immédiates.
De toutes les erreurs qui cachent un imminent péril pour l'âme, la plus funeste, celle qu'il faut plaindre avant toutes les autres, c'est celle d'un homme qui se croit investi, par une autorité surhumaine, du droit de possession sur un certain nombre de ses semblables. Quel aveuglement pourrait plus sûrement dissimuler ses dangers que celui qui a pour bandeau l'autorité même devant laquelle l'homme se croit responsable? Cette situation exceptionnelle oblige en quelque sorte l'âme humaine à prendre pour un élément de vie ce (jui l'expose à la destruction.
Je ne m'arrêterai pas à cette abjecte plaie de l'esclavage, — opprobre moderne de quelques régions de notre globe, prétendues civilisées, — qui ose chercher sa justification dans un texte malheureusement trop précis (1); car
(I) « Les serviteurs et hs stM\aiiU*s que vous aurez seront pris dans les uulious qui soûl aulour «le vous el paruii les eulauls des élran-
3i0 QUATRIÈME PARTIE.
j'hésite à croire sincère une erreur (|ue la civilisation ne parvient pas à dissiper^ et je craindrais de montrer plus de dégoûC que de pitié pour les êtres qui^ dans notre siècle, pensent encore pouvoir donner à leur intelligence le nom d'àme, quand elle manque à ce point de la sensibilité qui lui vaudrait ce nom, qu'elle se fait de sa supériorité acquise un droit et une arme pour exercer sans contrôle, sur des créatures humaines^ la cruauté et la violence. Que leurs yeux, pour s'ouvrir, n'attendent pas la sanglante leçon des représailles!
Tne erreur du même genre est bien plus digne de pitié parce qu'elle a, pour se dissiper, de moins vives lumières, et présente à l'égoïsme un leurre plus décevant; c'est celle qui, dès le berceau, s'inocule dans l'intelligence de ceux qui ont le malheur de naître sur les marches d'un trône entouré d'un prestige surhumain. Quelle lucidité peut laisser à l'âme, sur ses intérêts particuliers, un pouvoir qui croit tenir d'en haut le droit d'être sans limites? Cette erreur, toujours funeste aux souverains, a
gers qui séjounient parmi vous. Vous les achèterez d'eux, et ils seront votre propriété ; vous les transmettrez par héritage à vo's enfants après vous comme propriété, et ils seront vos esclaves à perpétuité. »
pu longtemps être utile aux peuples ; mais voici cpie^ de toutes parts^ les peuples enfin adultes voient^ sentent^ et comprennent cette yérlté invincible que le premier de tous les droits est le droit qu'ils ont de se posséder euxmêmes et de déléguer à qui leur en parait digne le soin de leurs intérêts collectifs. Heureux les souverains qui rec<Mmaîtront à temps leur erreur et sauront apprécier e bonheur d'échapper à la seule condition dans laquelle la société n'oppose pas à Tégoïsme ses entraves salutaires! Ils descendront du trône, et consentiront peut-être à y remonter, si c'est le vœu de leurs peuples qui les y rappelle; mais ils auront la prudence d'imposer à leur autorité un programme et des conditions qui, s'ils la rendent puissante *pour le bien, la réduisent à l'impuissance pour e mal. En soumettant leurs actes au plus sérieux contrôle, en se créant une responsabilité étroite, ils donneront à leur pouvoir une garantie constante de sa légilimiU, ils le dépouilleront de tout danger pour eux-mêmes. Passons aux aberrations moins dangereuses et plus vulgaires.
Voici un être, — homme ou femme, peu importe, — pour qui tout le sens de la vie se réduit à ceci : Attirer l'attention sur sa personne, en donnant le plus d'éclat possible au genre de supériorité qu'il lui est permis de
9t2 Ul^ATBIËME PARTIE.
montrer. Les avantages qui font naître le plus ordinairement cette préoccupation exclusive sont la fortune, la faveur, les agréments vrais ou supposés de la personne, et ce que Ton appelle le titre, le nom, le sang. Voici donc une vie partagée entre deux sentiments également àgmttes et funestes : le plaisir de dominer ceux qui ne possèdent pas ces avantages et le chagrin de se voir i^acé au-dessous de ceux qui les possèdent à un degré supérieur. — Et voyez, pour les plus favorisés du sort, quel plaisir et quelle gloire !
S'agit-il de la richesse seulement... le difficile est de se placer à Thumble point de vue de celui qui consacre sa vie à la faire reluire. — Avoir ainsi vécu, et n'avoir réussi qu*à attirer, par le luxe de ses dehors, d'ironiques regards sur l'indigence du fond... est-ce là un sort assez digne de pitié?
11 l'est moins cependant que le sort d'un homme qui consent à recevoir l'éclat dont il s'entoure du bon plaisir d'un autre. Quoi! ce malheureux pourrait être libre... ôtro libre, — entend-il? — c'est-à-dire posséder la source même de toutes les jouissances de l'âme ; et, sans que rien l'y force, il se donne un maître, à la condition de porter sur sa personne les brillants insignes de sa faveur! Pour jouir des marques équivoques du respect
de ceux sur lesquels il projette le faible rayon qu'il emprunte^ il se redressera d'autant plus devant eux qu'il se tient ailleurs {dus profondément courbé; et^ s'il reste quelque chose de lui^ ce sera ce glorieux soutenir : « Ce fut le plus fier des ... courtisans. »
Et cette femme... elle pourrait prétendre à cette imm<Hielle beauté que les rapides années passées sur la terre suffisent pour accroître; elle pourrait tirer des fonctions qui réclament son zèle ces pures délices dont l'âme féminine a^ bien plus que la nôtre^ le doux priTilége de dérober le secret à une yie future... Eh bien! par quels soins^ par quelle œuvre la voit-on absorbée tout entière ? -r- par une lutte acharnée, incessante, contre le temps, son impitoyable ennemi, qui détruit un à un les seuls charmes qu'elle tienne à conserver. Ses vigilants efforts sont, pendant quelques années, couronnés de succès. Mais enfin le temps reste vainqueur aux yeux de tous, à l'exception des siens. Et, pendant combien d'années encore l'infortunée va-t-elle donner au monde le plus pénible des spectacles, — celui de la vieillesse ridicule ! Elle luttera, sans trêve et sans repos, jusqu'au jour où la mort viendra fixer sur son visage cet éclat emprunté qui n'a pu réparer Vautrage des ans.
