LE VRAI RT LB BEAU
a Peut-être quelque chose d'analogue à ce qui s'est a passé daus les sciences physiques se passera-t-il ici. Au a premier moment^ on put croire que les sciences moa dernes^ en détruisant le système primitif où les phénoa mènes de la nature étaient Foeuvre d'agents libres^ « allaient détruire la beauté de TuniTers et tout réduire a à un plat réalisme sans mystère. Bien des âmes tendres a pleurèrent ce monde enchanté où yécut l'humanité « ignorante^ ce monde où tout était moral^ passionné^ a plein de yie et de sentiment. On crut que la science « allait diminuer le monde. En réalité elle l'a infiniment
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a agrandi. Les idées qui semblaient dans l'antiquité les a plus exagérées se sont trouvées étroites, mesquines, « puériles, comparées à ce qui est. La terre semblable <x à un disque, le soleil gros comme le Péloponèse, les « étoiles roulant à quelques lieues de hauteur sur les tf rainures d'une voûte solide, un univers fermé, enci touré de murailles, cintré comme un coffre; voilà le a système du monde le plus splendide que Ton eût pu a concevoir. Qui oserait le regretter en présence de celui « que la science a révélé? L'hypothèse mécanique de <E Newton n'est-elle pas plus grandiose que celle des « anges mouvant les sphères, et l'histoire du globe, a telle que la géologie permet déjà de l'entrevoir, n'estce elle pas plus poétique que le monde façonné àja main tf il y a cinq mille ans? Croyons hardiment que le sys- « tème du monde moral est de même supérieur à tous « nos symboles. Ne.pleurons pas les chimères enfantines c( des époques naïves. Le rêve pâlit toujours devant la « réalité, laissons la science inflexible attaquer avec la <r rigueur de ses méthodes ces problèmes résolus depuis o des siècle^ par le sentiment et l'imagination. Qui sait cr si la métaphysique et la théologie du passé ne seront cr pas à celles que le progrès de la spéculation révélera « un jour, ce que le Cosmos d'Anaximène ou d'indico-
« pleustès est au Cosmo» de Laplace et de Humboldt (i)? » J'ai voulu citer tout entière cette conclusion que Fun des plus éminents esprits de ce temps donnait récemment à un remarquable travail sur Vavenir religieux des iociilés modernes, parce que, — bien que mon opinion sur. cet avenir diffère en plusieurs points de la sienne, — je ne saurais rien trouver qui répondit mieux que sa conclusion au sentiment que je me suis proposé d'exprimer dans ce livre.
Oui, répéterai-je après lui, a le rêve pâlit toujours devant la réalité; et je ne crains pas de dire que le système du monde moral dont je m*efforce de démontrer la réalité m'apparait si grandiose et si beau, que je tiens cette beauté même pour Tune des plus concluantes de ses preuves. — Car Tâme a une sorte de logique spontanée, brève et impérative qui, pour ne pas se soumettre aux procédés précis et positifs, n*en a pas moins une haute et incontestable valeur. Elle se platt, par exemple, à cet enthymême irrégulier : « C est plus beau, donc c'est plus vrai. » Un tel raisonnement est assurément fort incomplet et peut, dans une foule de cas, engendrer Terreur;
(nu. Ernest Renan. (Rerue dfH Deux hfomlen, 15 octobre 4860, p. 797.)
maiS; après qiie la logique rigoureuse a imposé sa loi dans tout ce que l'esprit peut atteindre^ force lui est bien de se modifier et de s'assouplir quand il s'agit de poursuivre le vrai dans les régions où il ne peut pas ne pas être^ mais où il ne peut plus être soumis à un examen direct. Ainsi^ entre deux théories également solides, mais dont l'une est incontestablement plus grande et plus belle que l'autre, il ne me semble pas qu'on puisse hésiter à donner la préférence à la première, à moins de supposer qu'une idée quelconque, éclose dans un cerveau humain, puisse surpasser en beauté l'idée correspondante émanée de la pensée toute-puissante. — C'est ce victorieux ascendant du beau qui a si longtemps permis au spiritualisme de se passer de preuves; et ce qui opposera toujours un invincible obstacle aux progrès de la science matérialiste, c'est qu'elle ravit au vrai sa confirmation par le beau.
