PROCEDE GENERAL DE LA NATURE
Si> avatit de scruter les intentions de la nature dans Tordre d'idées que nous venons d'indiquer, nous portons nos regards sur l'un des mille buts particuliers qu'elle s'est proposés et que nous pouvons pleinement apprécier et définir, ce qui nous frappera partout, c'est l'abondance des moyens qu'elle s'est donnés à elle-même pour atteindre ce but, et son indifférence dans le choix de ces moyens. En quelque cas que ce soit, eUe crée toujours plus délimenli qu'il ne lui en faut pour satisfaire aux conditions du plan qu'elle doit parfaire, pour réaliser, par exemple. Tune des substances ou des formes dont elle a d'avance déterminé le type. Que, pour arriver peu à peu à ce type, cette substance prenne ou choi-
sisse ses éléments dans tel ou tel milieu; que^ parmi ceux qui lui sont offerts, ce soient ceux-ci ou ceux-là qu'elle s'assimile; que le même élément soit cent fois utilisé ou qu'il reste toujours inutile ; — peu importe à la nature. Ce qu'il lui faut, c'est que la substance dont elle a préparé les conditions se développe et s'achève, que ce qu'elle veut — soit, en un mot; et elle s'est assuré tant de garanties d'obéissance et de succès que les forces les plus simples, les agents les moins nombreux lui suffisent toujours, en chaque cas particulier, pour que le résultat voulu soit atteint. — Que de forces disponibles attendent un emfdoi ! Que de germes restent inféconds ! que d'organismes encore développables s'arrêtent en chemin! que de typçs soigneusement préparés ne survivent pas à leur mission temporaire ! que d'espèces longtemps souveraines, aujourd'hui inutiles, ont pour jamais dispani ! — La nature poursuit son oeuvre, laissant dédaigneusement s'éteindre derrière elle tout ce dont elle n'a plus besoin ; son procédé général, qu'un seul mot peut exprimer, c'est YélimincUion.
Soit que l'on considère les lentes vicissitudes de la force organique, depuis ses origines indécises si peu distinctes de la simple affinité, jusqu'à cette magnifique exubérance qu'elle déploie aujourd'hui sous nos yeux;
soit que Ton suÎTe, dans le développeinent embryonnaire de l'individu^ rbistoire, abrégée du développement de son espèce, — ou dans l'organisme individuel le renouvellement incessant de la matière vivifiée; on verra toujours la nature se plaire en quelque sorte à produire trop pour pouvoir largement éliminer, à créer les plus informes ébauches pour les dégrossir à son aise, à recourir sans cesse au provisoire pour le supprimer plus tard.
Sans doute cette marche a sa raison d'être, et les apparents caprices, les précautions que nous jugeons inutiles, l'inexplicable lenteur des développements, — tout cela trouverait son explication s'il nous était donné d'embrasser d'un seul coup d'oeil les innombrables nécessités auxquelles a dû pourvoir une prévision qu'on ne peut se lasser d'admirer, pour mener de front tous les détails de cette œuvre gigantesque, et préparer Tbarmonie finale par degrés successifs. — Il est clair, en effet que, dans une œuvre progressive, un degré quelconque réclame, sur la scène mouvante qui doit lui imprimer son caractère général, une somme de relations rigoureusement combinées pour assurer l'évolution spéciale que la période correspondante assigne aux plus grands et aux plus minimes détails de l'ensemble.
— Le partf prn^ si éndeot dtku k nature entière^ de ne Tiea créer de toutes pièces^ mate de tout soumettre à un encbAtûeDient régulier^ exige un temps àM^rme pour arriver à fedre passer ses types u divers^ — par la seule Toie de transformations succesÛTes^ — de l'état d'ébauche à celui d'œuyre complète. Ne nous obstinons donc pas à considérer un seul coin du t^leau ; mettonsHoous bien en face de cette ccdossale mise en scène où chaque détail^ si petit qu'il soit^ a une destination éventuelle^ où ce qui n'apparaît qu'un moment résulte de tout ce qui précède et peut servir à préparer tout ce qui suit ; — et nous cesserons de nous étonner de la lenteur du progrès.
Mais à quoi bon> peut-on encore se demander, toutes ces complications, toutes ces prodigalités de la nature? Son but unique est-il le splendide étalage d'une inépuisable fécoiHlité, ou bien en poursuit-elle un autre T En ce cas, que né supprime-t-elle tout ce qui entrave sa marche directe vers celui-ci?
Gardons-irous de reprocfaet' à la nature sa vaine fécondité. Le voile animé qu'elle jette sur son œuvre principale n'est pas si épais qu'il ne puisse, a la longue, se laisser percer par un regard attentif; et c'est quelquefois du fait le plus inutile en apparence que surgit
renseignement qui> dans un tcmt autre erdre d'idées^ Ta tout à coup comUer une lacune.
Que conclure^ par exem][de> de TexcUrsion que nous Tenons de foire parmi les ^euTres secondaires de h nature^ à regard du but plus éleré que nous lui supposons? Qud enseignem^t ressort de ce procédé générd d'élimination que nous Tenons de constater? —Le Toici : si^ d'après notre hypothèse^ la Tie animale a sur notre globe deux destinations très-distinctes^ ce globe lui* même a par conséquent à remplir deux rôles non moins différents^ Tun absolu, Tautre relatif; et nous pourrions, dès à présent, reconnaître qu'il a magnifiquement rempli le premier de ces rôles, s'il n'est autre que d'entretenir et de diTersifler le phénomène de la TiTiflcation de la matière. Quant au second de ces rôles, qui consisterait à transmettre la vie sous une forme immatérielle à une autre sphère, et qui serait alors bien plus grand encore, mais sans doute beaucoup plus récent que le premier^ le point que nous venons d'éclaircir nous fournit, sur son mode et sur son importance, une donnée qui n'est pas sans valeur. En effet, le procédé d'élimination auquel la nature reste partout fidèle, — son dédain pour les éléments inutiles ou hors d'emploi, sa fécondité dépassant toujours la mesure de ses besoins, — tout nous
autorise à penser que si^ panni les éléments animés qu'elle met aujourd'hui en œuTre^ il en est qui paraissent plus spécialement appelés à fournir à notre globe les conditions de son iecond rôle^ ils doivent être en tel nombre et préparés de telle sorte que le résultat prévu soit toujours assuré^ quels que soient les éléments qui $e condamnent eux-mimes à demeurer inutiles.