PARTICULARITES ORGANIQUES
La nature semble avoir montré en général beaucoup plus de sollicitude pour la conservation des espèces que pour celle des individus ; cependant il est à remarquer que l'individu prend à ses yeux d'autant plus d'importance qu'il s'élève davantage dans la hiérarchie des êtres. On peut en Juger^ dans chaque espèce^ par la durée des deux périodes dont l'une précède et l'autre suit l'aptitude à la reproduction ^ périodes durant lesquelles l'individu n'est d'aucune utilité pour la propagation de son espèce et par conséquent ne possède la vie que pour lui-même. La première de ces périodes existe seule pour la plante. Dans la plupart des espèces animales inférieures^ les parents meurent dès qu'ils se
sont reproduits; chez les insectes^ par exemple, l'état parfait que préparent des métamorphoses successives et auquel ne parvient qu*un si petit nombre d'individus, est quelquefois de si courte durée qu'à peine l'animal possède-t-il, en cet état, les moyens de se nourrir; il en est même qui sont absolument privés des organes de la digestion, et qui n'apparaissent sous leur élégante et dernière forme cpie pour s'accoupler, se reproduire et mourir. On observe que les deux périodes de vie purement individuelle s'accroissent à mesure qu'on s'élève aux degrés supérieurs de l'échelle animale; mais, dans aucune espèce, ces pério((^ p'ont l'une et l'autre autant d'importance cpie dans l'espèce humaine. Il est difûcile de ne pas discerner dans ce fait une considération toute particulière accor4ée p^r la pâture à l'mdiyidu humain.
Un autre fait, cle peu d'importance en apparence, mais où plus tard nous aurons sans doute à reconnaître aussi une intention de la nature, c'est que, tandis que dans la plupart des espèces elle revêt l'organisme mâle des formes les plus achevées et des dehors les plus brillants, c'est, au contraire, dans l'espèce humaine, sur le type féminin qu'elle s'est, plu à réunir le plus de perfection, de grâce et de beauté. En outre, si elle a donné plus de
vigueur à la constitutioa générale de rhomme^ elle a réservé à un plus liaut degré à la femme cette énergie vitale particulière qui o^i^U^ petieiqeat caractériser d'avance ses fonctions naturelles, en }a r^q^ant li admirablement apte amç ^m multipliés de VédycaUûn. C^ ne sont pas % tant s'en faut^ les seMls traits qui distinguent organiquem^t VImwip^ de lit femmes; U ^ est un sur lequel je veux particulièrement attirer Tatteption.
Voyez deux enfants de sexes différents ; leur sang a la même composition, la mâîmc^ depsité, Ifi piême chaleur; la petite flUe exhale la même quantité d'acide carbonique que le jeune garçon. Dès qu'arrive pour Tun et pour l'autre ce que l'on nomme la puberté, toute ressemblance à cet égard cesse aussitôt, et la différence s'accroit rapidement; tandis qu^'le sang de la jeune fille conserve une plus grande proportion d'eau, et reste à peu de chose près d'ailleurs dans les| pi^êmes conditions -r-(si l'on n'a pas égard au volume du corps), — le sang du jeune honmie acquiert une effervescence de plus en plus vive, il s'opère dans tout son organisme une com-> bustion bien plus énergique; et, si l'on compare les deux haleines, la différence entre les quantités d'acide carbonique exhalé donnera }a mesure de celle qui distingue
Tactivité de la vie chimique chez l'un et chez l'autre. — Lavieiliesse et^ à tout âge^ un simple état maladif peuvent ramener à cet égard l'uniformité entre les deux sexes ; mais il est un cas qui détermine toujours entre eux les plus grandes diversités physiologiques^ c'est L'état de grossesse chez la femme. Rien ne peut d'ailleurs révéler à un plus haut degré l'attentive sollicitude de la nature pour l'acte important que cet état prépai*e^ que l'étude chimique des modifications qu'il amène dans toute l'économie féminine.
Et pourtant de tristes résultats semblent parfois tromper cette sollicitude; et c'est surtout dans l'espèce humaifw que la tératologie, cette science si nouvelle et si philoso* phique^ trouve à enrichir et à diversifier ses affiigeantes cat^ories. Qu'il a fallu de temps à l'esprit d'examen pour découvrir que ces apparents défis à toute systématisation des lois de la nature organique étaient au contraire la plus éclatante confirmation de ces lois! Le privilège dont semble Jouir la généralité des espèces, animales comparées à la nôtre ne s'arrête pas là ; s'il en est une dans Jaquelle l'organisme ait à subir de graves et nombreux désordres accidentels et héréditaires, c'est assurément celle à laquelle nous appartenons; et, parmi les autres, — chose bien remarquable, — les seules qui
participent^ à un bien faible degré il est vrai^ à cette condition tout à fait exceptionnelle^ ce sont précisément celles qui vivent en société avec Thomme^ qui partagent plus ou moins ses aliments et sa demeure^ et auxquels il impose souvent ses habitudes^ en même temps que ses lois. N'en doit-on pas conclure que ce n'est pas la nature, mais bien l'homme qu'il faut accuser des anomalies funestes qui vicient l'organisme individuel et les conditions mêmes de la propagation de la vie^ non-seulennent dans son espèce^ mais encore parmi celles qu'il soumet à son imprévoyant pouvoir? Et si les animaux domestiques sont incomparablement moins sujets que celui qui s'est fait leur maître aux désordres qui altèrent les organes et en déterminent si fréquemment l'arrêt prématuré; si leurs races tout entières se conservent mieux que les siennes à l'abri des dégénérescences^ des monstruosités et des prédispositions morbides; le mot de l'énigme n'est point difficile à trouver :— c'est qu'il n'étend pas la communauté entre eux et lui à toutes les conditions de son existence^ et que c'est dans ce qu'il se permet et ne leur permet pas qu'il faut chercher les causes des désordres organiques qui lui sont particuliers.
