‹ Le système du monde moralChapitre 8 sur 19 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

ilUDB SUR NATURE

Ayant de chercher à se faire une idée abstraite de la vie animale, il convient de l'étudier dans sa personnification la plus exacte, c'est-à-dire dans un être qui n'offre encore aucune manifestation de la Tie intellectuelle. Toutes les espèces présentent un tel état dans les heures ou les jours qui suivent immédiatement la naissance de l'individu ; il est plus persistant dans l'espèce humaine que dans toute autre ; et c'est dans cette espèce aussi qu'il est permis d'en observer l'expression la plus complètOj dans les cas peu fréquents où le développement de l'intelligence n'a pas accompagné^ chez un adulte^ le développement de la sensation (1) ,

(1) On se souvient de la réserve que j^ai faite (p. 66) à l*égard d*un

Observez Tidiotisiiie à ce degré extrême où rien ne détermine et ne régit la faculté de se mouYoir. — Tant qu'aucune impression de l'intérieur ou du dehors ne Tient exciter^ chez un pauvre idiot^ l'exercice de son animalité ^ c'est une masse inerte; il semble que tous n'a- Tez dcTant tous qu'une forme particulière donnée à la Tie organique qui fonctionne, sous cette euTeloppe, au même degré que dans un Tégétal. Son œil est terne, et rien n'attire son regard; les sons frappent son oreille, mais, s'il les perçoit, il n'y prend pas garde; ses membres, parfois agités de mouTements automatiques, ne tardent pas à rentrer dans le repos. — Mais, qu'il Tienne à se produire une sensation agréable en quelque partie sensible de cet être; que, par exemple, on introduise im mets saToureux entre ses lèTres béantes..., alors je ne sais qu'elle lueur s'allume dans ce regard tout à l'heure

cas de ce genre; et je juge à peine utile de répéter que dans un tel être la non-manifestation d*une seconde force n'implique pas son absence ; car celle que nous allons y étudier serait évidemment condamnée à la même inertie, si les besoins peu interrompus de Torganisme ne la tenaient en éveil. Il est évident d'ailleurs,— et on le verra bien clairement plus tard^ — que, si le mécanisme de Tintelligence exerce sur Tétre immatériel une influence destructrice ou conservatrice, selon la manière dont il fonctionne, il ne peut détruire tin germe préea^tanl — là où il ne fonctionne pas.

LA FO«r^* ANIMALE. 93

éteint; certains sons joyeux sortent de sa bouche; les muscles de sa face grimacent un sourire de bonheur stupide; tout son corps tressaille de mouYements désordonnés. U broie d'abord ayidement tout ce que Ton met sous sa dent ; mais le plaisir et l'expression de ce plaisir sont de courte durée^ et la bouche se refuse bientôt ellemême à donner passage à de nouveaux aliments. Pourtant^ si Ton a donné à l'idiot l'habitude de conserver auprès de lui les restes de son repas^ il pourra montrer^ en couvant d'un regard hébété cette nourriture qui pour le moment ne procure à son palais aucune jouissance, que conserver c'est encore jouir, mais d'une autre taçoa. — Cette avare tendance à conserver s'étend plus ou moins à tous les autres objets dont la présence constante est devenue pour l'idiot une habitude, ou, comme on dit, une seconde nature. 11 n'est pas rare de voir sa prédilection déterminée par l'éclat et la couleur de ces objets; vous pourrez faire naître en lui les signes d'une joie grotesque, en l'affublant d'oripeaux brillants. — Mais quelque vifs que soient ces plaisirs, ils sont presque toujours rapides; la vie animale ne tarde pas à retomber dans son sommeil, et les seules fonctions qui ne s'interrompent pas sont celles de la vie organique.