Je crois inutile d'insister beaucoup sur un parallèle entre les deux doctrines : si vous réduisez la destinée de tous les hommes à leur condition terrestre, la création n'a pas de sens; ou plutôt, elle a un sens très-précis en tout ce qui ne concerne pas la créature humaine, mais à cet égard et à celui-là seul, cette œuvre magnifique est avortée misérablement. Que la condition actuelle de
riiomme tous représente au contraire le plus bas degré de la vie immatérielle proprement dite^ et aussitôt tout prend un sens^ tout s'illumine^ tout resplendit de la plus éclatante beauté.
Jusqu'ici la doctrine spiritualiste ne va pas plus loin, ou, si elle élargit ce point de vue, c'est pour le peupler de créations imaginaires auxquelles le monde visible et accessible à l'observation n'a plus aucune part. — Voyons cependant s'il ne serait pas possible, en creusant plus profondément le domaine du réel, d'en faire jaillir quelques indications que le beau viendrait ensuite animer de ses reflets. Aucun point de vue ne saurait être plus synthétique; aussi nous amène-t-il à présenter ici la $ynlhè$e générale d'une doctrine qui, pour répondre à son titre et à son but, doit embrasser I'univers moral.
Jetons d'abord un coup d'oeil général sur le grand phénomène de la vie.
11 est impossible de considérer la vie comme une simple propriété de la matière; car, pourquoi la matière seraitelle tantôt douée, tantôt dépossédée de cette propriété ? Pourquoi le même appareil vivant manifesterait-il sa vie tantôt par tel phénomène tantôt par tel autre? — Toute propriété de la matière implique, dans des circonstances
donaées, un résultat fatal ; tout acte vital au contraire implique une force élective: — tout mouTement de la matière proprement dite implique une impulsion étrangère ; tout phénomène vital au contraire est automoteur et spontané. Entre la matière inerte et la matière vivante, il n*y a que des oppositions et pas un rapport; pour caractériser l'un de ces états, il faut user de termes diamétralement contraires à ceux qui caractérisent Tautre. Si donc la vie était une propriété de la matière, il faudrait admettre que les diverses propriétés de la matière sont contradictoires entre elles.
Si la vie n'est pas une propriété de la substance matérielle, il faut de toute nécessité qu'elle procède d'une autre substance alliée temporairement à la matière, et qu'elle résulte, dans ses diverses manifestations, des propriilé$ de cette autre substance. On est encore bien plus irrésistiblement amené à cette conséquence si l'on croit à une autre vie; et, à ce point de vue, aucune doctrine spiritualiste ne peut s'y soustraire. Si l'âme n'était qu'une propriété de la matière qui compose le corps, comment pourrait se concevoir son immortalité? Une propriété peut-elle être détacliée de la subsfaince qui la possède; un attribut, une qualité, un mode d'être, une abstraction en un mot peut-elle avoir une vie indépendante de
son sujet? — L'âme ne peut se conceToir que comme un être dont tous les caractères individuels sont empruntés à une substance absolument distincte de la matière et soumise à de tout autres lois.
Ceci admis^ les divers degrés de la vie pourront s'exprimer d'une manière très-simple; et nous n'aurons besoin pour cela que de nous représenter les effets divers de cette propriété irrécusable de la substance immatérielle que nous avons nommée plus haut une force éleclive, c'est-à-dire le pouvoir de choisir déterminé par une impressionnabilité propre qui peu à peu se traduit en sensibilité.
Dans les phénomènes de simple affinité chimique la substance immatérielle choisit, parmi les éléments atomiques^ ceux qui peuvent concourir à la formation de tel ou tel composé ; — dans la vie organique, cette substance choisit, parmi les éléments de son milieu matériel^ ceux qui peuvent concourir à la formation et à la conservation de tel ou tel type végétal ou animal, — dans la vie animale proprement dite, cette substance, déjà voisine de l'individualisation, choisit, parmi les éléments de ses déterminations intellectuelles, ceux qui peuvent concourir aux jouissances et à la conservation du mot matériel ; — dans la vie humaine enfin, qui n'est que l'expression em-
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bryonnaire d'un mode vital appelé à une antre sphère, cette substance choisily panni les éléments de ses déterminations^ ceux qui peuvent concourir aux jouissances et à la conservation du mot immatériel. Mais, dans ce dernier cas, en raison même de la nature mixte de Fètre humain, cette substance doit nécessairement osciller entre les intérêts matériels et les intérêts immatériels; et, c'est de ce choix à faire entre deux sensibilités rivales, de cette propriété élective qui, en se divisant, devient une faculté, que résulte le libre arbitre.