Parmi tous les éclats empruntés, l'un des plus dange-
rcux pour Tâme est assurément celui qui résulte de la valeur matérielle attachée à la transmission d'une certaine qualité de sang. Certes nous ne songerons pas à plaindre rhonune à qui des traditions authentiques permettent de remonter à travers les siècles et d*y voir, sous un toit féodal ou sous un toit de chaume, sous Farmure du chevalier ou sous l'honorable habit du travailleur utile, le nom qu'il porte préservé de toute souillure par l'incorruptible prud*hommie de ses pères, par la vertu austère et bien constatée de ses aïeules. Nous serons tentés plutôt de lui porter une respectueuse envie, car le principe immatériel qui l'anime, — épuré par la lente élaboration qu'a produite une suite ininterrompue d'âmes d'élite, — doit se prêter plus qu'un autre aux généreux élans, aux pures jouissances que ce monde peut donner.— Mais nous le plaindlrons, s'il se borne à l'étroit et vulgaire plaisir d'abriter sa nullité sous la vaine parure qui lui a été transmise; nous le plaindrons, s'il croit que ce lustre emprunté suffit dans un siècle qui s'enquiert, à la mort d'un homme, de ce qu'il a été, non pas avant de naître, mais depuis qu'il est né; nous le plaindrons surtout, s'il compromet son âme dans une opposition sottement égoïste à l'irrésistible ascension du niveau social et moral. — Hais que dirons-nous de celui qui, réduit aux
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vagues indications d'une série de noms^ *x)nsent sans rougeur à accepter le commun héritage de ;ourtisanerie et de vices qui signale plus particulièrement une caste aux sévérités de l'histoire? Et quelle situation plus digne de pitié que celle d'un homme qu'ime inflexible logique oblige^ s'il ne compte que des courtisans parmi ses ancêtres^ à s'incliner humblement devant ceux dont la race plus ancienne a eu pour berceaux des repaires crénelés?
Voilà donc^ ô hommes^ à quoi se réduisent vos plaisirs! — Voilà ce qu'est la vie pour vous ! C'est pour cela que^ libres de ne la plus perdre^ libres de lui préparer ailleurs un magnifique avenir par un présent plein de charmes^ vous consentez à la limiter peut-être à un rapide et misérable avortement ! Au lieu de connaître le bonheur de contribuer, dans la mesure de vos forces, à élever la condition morale de votre espèce, vous n'ambitionnez que la gloire de dessiner, dans ses yeux haineux ou distraits, une image qui brille et [qui passe. — vaniiiy de tous les plaisirs le plus sot et le plus plat ! quelle immense joie c'est pour l'àme de prévoir que, le jour où tu auras cessé de rapetisser les hommes, le bonheur pourra te succéder sur la terre I car, te supprimer c'est supprimer ton inséparable compagne, ou plutôt
ta reproduction sous de plus tristes traits^ — Yerwie, — le plus affreux poison, le plus meurtrier des fléaux de ce monde. Quel rêve ravissant!... Notre pauvre terre pui^ enfin de la vanité et de l'envie... le règne de la misère lires de finir par cela même que la question de Tégalité parmi les honunes se trouverait placée sur le seul terrain où elle ait une solution possible 1... Qu'importe en effet que, durant cette courte vie, les conditions restent inégales, s'il est un moyen d'amener de toutes parts les âmes humaines à un même niveau de bonheur moral?
J'ai prononcé ce nom néfaste : la misère. — Que ne puis-je, vous tous dont je viens de plaindre la vanité, faire taire un moment en vous ses inspirations malsaines, et réunir vos regards aux miens pour les porter tous ensemble vers le plus douloureux des spectacles que l'âme ait à contempler en ce monde !
Gardons-nous d'abord de nous laisser tromper par de fausses apparences. Il est une misère qui est pour l'âme une si sûre école que la pitié est, de tous les sentiments, celui qu'elle est le moins faite pour inspirer; et il faut que nous appartenions à un siècle où le développement subit des ressources du bien-être, et les appétits désordonnés qu'il excite, nous placent au milieu de circonstances exceptionnelles, pour que l'influence vivifiante
d'une telle situation ne se fasse pas plus fréquemment et plus clairement sentir. L'admirable distributeur des biens et des maux a voulu que la condition humaine présentât d'abord d'autant plus de garanties d'une autre vie que les fiiux plaisirs auraient moins d'occasions de s'offrir à l'homme durant sa vie terrestre. Nous avons déjà fait entendre et nous aurons sujet plus tard de montrer comment la nécessité du travail répond à cette prévision, et réalise ce bienfait. Montrons-en seulement ici un exemple malheureusement trop rare de nos jours :
Ce n'est pas la pitié, mais bien le respect, que commande cette pauvre famille que son travail seul fait vivre ; on n'y voit à la vérité de satisfaits que les besoins les plus essentiels; les maladies et les chômages y peuvent même amener des moments bien rudes à passer; mais, tout ce que l'économie a pu faire pour les prévenir, elle l'a fait, et elle réussit toujours à rendre les privations supportables. Bientôt le travail et la santé ramènent des jours meilleurs, et alors la joie est grande d'avoir traversé répreuve sans perdre courage, et sans daigner se plaindre. — Non, nous ne vous plaindrons pas, nobles élèves de l'adversité laborieuse ; vos âmes y apprennent à vivre, et déjà elles possèdent les plus précieux de tous les biens : elles sont libres et fières, et «lies s'aiment.