L'étude de la force animale montrera, je pense, sans que j'aie besoin de revenir sur ce sujet, que toute la dif-
féreoce qui disliogue eo ce sens les animaux de l'homme résulte^ pour les générations comme pour les individus^ de rinfluence indirecte^ mais toujours puissante^ que Faction normale ou excessiye de cette force exerce sur les différents rouages du mécanimie organique.
Que la matière existe ; (jue les substances qui la composent ne puissent y dans certaines conditions^ s'unir entre elles cpie pour se détruire et donner naissance à des corps nouveaux; que le gtrmty cette imperceptible et complète expression de toutes les transformations opérées dans une espèce^ s'approprie le milieu dans lequel il est plongé^ l'associe à sa yie et le plie à toutes les exigences du type qu'il doit réaliser;... voilà^ certes^ de bien impénétrables mystères! mais ceux que nous n'avons fait qu'effleurer dans le livre précédent n'ont-ils pas plus encore de quoi nous confondre?
Cette même matière^ introduite dans un appareil plus complexe^ soumise à une élaboration supérieure, acquiert
une propriété plus haute; elle en Tient à sentir qu'elle yit; et à cette propriété se joint cette faculté merveilleuse que nous ayons aussi indiquée : la matière animée et sensible s'étend et se contracte au gré d'un agent intermédiaire qui réside dans le même étre^ et ce double mouTement d'extension et de contraction^ communiqué à certaines parties résistantes de l'organisme et amplifié par elleS; donne à tout cet organisme le pouvoir de changer de lieu, de se mouvoir à la surface de la
terre!
Ainsi, dans tout un règne, la. vie organique a un prolongement inutile à elle-même, c'est la créatioa et l'entretien de^ substances particulières dont sont composés les rouages compliqués de la vie animalet
La vie organique, bien qu'ignorant ses besoins^ po$^ sède toujours les moyens de les manifester; dans la plante, elle traduit l'état maladif des organes par des signes extérieurs de langueur et de dépérissement ; mais quand elle est revêtue de la forme animale, c'e3t son appareil sensible et moteur qu'elle informe de ses moin^ dres besoins par les sensations qu'elle lui fait éprouver; cet appareil réagit à son tour sous l'impulsion de la volonté et, — phénomène aussi simple que prompt, aussi sûr qu'énergique, — c'est par le même chemin,
mais en sens inTerse^ qoe se transmettent les informatioss et que reviennent les ordres^ comme fait^ dans l'industrie moderne^ un fil électrique qui n'a pas plutôt porté un rmseignement qu'il ramène l'injonction qui en est la conséquence. Seulement^ pour Forganisme^ tous les chemins ouverts à la sensation ne le sont pas en retour à la volonté; celle-ci ne peut envoyer ses ordres que là où son intervention irraisonnée ne peut porter un trouble indiscret.
Je ne me propose pas de décrire^ après tant de traités spéciaux^ les merveilles de Vappareil animal : ces muscles contractiles dont la molle élasticité peut^ sous l'empire d'un sentiment violent^ acquérir l'inflexible rigidité d'un métal; ces nerfs partout présents^ partout actifs^ dont les mystérieux tressaillemaits distribuent^ sur tous es points de la surface du corps et dans ses plus intimes proft»deurs^ la conscience de la vie^ comme les artères y distribuent la vie elle-même; cet encéphale enfin^ masse insensible et pourtant centre unique de tout l'être, d'où part la volonté et qui se prête aux immatérielles fonctions de l'intelligence!
Cest cet appareil, dont la fonction générale se nomme innervatiany qui constitue, à proprement parler, f individualité de Vètreinaiéviel; supposez-le absent, la vie n'offre
plus qu'un assemblage de fonctions organiques que rien ne rassemble^ dont rien ne fait plus un tout homogène et un. Et ce n'est point ici une simple hypothèse^ car la na* ture semble aToir pris le soin de nous montrer par de fréquents exemples de paralysie^ — congéniale ou accidentelle^ partielle ou totale^ — par la suppression de la sensation ou par celle du mouvement^ de combien de manières l'indiyidualité matérielle peut être atteinte du complètement annihilée^ — afin sans doute qu'il nous devint facile d'aperccToir les rapports frappants^ la parfaite analogie que présentent les conditions d'extinction et de durée dans ces deux individualités pourtant si distinctes : celle à laquelle la matière est nécessaire^ et celle qui peut s'en rendre indépendante.
J'aurai fort à revenir plus tard sur ce rapprochement important. Je n'ai pas d'ailleurs^ je le répète^ à insister ici sur des détails d'anatomie ou de physiologie; ma thèse est toute psychologique^ et je ne recueille sur mon chemin que les lumières dont j'ai besoin pour m'éclairer et me conduire au but. Or^ cette partie de ma thèse ne réclame que deux démonstrations^ à savoir : Premièrement^ que rien ne saurait être plus favorable que les dispositions de l'appareil que je viens d'esquisser à la création et à l'exercice de l'une des deux forces que j'ai
supposées dans Tètre; et en second lieu, (jue la vie animale détermine pour tous les êtres qui en sont doués une condition très-heureuse, à une seule et capitale exception près; — et Ton doit pressentir que l'espèce dont la très-grande majorité a jusqu'à présent formé cette exception,' c'est Vespèce humaine.