Est-il rien de plus net et de plus frappant que le plan 5Utt7t dans cette progression gmduéedont tous les termes peuvent se trouver réunis dans l'homme? Elle se formule ainsi :
Dans la vie matérielle et dans la vie inunatérielle deux degrés exactement semblables : l'un parasite, l'autre indépendant.
Premier degré de la vie matérielle, mode parasite : la plainte ;
Second degré de la vie matérielle, mode indépendant : l'animal.
Premier degré de la vie immatérielle, mode parasite : l'intelligence de Tétre réduit au sens animal;
Second degré de la vie immatérielle, mode indépen-
dant : riotelligence de l'être doué du sens morale — embryon qui a besoin de clioisir les éléments favorables à son éclosion future^ parmi ceux que lui fournit ce monde terrestre^ cette matrice féconde au sein de laquelle il reste plus ou moins longtemps attaché.
En résumé^ et pour réduire la question aux deux plus hautes expressions de la vie sur la terre :
Dans l'animal^ la substance immatérielle choisit entre le plaisir et la cratn(e,--dans Thomme^ elle choisit entre le mobile animal et le mobile moral, et, par ce dernier choix^ elle dessine et développe en ce monde ce germe d'individualité que l'espèce confère, et qui, comme toutes les forces de la nature, ne peut être détruit que par une
FORGE opposée (1).
Cette individualité constitue-t-elle par elle-même un être complet? Non, assurément;— l'on ne peut se représenter l'âme humaine que comme une fraction d'être à laquelle une autre fraction complémentaire, inférieure ou supérieure, est nécessaire pour qu'elle manifeste son individualité. Sans cela, comment s'expliquerait l'inertie
(I) Celle progression ne s*arrèle pas b, elle s^élend â loule sociélé humaine ; car Tclal social normal esl parloul caraclérisé par la faculté colleclive de choisir ^ pour loul emploi, le plus digne de Tcxercer.
366 giATRlËMl!: PARTIE.
apparente de l'àme^ quand son mécanisme intellectuel Tient à être troublé par quelque désordre de Torgane cerébral? Et^ d'un autre côté^ si rindiridualité de Tâme n'était pas complétée, dans la sphère qui TaUend, par son alliance avec une substance plus délicate encore et douée d'une sensibilité supérieure, quelles seraient les conditions intrinsèques d'activité du nouvel être, puisque, d'après nos données actuelles, nous ne pouvons comprendre une telle activité que comme un résultat de la lutte de deux principes d*ordre difTér^it?
Observons que cette activité de l'âme dans une autre vie semUe être une conséquence nécessaire des conditions de sa vitalité actuelle. Sans cela ses destinées seraient en contradiction avec la préparation qui les détermine : une préparation active implique une destinée active.
Cherchons maintenant à bien préciser les conditions constantes et indispensables de la propriété de sentir, ou de la sensibilité en général, et à en tirer quelques lumières particulières à notre sujet.
La propriété de sentir implique des degrés divers dont les différences ne peuvent être exprimées ni conçues,— dans leur progression ascendante, ^que par l'incomplète
jouissance, en chacun d'eux, de la sensation qui carac^ térise le degré qui les suit. De cette satisfaction incomplète naît, dans la substance sensible, le sentiment pénible de la privation qui se traduit en désir; le désir crée l'aptitude à une somme plus grande de jouissance, et ce qui détermine l'intensité et la nature du bonheur entrevu, c'est l'intensité et la nature de la privation subie ; d'où il fout tirer cette conséquence générale qu'une condition imparfaite et caractérisée par un genre spécial d'imperfections est nécessaire pour révéler et aviver les charmes de la condition qui lui succède, et pour donner un premier développement aux aptitudes spéciales que cette condition supérieure réclame.
Nous pouvons remarquer incidemment que les sensations de la matière n'étant pas indispensables à la production indirecte de celles que nous étudions ici, il est permis de prévoir que la douleur physique ira s'atténuant de plus en plus sur la terre; mais, fintt-elle par disparaître, la douleur morale devra toujours faire sentir ses aiguillons aux hommes ; car par quoi, sans elle, l'âme humaine serait-elle entraînée ailleurs?