Mais, au lieu de cette pauvreté patiente et digne, représentez-vous le dégoût du travail» le désir de prendre part à ces jouissances dont la vanité se platt à foire parade, et l'ignorance la plus complète de l'existence même de jouissances plus élevées; — le gasjHllage, la débauche, et l'orgie chez l'homme; — le honteux trafic de son corps, et la rage des haillons brillants chez la femme ; — l'abandon, et la précoce émulation du vice chez l'enfont*. — Voilà la vraie misère et la vraie dégradation; voilà le désolant milieu où s'élaborent les fétides poisons de la haine et de Tenvie, où la nature humaine s'altère, se corrompt, s'atrophie, se bestialise ; et ce n'est pas l'aversion qu'elle inspire alors, car ces malheureuses créatures ont perdu jusqu'au caractère distinctif de l'humanité; la force qui pourrait les rendre sensibles aux attraits du bien s'est tellement atTaiblie en elles qu'à peine si elles sont encore libres, à peine si elles ont encore le choix entre les appétits de la brute et les instincts de Tàme étouflés dès l'enfance. C'est la pitié seule, une pitié navrante, qui s'empare de l'homme à la Mie de cette profonde altération du noble type auquel il appartient; et, de tous les maux qu'il contemple, ce ne sont pas ceux qui affligent le corps qui excitent sa pitié au plus haut degré, ce sont ceux qui, dans ce corps, éteignent Fàme; si bien que sa
main tendue déjà vers ces misères^ pour y jeter Ter qui apporterait un soulagement passager aux souffrances physiques^ hésite et réprime parfois son mouvement, retenue qu*elle est par la crainte de voir ce paUiatif irraisonné ravir ses dernières chances à la guérison morale. — Que fait trop souvent, en effet, une charité imprudente et à trop courte vue? — Elle rend ces vices incurables, en y développant le plus dégradant, le plus funeste de tous, — - la honteuse hypocrisie.
Dites maintenant, vous tous que j'ai conviés à ce désolant spectacle, ne sentez-vous pas qu'il y a autre chose à montrer à ces malheureuses créatures que la misérable lutte de vos tristes vanités ; ^ qu'il y a autre chose à exciter en elles que l'envie et le désir d'une imitation brutale; — qu'il y aurait plus de véritable joie pour vous à rapprocher les distances, en cherchant à rappeler à la vie ces âmes voisines du néant, qu'à élargir systématiquement entre elles et vous les abimes de l'inégalité?
« N'avons-nous pas fait, — pouvez-vous dire, — tout ce qui dépend de nous, en jetant à la misère, et devant témoins, d'abondantes aumônes? » Je viens de vous dire que souvent ces bribes de votre superflu, vaniteusement ou partialement distribuées, n'ont fait qu'accroître le mal. Ce n'est pas là ce qui peut rapprocher les extrêmes
sociaux. Qu'est-ce donc qu'une société qui ne peut TiTre qu'à la condition qu'une de ses fractions apaise au jour le jour les cris de détresse de l'autre? — D y a une solution, — gardons-nous d'en douter, — à cette question que présentent en termes si obscurs les époques de renouvellement social. Cette solution n'est ni dans les palliatifs quotidiens, ni dans le niTellement brutal, ni dans les rêves odieux d'un amoindrissement quelconque de la liberté individuelle; — elle est, j'ose le dire, dans les ku^es procédés pratiques d'éducation et de moralisation que le simple jeu des libertés civiles et politiques saura tirer d'une re$iauration philosophique et rtligietue.
Hais poursuivons notre étude des manifestatimis de rame.
Quel sentiment agite cette foule tumultueuse et frémissante? Qui donc provoque ces cris confus, ces démonstrations passionnées? — Est-ce une fête? — On le dirait à voir ces visages épanouis... Mais non; — des larmes furtives se mêlent à ces apparences de gaieté. Des hommes saisissent dans leurs bras des enfants et des femmes^ et la tristesse effleure un moment leurs traits. — ^ Ces tendres entraînements semblent inopportuns, car un énei^que effort les dompte, et les femmes elle&*mèmes cherchent
à amener un sourire sur leurs joues humides.— Bientôt, après un dernier et rapide adieu, tous les hommes à la fois s'éloignent en frappant l'air de leurs chants enthousiastes. Où vont-ils? — A la mort. — Pas un peut-être ne reviendra; jusqu'au dernier peut-être, ils tomberont sous les coups de l'injuste agresseur qui ose menacer l'indépendance de la patrie qu'ils vont défendre. — Mais ils ont fait d'avance à cette mère commune, à la liberté future de leurs foyers, le sacrifice de leur sang; et, s'ils meurent, leur âme, avant de quitter leur corps, se sera saturée de vie; elle aura joui de cette rare faveur du sort qui lui fait trouver en ce monde l'occasion de grandir, dans une expansion irrésistible et subite, au moment même où elle va s'élancer vers un autre.