Le moyen le plus efficace pour donner lieu à une sen-

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satioa tîtc est d'imposer une priTation prolongée qui ratnène Un beêoin énergique. Laissez s'écoulef quelques heures; puis présentes à la TUe^ à l'odorat, ou même seulement à l'ouïe de lldiot, l'objet yisible, odorant ou sonore qui a excité naguère sa sensation; aVant que cotte sensatitm se produise dé nouveau, tous observerez dans ses yeux^ sur sa ihce, dans tout son corps, la répétition machinale de tous les phénomènes qu'elle avait provoqués» Ge qu'il exprime ainsi, c'est le dérir, préhi&é de la jouissance, plus vif et plus emporté qu'elle, pour peu qu'il tarde à être satisfait, et plus capable aussi de rendre durable l'éveil de la vie animale.

A la suite de ces observations peut se placer une série inverse : c'est celle des impressions douloureuses et pénibles. Si l'oil tente de déposséder l'idiot des aliments qu'on a mis pour lui en reserve à là portée de sa vue, ou de quelques-uns des objets qui, l'entourant constamment, ont fini par faire en quelque sotie partie de son existence ; si on le dépouille, par exemple, de quelque pièce privilégiée de son accoutrement, on verra naître aussitôt en lui les »g^es d'une colère sourde ou violente. Cette cdère revêtira tous les caractères d'une jalousie har-: gueuse et quelquefois féroce, si l'on feint de jouir devant lui du plaisir qu'on lui enlève, si l'on insulte à sa

faim eo mangeant sous ses yeux^ si l'on se pare du dinquant qui excitait tout à l'heure &à lui les grossières démonstrations d'une joie yaniteuse. Tout cda se traduit sur ses traits^ et dans ses mouTetnaits> pur des expressions diverses.

Ces expressions vont encore se modifier si Ton Ti^t à lui infliger une oMTectioni Sa colère domtyléé f^a Idace à un autre sentiment; ses lèTres liyremit passage à dés sons plainti&{ de ses yeux jailliront des larmes ; toute son attitude exprimera la douleur et la supplication. — Et^ de même que l'image du plainr a suffi pour dét^nhiner en lui la reproduction des gestes et des mouTeménts qu'excite le plaisir lui-même > de même la menace du châtiment suffira pour ramener les gémissements et les {deurs; — car la douleur a^ cmnme le {damr, son prélude qui ici se iiomme la ehiLinie% Ces préludes ou pre^ sentiments sont nécessaires pour liTtiSr à rintdligence> quand eMe peut foiMrtionner^ l'idée d'atteindre le {Mûr et d'éviter la douleur.

Mais, en l'abeenite de rmtelligmce^ la rie aninHeile est purement passire, et se borne à la ample manifestation extérieure de ses sensations* Pour qu'elle deTÎetme actire^ il lui faut un mobile d'action. Sans doute le désir et la crainte constituent l'un et l'autre une prédisposition à

vouloir, et c'est pour cela qu'en ce sens nous les nommons volUians: mais, pour que ces volitions se traduisent en actes, il faut que Tintelligence ait d'avance déterminé ces actes. Un mouvement n'est réellement volontaire que lorsque, au-dessus du mécanisme qui l'exécute, il y a un autre mécanisme qui l'ordonne et qui, avant de l'ordonner, en a plus ou moins calculé les chances et prévu lé résultat.

En résumé, à en juger par les caractères de l'animalité passive que nous venons d'étudier dans l'idiot, l'état initial de la machine animée est le repos, ou l'absence de toute force agissante. L'animal ne sort de ce repos que lorsque le plaisir ou la souffrance, ou la simple image de l'une ou de l'autre, excite dans son appareil nerveux certains frémissements locaux ou généraux. Les nécessités de la vie organique, à défaut de causas extérieures, produisent la souffrance; un ébranlement, une impulsion en résultent, et voici dès lors une force en mesure d'agir; mais, tant que la vie animale n'est que passive, elle se borne, ai-je dit, à fournir à l'individu le sentiment de cette force, et les moyens d'exprimer au dehors sa tension intérieure; quant au point d'applicaiion qu'il faudrait donner à cette force pour la rendre efficace, elle ne le lui fournit pas. — L'idiot, bien inférieur en ce sens