La vie terrestre représente une de ces périodes de désir indispensables à l'appréciation du bonheur, et sans doute les destinées de l'àme se composent de périodes successif
368 UlATKIfcME PARTIE.
ve$ dans cliacune desquelles le boobeur toujours croissant, — si grand qu'il soit, — laisse place au désir d*uu bonheur supérieur et permet à rame de plus en plus épurée d'acquérir la sensibilité spéciale et le genre (T activité que comporte ce bonbeur.
Ce qui donne à cette bypothèse une grande valeur, c'est Vinégalité des mérites, — ou plutôt des forces acftm^s — que les âmes échappées à une spbère inférieure apportent dans une spbère plus baute. Cette inégalité indique, dans ce nouveau milieu, des conditions de vie collective où, avec l'inégalité, subsistent, — d'une paii l'imperfection qui laisse une place au mieux, — et de l'autre, des tendances à l'extinction qui engendrent dans l'être la résistance et la lutte.
Après avoir entrevu les destinées de l'individu, nous pouvons cbercber à entrevoir celles de Vespéce ; et ici les indications sont plus précises, car elles reposent sur un principe mathématique.
Nous avons reconnu (p. ^88) que, des conditions mêmes de la création matérielle découlent, sur chaque globe, celles d'une carrière intellectuelle déterminée, a Asservir progressivement toutes les forces disponibles, et combler peu à peu le cercle de leurs applications, tels sont (di-
sions-nous p. 289) le but et la formule de cette carrière, mathémaliquement limitée sur chaque globe par le nombre des ressources qu'il offre à f activité. »
Si le progrès intellectuel est localement limité, le progrès moral ne l'est pas; que devons-nous induire de cette double donnée? — C'est que, sur chaque globe, Y apogée intellectuel doit être suivi d'une période d'aspiration générale et croissante vers une sphère intellectuelle plus haute qui doit amener dans la population de ce globe, un rapide décroissemenl et finalement une extinction totale.
Prenons la terre pour exemple.
Nous avons eu déjà plus d'une fois l'occasion d'observer l'analogie f rap[)ante que le développement général de rhumanité présente avec un développement naturel quelconque. Le décroissemenl numériquCy ou déclin finale que nous venons de pressentir complète cette analogie. En sorte que, si nous avions à achever le tableau historique dont nous avons esquissé ailleurs les premiers traits (1), nous devrions le diviser tout entier en quatre périodes principales : la période de formation ou d'organisations partielles et isolées; — la période de fusion ou
(4) Trobième partie, chapitre m.
de relations de peuple à peuple (i), qui est la nôtre, et qui, dans sa marche ascensionnelle, a sans doute encore de longs siècles à embrasser; — une période slationnaire ou d apogée, que Ton pourrait nommer inleUectuelle, — et enfin, la période morale ou de déclin numérique.
Trois agents principaux permettent à notre période d'accomplir son œuvre de fusion et tendent de plus en plus à se substituer Tun à l'autre ; ce sont, dans Tordre de succession et d'importance : la guerre, Yindtutriey le dogme religieiuc. C'est à ce dernier qu'est réservé, surtout dans l'avenir, le rôle principal dont le but est rum'/ieation de l'espèce. Mais il est évident qu'il ne peut accomplir cette fusion définitive (2 j qu'à la condition de procéder directement et sans effort d'un attribut commun à tous les hommes, c'est-à-dire de la raison.
Sous l'Influence croissante d'un tel dogme, il est assez facile de se représenter la marche future du progrès
(1 ) L* analogie conduirait à nommer ces deux premières périodes, la période organique et la période cmimale ; mais j^hésite à donner ce nom à la seconde, bien qu*elle soit certainement caractérisée, dans ses commencements surtout, par une dégénérescence temporaire à regard de la première; celle-ci, ainsi que je l'ai déjà fait observer, a reçu à bon droit le nom à*âge d'or, et n'a pu fiooer Vdme dans l'espèce que par la pureté de ses mœurs patriarcales.