Ce n'est pas seulement dans ces cas extrêmes que le dévouement, — de tous les actes expansifs le plus énergique et le plus vivifiant, —trouve l'occasion de s'exercer. Autant de côtés douloureux dans la condition humaine, autant de sollicitations pressantes qui portent l'âme à se dévouer. Celle de la femme surtout estingénieuse à lesdécouvrir . A celles qui ont une fois goûté les charmes du sacrifice, ne parlez pas des joies vulgaires de la vanité, des triomphes passagers de la beauté et de la jeunesse. Souvent elles se plaisent à cacher ces frivoles avantages sous les
plis sévères et sombres d'un vêtement qtd^ par son miiformité^ supprime en quelque sorte la personnalité actuelle^ et délivre sans retour l'âme de ses obsessions. Ce que vous voyez alors sous cet habit qu'entoure un invincible respect, ce n'est plus une femme ayant un visage, un nom, des intérêts particuliers; c'est une âme qui se répand heureuse, émue, légère, ailée, sur les douleurs des hommes, pour les rafraîchir et les épurer, pour animer à son contact d'une vie semblable à la sienne les intelligences qu'elle approche. Que ce soient des enfants, des pauvres, ou des malades que sa douce sollicitude cherche à arracher à l'ignorance, au vice, à la faim, au désespoir, — partout elle porte avec elle je ne sais quelle pure émanation d'un autre monde qui s'impose aux plus rebelles, les pénètre, et provoque irrésistiblement en eux les premiers tressaillements d'une nouvelle vie.
Il en est qui s'astreignent à une règle, ignorantes des dangers auxquels l'âme s'expose lorsqu'elle laisse paralyser ses élans par une obéissance irraisonnée et passive. Mais ce joug n'est le plus souvent qu'apparent, et c'est au besoin d'expansion qui les y a poussées qu'elles continuent d'obéir. — Peut-être sont-elles les instruments d'un pouvoir qui, pour se maintenir en face d'une opinion menaçante, reconnaît l'uliUté de lui opposer le spectacle
de leurs vertus. — Que leur importe? Elles Tignorent sans doute ; elles portent rarement leurs regards au-dessus du rôle qui les charme^ et l'accomplissent avec zèle^ sans se soucier des intérêts qu*il sert. D'ailleurs Tâme sainte qui a tracé ce rôle n'en a-t-elle pas écarté le danger des préoccupations personnelles par ce précepte fondamental : « Elles se souviendront qu'il faut toujours préférer à leurs pratiques de dévotion le service des pauvres. »
Des dévouements moins instinctifs^ moins doux peutêtre ^ mais plus raisonnes et plus larges^ sollicitent l'expansion de l'âme virile. Moins sensible aux diverses expressions de la douleur physique^ celle-ci s'intéresse davantage aux besoins de Tintelligence. — Voyez cet homme qui, par une froide nuit d'hiver, par des chemins glissants et escarpés, à peine éclairé par la faible lueur d'une lanterne, paraît être entraîné par une force invincible vers quelque but plein d'attrait. II est déjà cassé par l'âge, de rares cheveux blancs protègent mal contre le vent sa tête vénérable; sa marche rapide est chancelante, mais l'âme prête à ce corps usé des forces surhumaines. Quel est cet homme (!]? — Quel nom donner à
( I ) On trouTera ici un mélange d*îdées qui pourra paraître étrange;
la fonctioD qu'il remplit ?— Qu'importe!— J*9i seulemeu à caractériser ici un genre particulier d'expansion^ en montrant à rœuvre un homme animé de la rare et n<^le passion de sauver les âmes^ et ne s'en rapportant qu'à ses instincts pour les diriger dans la voie la plus sûre.
n n'est pas grand le nombre de ceux auxquels ce vieillard a consacré sa vie; mais son sort ici-bas serait rempli si aucun d'eux ne manquait au groupe heureux qu'il voudrait voir se reformer autour de lui dans le monde inconnu qui attend son âme. Il est Intelligent; il est lettré^ il aurait pu occuper un haut rang dans la hiérarchie à laquelle il a appartenu; — il ne le voulut jamais. Savait-il en effet si son âme était faite pour une plus large expansion? Savait-il si le bien^ dans une œuvre plus abstraite^ aurait eu pour lui les mêmes attraits? Sa haute raison reconnaît dans le ministère doat il fut jadis investi trois sortes de dangers qu'il évite en le réduisant à ce qu'il a de salutaire^ c'est-à-dire à son office moral. De ces dangers, le premier le menacerait lui-même; le second pourrait atteindre l'ordre social; et
c'csl que le personnage que je présente au lecteur n'a rien de noi^ mal ni d'actuel. C'est une sorte d'anticipation sur un avenir, à mes yeux, prochain, — une transition à J 'importante fonction sociale d'instituteur, telle que je la conçois.
ce sont les âmes confiées à ses soins qui seraient exposées au troisième.