au type général de l'animalité^ a bien en sa possession le complément matériel de la machine^ mais l'intermédiaire qui doit le faire fonctionner lui manque ; il peut mouvoir ses mains^ ses pieds^ ses jambes; mais il ne sait pas vouloir, c'est-à-dire diriger ses mouvements dans un but déterminé. — Il sent et pressent la douleur et le plaisir^ mais il n'a nullement (i) Yidie de porter son corps là où est le plaisir et où n'est pas la douleur, ou de se servir de ses membres pour éloigner l'une et rapprocher l'autre. La sensation contient l'idée en germe^ mais ce germe reste stérile faute de conditions d'éclosion . — Restituez l'intelligence à cet appareil et tout va changer : Vidée introduite par la sensation dans le mécanisme intellectuel y sera élaborée, et en sortira sous la forme d'une détermination suivie plq^ ou moins immédiatement d'un ordre donné à la machine mobile. Nous voici tout à fait dans le domaine de la mécanique; car, en décomposant le phénomène, nous trouvons : — la production d'une force, — son application à un ressort commandant un système plus ou moins compliqué, — et la réaction de

(4) La nature Dousmontre-t-cHcjamais une absence aussi complète de rintelligence? — Il se peut que non; mais qu'importe que le tableau que je présente ici soit imaginaire ou réel , pourvu quil m*aide 2i préciser nettement les diverses fonctions de Tétre?

m DEUXIEME PARTIE.

ce ressort amenant un résultat ; c'est-à-dire : ^ la sensafioD»^ l'acte intdkctiiel^ —la volooté et le mouye*

C'^ là, a*est-U pas vrai ? l'expression complice d'un appareil vital en fonctions ; rien n'y manque, et le procédé employé par la nature, pour (^tenir cette nouvelle exiNreasioa de la vie, est aussi simple qu'évident Or, avant d'aller plus loin» faisons encore une courte digression, et remarquons une chose ; c'est que la matière pourrait n'être pas absolument nécessaire à l'intégrité de cet appareil; et pour cela, que faudrait-il? {1 faudrait simidement,— le mécanisme inunatériel de l'intelligence restant d'ailleura le même,— que Vaetion et la réaction que BOUS veneaa d'indiquer s'exerçassent hors des con-^ ditions décrites ci-dessus, c'esi-à-dirp que ce ne fût jmu la matière qui éprouvât la sensation, transmit la volonté et exécutât le nMuvonent (car nous n'avons vu jusqu'ici d'autre siège que la matière à toutes, ces modifications de l'être). — ^n faudrait àooc, si la nature,— dans un autre appareil vital,— restait fidèle au procédé dont nous vanons de découvrir le secret, qu'elle fournît aux sensations et aux mouvements de l'être un siège et une sphère d'action indépendants de la matière à laquelle il peut se trouver temporairement uni ; qu'elle eût préparé d'au-

ires plaisirs et d'autres douleurs que ceux que cette matière peut sentir^ et par suite d'autres ressources offertes à Fintelligence pour mouvoir l'être et le façonner au moyen de la volonté. S'il arrivait alors que tout cela déterminât un ensemble mécanique inverse du premier,

il devrait en résulter un état tout différent de Fêtre, pour

lequel la matière deviendrait aussi inutile qu'elle est indispensable ici.

Bornons-nous à noter ceci en passant, et, pour ne pas anticiper davantage sur la suite de cette démonstration, revenons à la force qui a pour siège la matière ; nous l'avons vue seulement en fonctions, il nous reste à déterminer son caractère général et sa direction constante. Ici, j'aurai à insister sur quelques détails déjà indiqués plus haut.

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