(2) Il faut remarquer que je ne parle pas ici de fusion politique.
général^ si Ton distingue nettement les voies de la «peeulation pure de celles de Y action proprement dite. Dans les premières^ l'homme n'intervient que comme spectateur^ et là seulement le progrès de ses appréciations est illimité; car^ ayant pour milieu l'univers physique et morale il lui est toujours possible d'introduire de nouveaux composants dans ses combinaisons intellectuelles^ et d'ailleurs la seule introduction de l'idée de l'infini y supprime par elle-même toute limite.— Quant aux voies dans lesquelles il est permis à l'homme d^être acteur (j'entends par là son milieu terrestre tout entier), elles sont, il est vrai, beaucoup plus nombreuses et se divisent en une multitude de sentiers; mais nous les avons vues se jalonner peu à peu de lois immuables qui, — dès qu'elles sont connues, — ramènent l'activité dans la ligne à suivre, préviennent d'inutiles déperditions de force et accélèrent d'autant plus le développement direct de la liberté qu'elles restreignent davantage ses écarts. Ces dernières voies, s'élargissant sans cesse, peuvent être re* présentées comme formant finalement un cercle unique et plein, par la réunion successive de leurs secteurs d'abord isolés. Ce cercle une fois ferme, la carnere lerrestre de l'intelligence est nécessairement close; elle est dès lors condamnée à se mouvoir dans un espace
complétemeat exploré et toujours identique à lui-même.
Pendant un temps plus ou moins long^ qui représente ce que nous avons nommé plus haut la période stationnoire ou intellecti^lley Tespèce, parvenue à son apogée, jouit de sa souveraineté absolue, de son complet triomphe sur toutes les forces de la nature teiTestre. — Hais Tintelligence se lasse enfin de ce cercle infranchissable dans lequel son action pratique est enfermée. En dehors de ce cercle, il lui reste, il est vrai, le domaine illimité de la spéculation ; mais chacun de ses progrès indéterminés, chacune de ses vagues conquêtes dans cet inaccessible domaine, ne peuvent qu'éloigner de plus en plus l'espèce humaine de sa sphère actuelle, en amenant à un paroxysme douloureux cette aspiration à d'autres conditions d activité dont nous avons parlé plus haut en termes généraux.
Dès lors est ouverte la période finale. — Une seule activité intellectuelle est encore pratiquement progressive; ce n'est plus celle de la science dont le rôle est depuis longtemps fini; c'est celle de Vart, devenu la source générale des jouissances humaines, et qui, n'ayant plus rien à idéaliser sur la terre, enivre l'humanité de ses rêves ardents, de ses divinations magiques d'une vie plus active et plus large.— L'attrait de l'inconnu supprimé
en ce monde, — tous les plaisirs des sens dédaignés, — rintelligence affamée d'aliments nouveaux,— rame incessamment absente et tendue vers un but extérieur, — voilà le tableau assuré d*une telle époque. Hais les mêmes causes qui rendront alors si incomplète la vie individuelle tendront énergiquement à restreindre la reproduction, et Tespèce, rapidement décimée, finira.
C'est ici que la question de mécanique céleste que nous avons abordée ailleurs (voir p. 276 et 277, texte et notes), présente un véritable intérêt. Jusqu'à preuve contraire, nous admettrons et nous r6|)éterons ici que, de ces deux grands faits aussi irrécusables à nos yeux l'un que l'autre, — l'universalité de la gravitation et le tris-lent ritricissèment de toutes les orbites, — le seul résultat possible est la réunion, dans un incalculable avenir, de la matière universelle en une seule masse, après que de proche en proche elle se sera repliée sur chacun de ses centres partiels. Et nous pouvons maintenant ajouter à ces indications directes de la science une considération à posteriori qui les confirme pleinement : c'est rinutihté de la persistance de l'état actuel du monde physique, après que la station représentée par chaque globe aura été désertée par l'espèce qui y a longtemps vécu pour fournir des éléments au monde moral. On conçoit au contraire une
utilité nouTeDe à ces mêmes globes lorsqu'ils auront rejoint leur centre d'attraction; et cette concentrati(Hi progressive de la matière^ ces groupements successifs qui figurent autant de longues périodes trèsHiettement caractérisées, correspondent exactement à cette division den déminées de VAme en périodes successives dont nous avons fait voir plus haut ia très-grande vraisemblance.