n sait que le pouvoir, sous toutes ses formes^ est dangereux pour celui qui le possède^ et que Tégolsme réussit d'autant mieux à y dissimuler ses pièges^ qu'il a pour excuse une plus réelle utilité. L'étude et l'expérience des siècles lui ont montré combien l'intolérance et le fanatisme abusent aisément la conscience et savent décorer de motifs spécieux leurs violences et leurs fureurs, n sait que si; pour ses devanciers^ ce fut longtemps un devoir de lutter contre des institutions despotiques et mauvaises^ eur œuvre est maintenant accomplie^ et que ce serait ruiner cette œuvre que d*enchaîner la liberté avec la doctrine même qui a préparé son avènement, n satisfait son devoir et sa conscience en laissant dans l'ombre les points de cette doctrine qu'une remarquable coïncidence lui montre^ dans sa pratique quotidienne^ d'une inefflca cité morale d'autant plus complète que sa raison se voit plus strictement contrainte à les réprouver. Il s'est convaincu surtout qu'il n'y avait que de vaines apparences et pas un seul effet réel et salutaire à attendre de la erainle, ce mobile inférieur qui agit exclusivement sur les tendances animales de l'homme et qui ne peut plus se concilier avec des institutions libres; c'est là que se
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déroUe bieo clairement le danger moral auquel Q pourrait lui-même exposer ceux qu'il dirige. Ce qu'iléTite aussi avec le plus grand soin, c'est de plonger les âmes dans ce sommeil trompeur qu'engendre infailliblement le retour
périodique des pratiques machinales. Il cherche^ en toute occasion^ à substituer à ces pratiques la Tivifiante et libre activité de la conscience. C'est à l'égard de cette consdence seule qu'il réclame l'obéissance ; il ne veut point de ces soumissions passives qui suppriment l'initiative individuelle et font voir la perfection dans une inundnle abstinence du mal; il la montre au contraire dans la poursuite active^ énergique et résolue du bien.
« Quel sentiment pensez-vous^ — dit-il souvent^ — qu'ait voulu vous inspirer pour lui-même Celui qui vous a créés? — N'en doutez pas, c'est de Yamour. N'a-t-il pas dû alors se dépouiller de tout ce qui exclut l'amour? — Or, ce qui l'exclut, c'est la crainte, car il est impossible d'aimer ce que l'on craint. Cessez donc de vous le représenter comme un juge irrité, vous condamnant à rester immobiles après vous avoir créés libres, et toigours prêt à vous punir si vous ne tremblez pas devant lui ; car vous ne saturiez l'aimer sous cet aspect terrible qui n'est pas le sien. Savez-vous qui vous devez prendre pour juge? — C'est vous-même. Savez-vous qui vous deveï
craindre, et craindre uniquement? — C'est vous-même encore, c'est votre corps, celte exigeante prison de chair qui tend à étouffer votre âme. Voilà le commencement de la sagesse. Dès que votre crainte aura déplacé sa cause, dès que votre personne chamelle en sera devenue l'objet, vous cesserez de l'aimer par la raison que je viens de vous dire, — par cette loi de notre nature qui ne nous permet pas d'éprouver à la fois pour le même objet de la crainte et de l'amour. Mais à peine le nouvel objet de votre crainte vous aura-t-il paru indigne de votre amour que vous le jugerez bientôt digne de votre mépris; et alors vous n'aurez plus besoin de le craindre, car l'on ne craint pas ce que l'on méprise ; alors vous aurez conquis la vraie sérénité de l'âme. »
« Ce n'est que par un tel déplacement que vous changerez en amour la crainte funeste que vous inspire aujourd'hui votre Créateur, et que vous arriverez d'abord à lutter «aisément contre vous-mêmes avec vos propres forces. Ne me demandez pas de vous abuser sur la réalité de ces forces, en vous prêtant de vains simulacres que vous prendriez pour elles; je ne ferais que les paralyser. Je ne veux pas encourager votre indolence en vous soutenant à chaque pas ; je ne veux pas faire pour votre âme ce que fait le médecin du corps qui, pour consoler
:m tflATKlÈME PARTIE.
son malade, entretient jusqu'à sa On son illusion. Je veux que vous marcliiez seuls, afln que vous puissiez vousmêmes Juger de vos forces par leurs effets, d
Tels sont ses discours. — Par tous les moyens en son pouvoir, il cberclie à élargir la portée des intelligences qu'il cultive. 11 redoute tout ce qui les met à l'étroit. 11 aime mieux diriger les regards vers la voûte sans fond du ciel étoile que vers la voûte close où s*arrête l'encens. 11 poursuit l'hypocrisie sous tous les hommages, et s'indigne de rencontrer des courtisans même aux abords du trône où resplendit l'éternelle Vérité.
11 ne veut pas qu'on nomme troupeau ce petit nombre d'amis dont chacun possède une part de son âme ; il ne se considère pas comme un pasteur commis à leur garde ; il ne veut être que leur instituteur et leur conseiller; et si, pour accomplir son œuvre, il a besoin d'une autorité qui inspire un affectueux respect, ce n'est que de l'expression renouvelée de leur confiance et de leur assentiment (ju*il entend la recevoir.
Ce (|u'il se réserve avant tout, c'est la direction des jeunes intelligences, à l'âge où les tendances au bien les dominent encore ; et l'on peut aisément distinguer ceux dont il a suivi pas à pas la carrière* 11 ne s'inquiète pas
de ceux-là ; car il leur a enseigné à être libres, et, n'eût-ii pas de successeur, les générations qui naîtront d'eux trouveront l'équivalent de ses leçons sur les lèvres reconnaissantes qui se les transmettront avec son souvenir. Mais, parmi ceux dont la jeunesse a été privée de ses conseils, il en est dont rintêlligence reste obstinément fixée dans la plus déplorable erreur. Comment pourrat-il déraciner cette grossière illusion de Tégoïsme qui croit se mettre en règle avec je ne sais quel complaisant arbitre des destinées futures, en se réser\ ant une dernière heure pour accomplir une formalité? Aussi ne craint-il pas de détruire leur aveugle confiance en l'efficacité des derniers secours qu'ils attendent de son zèle. — Emporté alors par l'unique désir qui le possède, celui de les prémunir contre tous les dangers qui les menacent, il s'écrie : (f Ne comptez pas sur moi, quand la mort viendra frapper à votre porte ; j'accourrai à votre chevet comme un ami, mais non comme un sauveur. Que ferait à votre âme rhuile dont je pourrais humecter votre chair? — Non, je ne serai pas complice de ce naïf espoir de votre égoïsme; je ne viendrai pas lui proposer ce dernier calcul; je ne lui laisserai pas croire que, pour se donner accès dans un autre monde, il lui suffit de se travestir. Sachez-le bien, — je ne vous aurai été utile durant votre vie que si je
suis parvenu à tous démontrer mon inutilité au moment de votre mort. »
Ils sont rares les dévouements du genre de celui dont cet homme est un exemple; mais on ne peut nier qu'il n'y en ait. Ils demandent des âmes d'une trempe toute particulière ; mais^ ce qui leur donne cette trempe^ ce n'est pas tel ou tel dogme^ ce n'est pas — et bien s'en faut — l'esprit de caste ni de secte ; c'est seulement l'amour ardent; éclairé et désintéressé des hommes. Or^ c'est là tout ce que réclament les besoins de l'avenir.
Revenons aux entraînements naturels de l'âme.
Sympathie, amitiéy douces chaînes^ charmes de la vie terrestre^ révélation des suaves épanchements d'une autre vie! Qui peut se flatter de posséder une âme s'il ne vous connaît pas? Qui a tiré de sa condition d'homme toutes les jouissances qu'elle peut offrir, s'il n'a trouvé un petit nombre d'âmes ouvertes à la sienne, s'il ne s'est plu à leur donner en lui-même un égal accès?
Dirai-je cependant que même ici l'égoïsme réussit fréquemment à cacher un de ses pièges? — Souvent on prend |)our un sentiment réellement éprouvé le simple plaisir qu'on a de l'inspirer à d'autres; et il peut y avoir alors
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entre ces deux sentiments^ bien qu'on les confonde, toute la différence qui distingue entre elles les deux forces dont rintelligence subit tour à tour Tempire. Tandis que l'un est une véritable expansion, et détermine par conséquent une sensation toute particulière à l'âme, — l'autre n'est en réalité qu'une manière de s'aimer dans autrui, et c'est à l'égoïsme seul qu'en revient la jouissance. Le bonheur d^aimer, qui jamais ne peut être entaché d'égoïsme, est donc, en ce sens, très-supérieur au bonheur d*êlre aimé, toujours plus ou moins suspect d'alliage; mais celui-ci est toujours le complément nécessaire de l'autre; et ce n'est que d'une double expansion que peuvent naiire d'harmonieux contacts.
Voyez cette réunion de vrais amis. Aucun égoïsme étroit et sec ne pourrait se glisser parmi eux, car il s'y verrait étranger, et autour de lui se ferait aussitôt le vide. — Ces amis ont traversé ensemble les bons et les mauvais jours. La mort a éclairci leurs rangs et ne les a pas resserrés, car tous ceux qui sont partis ont laissé leur souvenir à leur ancienne place. Il semble que ces témoins muets des réunions devenues moins nombreuses répandent sur elles un charme mélancolique qui pourtant n'en altère pas l'expansive et franche gaieté. Sans parti pris d'avance, sans prétention aucune à ces tournois d'esprit
342 QUATIÈME PARTIE.
dont la yanité fait les frais, chacun fait jouir les autres de ses récits émouvants ou de ses saillies heureuses. Les opinions parfois se heurtent vivement^ mais de leurs chocs courtois ne jaillissent que d'aimables étincelles. Une convention tacite que chacun observe à son insu semble avoir banni le haïssable moi de ces causeries tour à tour enjouées* brillantes ou profondes. Ce qui y tient Tàme attentive et charmée^ c*est la nature impersonnelle des idées émises, et la large et haute sphère de ces idées, — sphère ouverte à tous, et où tous puisent à l'envi sans jamais l'appauvrir. Hais, deux choses surtout conservent à cette réunion un rare et exquis caractère : C'est d'abord, que les femmes s'y mêlent aux hommes; et puis, que parmi toutes ces âmes unies il n'en est pas une pour qui chacune des autres ne puisse être isolément une confidente intime et une précieuse conseillère. — Cet harmonieux mélange des sexes a pour résultat assuré de maintenir l'entretien au-dessus des vulgaires intérêts et des vanités frivoles; l'esprit de la femme y gagne en solidité et en étendue, — celui de l'homme en aménité, en décence et en souplesse. Le cénacle tout entier ne gagne pas moins à être restreint à un petit nombre d'amis sûrs; dans ce cercle éprouvé et suffisant pour l'expansion intime, rame acquiert cette réserve digne et flère qui lui
convient et la distingue au dehors. Car^ ce n*est pas l'âme qui se plait jamais à devenir banale et inutilement prodigue d'elle-même; et pour qu'elle connaisse tout ce qu'a d'exquis le bonheur de s'épancher, il faut que quelques âmes seulement puissent le lui faire sentir. Hais alors^ avec quelle liberté^ avec quelle plénitude elle savoure ce bonheur (i) !
Il nous serait facile de composer une réunion de ce
(<) Oh ! de se conBer, douce et noble habitude!
Non, mon cœur n'est point né pour vivre en solitude;
11 me faut qui m'estime, il me faut des amis
A qui dans mes secrets tout accès soit permis ;
Dont les yeux, dont la main dans la mienne pressée
Réponde à mon silence^ et sente ma pensée.
Ah ! si pour moi jamais tout cœur était fermée
Si nul ne songe k moi, si je ne suis aimé,
Vivre importun, proscrit, flatte peu mon envie.
Et quels sont ses plaisirs, que fait-il de la vie,
Le malheureux qui, spul, exclu de tout lien.