Ainsi, bien que l'habitant de la terre n'ait, pour juger Taccomplissement de la VolcHité toute-puissante qu'un imperceptible coin de l'univers et les dernières lueurs du grand jour qui éclaire ailleurs le monde moral, les cbétives dimensions de la molécule où il apparaît un instant et le faible rayon qui vient y expirer lui suffisent pourtant pour apercevoir l'unité sublime de cet ensemble, écrasant et simple à la fois, où les forces les plus disparates, les plus gigantesques et les plus minutieux effets, concourent à réaliser un ordre, une volition instantanée du pouvoir créateur : le bonheur progressif.
La douleur morale engendrée, dans les sphères inférieures, par la douleur physique occupe le bas de cette échelle. C'est l'initiation nécessaire d'où natt la première aperception d'un monde inconnu. Entrée dans cette voie, l'âme s'élance d'abord vers un grand Rémunérateur, un
inyisible Justicier^ à qui elle prête naïvement ses procédés de réparation. Mais les dimensions de cet Être grandissant à ses yeux avec la connaissance de son œuvre, elle en vient enfin à comprendre qu'il a dû d'avance disposer la carrière de l'activité intellectuelle et morale de telle sorte que partout l'apparence du mal ne fit que recouvrir la réalité du bien, et que, sans son intervention nouvelle, la réparation fût partout engendrée par la force inhérente au fait même qui la réclame.
L'œuvre universelle ne se scinde donc pas ; sous Tun et l'autre de ses aspects, elle est également parfaite ; toute la série des conséquences morales est déterminée avec une non moindre rigueur que celle des phénomènes physiques. Le monde physique tout entier n'est autre chose que Voccasion, VasHette, le substratuh du monde moral ; à chacun des détails de l'un se relie un détail correspondant de l'autre ; c'est le monde physique qui fournit au monde moral ses innombrables scènes, lui permet de nouer l'action multiple et progressive de son immense drame, et se dispose, avec une lente et ponctuelle docilité, à devenir, par son agglomération finale, le théâtre unique du (dus simple, du plus magnifique et du plus harmonieux dénoûment.
En étalant sous nos yeux surpris le luxe en apparence
inutile qu'elle a déployé^ comme en se jouant, dans la création de la nature animée qui nous entoure, la Toutepuissance ne nous laisse-t-elle pas deyiner les éclatantes beautés de ce que nous ne pouvons Toir ? La lenteur et la multiplicité des effets obtenus sur notre globe. Ténormité du temps consacré à de simples préliminaires, le nombre effrayant de ces astres où, sous autant d'aspects divers, se développe la vie,— tout cela ne nous donne-t-il pas une lointaine mesure des inimaginables complications et des émotions puissantes auxquelles nous pouvons prendre pjirt? — Si le monde physique, à peine entrevu par nous, nous éblouit de ses merveilles, que doivent être celles du mondb moral ! ! !
Est-il possible que ce ne soit pas là le vrai ? — Qu'on
me le montre ailleurs aussi grand et aussi beau, et... j'hésiterai peut-être... Mais, où pourrait-on me le montrer?
hommes ! si je parvenais à répandre en vos âmes la foi qui embrase la mienne, commettriez-vous donc encore cette stupide et volontaire folie de vous condamner au néant ? — Voudriez-vous, par un aveugle amour pour ce corps qui dure si peu, vous exclure de cette humanité nouvelle c|ue reforment, dans une sphère splendide, les
âmes éprises de la Tie? Ne sentiriez-^yous pas naître en TOUS une soif avide de ce bonheur qui doit se renouveler en s'accroissant sans cesse, et dont le dernier terme, au delà duquel rien ne peut être et que nous ne pouTons même concevoir ici-bas, est sans doute Faperception directe de Y Infini? Quoi ! un rôle vous est offert dans le drame universel, et vous le laisseriez lâchement s'échapper de vos mains ! — Quoi ! votre premier pas serait une chute ! — Vous n*auriez entrevu la vie que pour en détourner aussitôt vos yeux, et les laisser séduire par les vulgaires et misérables charmes des plaisirs qui donnent la mort !
Pour entraîner et fixer Tâme à une foi, le vrai et le beau ne sont qu'en seconde ligne ; il lui faut avant tout lejusle. Voyons si cette impérieuse nécessité de Tâme est ici de tous points satisfaite ; et, pour rendre cet examen plus clair, faisons descendre la question des hauteurs où nous venons de la placer, et ne craignons pas de la ramener aux termes ordinaires de la discussion philosophique.