Ne connaît pas un coMir où reposer le sien,
Une âmeoîi, dans ses maux, comme en un saint asile.
Il puisse fuir la sienne et se rasseoir tranquille;
Pour qui nul n'a de vœux, qui jamais dans ses pleurs
Ne peut se dire : « Allons, je sais que mes «louleurs
•« Tourmentent mes amis, el, quoiqu'en mon absence,
« Us accusent mon sort et prennent ma défense? ■
André Chénier, Elégie XI 1.
genre d'intelligences d*éliie qui^ étudiées une à une^ nous fourniraient autant d'intéressants sujets d'ot)servatioD. Nous pourrions ainsi passer en revue les différents types qu'offt^nt^ dans leurs plus hautes expressions^ la vie morale et la vie iniellecituUe harmonieusement unies. Nous reconnaîtrions, dans tous ces types^ les etfets variés de deux passions qui appartiennent en propre à Tâme : la passion du vrai et celle du beau. — Poursuivre, découvrir, contempler l'un ou l'autre de ces deux aspects de la création^ — voilà, pour chacune des âmes que nous pourrions mettre en scène, la gradation du plaisir ; les trouver réunies, — voilà la jouissance suprême; les chercher en vain, s'en voir séparé par de puissants obstacles et se heurter à leurs contraires, — voilà les chagrins et les souffrances. Nous pourrions montrer par des exemples tout ce que ces ardentes passions peuvent faire entreprendre ; les fatigues, les privations^ qu'elles rendent légères; les dangers qu'elles enseignent à mépriser. Nous pourrions avoir recours à des cas particuliers pour chercher a dépeindre la soif inextinguible qu'elles excitent dans l'être, le charme vif et pénétrant que donne au bonheur de vivre l'étude sédentaire ou agitée de leur double objet, et les regrets anticipés qu'elles font naitre chez ceux qui déplorent la brièveté de la carrière terrestre
LA FORCE MOhALE. 345
Siins songer que^ de tous les élans qui peuvent rapprocher leur âme du vrai et du beau qu'elle poursuit^ le plus direct et le plus sûr est celui qui suivra leur dernier soupir. — Mais il serait trop long de présenter ici autant de' types spéciaux que Fâme peut offrir en ce genre de manifestations diverses. Bornons-nous donc à quelques idées générales.
L'ignorance a été donnée à Thomnie afin que Tmconnu tînt toujours ouvertes pour Tâme les deux sources intarissables que nous venons d'indiquer. Ces deux sources ne paraissent isolées qu'à ceux qui ne remontent pas h leur commune origine. En toutes choses^ le vrai est un; le beau a des aspects variables et multiples^ mais il ne se montre lout entier que là où il peut être ramené à l'unité et au simple; — c'est qu'alors, en ce point, il se confond avec le vrai.
Il n'est aucun aspect du monde physique et du monde moral qui ne puisse fournir à Tàme les sensations qui émanent du vrai et celles qui émanent du beau, parce que chacun de ces aspects a un côté accessible ou réel et un côté inaccessible ou idéal ; et ces sensations peuvent naître, à des degrés très-divers, de la simple connaissance
348 OlATRItME PARTIE.
pathiqueSj la sensation du beau ne saurait être produite, car la sensibilité animale est seule affectée, et la seo^bi* liti* morale n'est pas en cause. Il faut donc que l'ime du poète ou de l'artiste se montre dans son œuvre pour que l'âme du lecteur ou du spectateur y soit sensible ; il faut, en d'autres termes, que l'œuvre soit morale pour être déclarée belle.
L'art qui ne crie pas laisse Tàme froide. Pour donner à l'âme l'équivalent des jouissances que lui fait éprouver la contemplation directe de la nature, l'art ne peut se borner à reproduire servilement celle-ci ; car dans l'art comme dans la nature, le sens du beau n'est vivement éveillé par la contemplation que lorsque l'œuvre révèle l'auteur, et qu'avec les traits matériels de l'une, l'âme qui contemple peut composer les traits immatériels de Fautre. De là vient que le grand art est rare et que le talent ne peut jamais se confondre avec lui. Souvent la jeunesse d'un homme crée des œuvres vraiment belles. Peu à peu, dans celles qui les suivent, se fait remarquer un inexplicable déclin; regardez-y de près; ce sont les envahissements de l'égoïsmequi ont tari en lui les sources du beau et l'ont entraîné à sacrifier aux tendances animales de son temps.
L'art, ayant pour élément l'idéal, est illimité comme
lui. Le beau qui est son but et son pôle ne peut avoir sur la terre de type défini et absolu ; car, le jour où ce type serait réalisé dans une branche quelconque de l'art, Factivité de l'imagination aurait une limite dans cette voie, comme elle en a une dans tontes les voies du réel nécessairement bornées par ce que nous pouvons atteindre.
L'art, comme la science progressive, ne se conçoit que dans un milieu imparfait. Mais la science n'a plus d'avenir dans un milieu où la réalité est devenue la plus haute expression possible du bien, tandis que, même
dans un tel milieu, l'art a toujours une fonction à remplir,
parce qu'il peut toujours imaginer et peindre un milieu composé d'éléments supérieurs. — Quand la terre aura donné à l'homme son maximum de puissance et de bienêtre, le rôle de la science sera fini, et l'art, ne pouvant plus même imaginer le mieux sur la terre, se tournera tout entier vers la sphère entrevue sur laquelle ses œuvres fixeront les regards de l'humanité. — Alors naîtra son véritable règne (1).
Au rebours de la vie animale qui tend sans cesse à re-
(*) J'éclaircirai celle idée dans le chapilre suivant, consacré au «rut el au beau absolus. Je ue traite ici ce sujet qu'au point de vue <les seosatious de ràuie,— ce qui m'oblige h le scinder.
352 QUATRIÈWt PARTIE.
et la torture à laquelle Tinterprélation des faits ne peut toujours résister, finissent par opérer une démonstratioD par labsurde de la fragilité des doctrines prétendues immuables. C'est la loi du progrès dont f inquiète mobilité de quelques âmes est l'agent. La loi du progrès est trèsjDrdinairement méconnue dans le présent, parce qu*on compare les côtés défectueux de la situation actuelle aux côtés brillants des situations passées qui seuls sont restés visibles, et aussi parce que chaque situation se croit définitive, et s'effraye des déchirements que toute modification radicale entraîne nécessairement avec elle. Peu à peu cependant l'illusion cède, à mesure qu'un déclin croissant atteint une à une toutes les institutions que la doctrine encore régnante avait fondées.
Si l'on voulait étudier isolément l'histoire de l'esprit et celle de l'âme, on verrait que, tandis que la première se divise en courtes et nombreuses étapes, la seconde ne se compose que de longues stations séparées entre elles par des périodes transitoires plus ou moins agitées et durables. - L'explication de cette double progression est facile à saisir.
La dignité de Fâme lui commande de ne pas trembler pour elle-même ; car, trembler pour soi est le propre de la vie anhnale. Or, ce qui, en ce point essentiel, l'affermit
et la relève, c'est la foi. Quand Tâme appuyée sur sa foi s'avance hardie et contiante, elle ignore la crainte. Hais tant que cette foi est assise sur une base que l'esprit peut ébranler, l'âme n'est jamais à l'abri du danger de s'en voir déposséder; et ce danger, une fois entrevu, la plonge dans des terreurs indignes d'elle qui la font vaciller, douter d'elle-même, s'obscurcir, et quelquefois s'éteindre dans le désespoir. L'esprit qui ne connaît pas la crainte parvient d'ordinaire à la rassurer, mais en lui dressant un autel à l'étape où il s'est arrêté lui-même; et l'âme y campe, et y séjourne, jusqu'à ce que la distance qui la sépare bientôt de l'esprit toujours en chemin soit de nouveau trop grande, et que les attaches qui les unissent finissent par se rompre ou l'entrainer. Ces ruptures et ces rapprochements peuvent se renouveler bien des fois sur des points isolés ; et la situation n'arrive à une tension extrême et sans remède que lorsque, de part ni d'autre, il n'y a plus de concession possible. Alors naissent les transitions orageuses qui amènent de si douloureuses scissions entre les âmes. Le nombre est restreint de celles qui ne trouvent d'attraits qu'à la vérité claire et nue ; la plupart se plaisent dans les mystérieuses et poétiques pénombres, et ont horreur de l'audace irrespectueuse qui, au nom de la vérité, abat violemment ses
35i UtATRlËMË PARTIE.
fausses apparences — Hais^ c'est à cette audace que reste toujours la victoire.
Il est nécessaire qu'en toute société^ en toute collection plus ou moins nombreuse d'individus^ la sensibilité de l'âme trouve à se satisfaire dans des voies différentes. Il est nécessaire à l'activité morale que certaines âmes tirent un plaisir de ce qui pour d'autres est une souffrance. La vitalité des unes et des autres n'en est-elle pas également accrue? — Ces souffrances et ces plaisirs^ ces désaccords^ ces scissions pénibles^ se manifestent souvent dans une même intelligence. Quel malaise, quelles angoisseS; pour une intelligence éprise du vrai, toute pleine encore d'amour et de respect pour une de ses apparences consacrée par une vénérable ancienneté, et qui se voit forcée de rattacher péniblement à cette apparence les faits contingents qui la contredisent, et se multiplient avec une désolante persistance ! — Longtemps eUe persévère à multiplier elle-même, à accumuler et à souder ensemble les explications laborieuses qui dissimulent si imparfaitement les discordances croissantes. — Mais un jour arrive où tout à coup cet échafaudage s'écroule... Heureux alors celui pour qui une nouvelle image de la vérité se dégage des ruines, et apparaît reliant à sou centre lumineux les rayons épars dont il avait
yainement affublé Terreur! Ayec quelle joie émue et tremblante il salue la vérité nouvelle ! Avec quelles délices l'âme longtemps comprimée s'élance^ se dilate^ et savoure cette expansion subite que lui permet un horizon plus large !
Lvi santé de Tâme est donc la foi. i^lus cette foi est simple plus elle est parfaite^ parce qu'elle est moins sujette aux variations. Plus elle s'embarrasse de dogmes compliqués^ plus elle expose l'âme à ces chocs douloureux que nous venons de décrire, lorsque l'un de ces dogmes vient à être ébranlé par l'enquête révolutionnaire de l'esprit. La démoralisation qui signale les périodes de transition montre quel intérêt capital aurait l'âme à adopter résolument une foi qui laisserait ouverte et libre toute la carrière que l'esprit peut parcourir. — Cette foi n'aurait plus à redouter la critique, et ne pourrait plus entraver les progrès; elle soustrairait à la lutte la région élevée et sereine où l'âme aime à planer sans trouble ; elle épargnerait à l'avenir le retour des scissions pénibles et des traasitioDS agitées ; et à elle appartiendrait enfin l'inaliénable direction des idées et des mœurs.
Que l'âme place son fanal au delà de toutes les étapes
de l'esprit ; et Tesprit, guidé par cette immuable lumière, n'aura plus^ pour s'y diriger^ d'autre chemin que la ligne droite.
CHAPITRK 11