Godefroid de Fontaines, loc. cit., p
3. Godefroid de Fontaines, Op. laud., Quodlib. I, quæst. IV , p. 7.
LE REFLUX DE l’aRISTOTÉLISME
La conduite prudente qu’il avait tenue et conseillée dans un cas particulier, Godefroid de Fontaines trouva bientôt occasion de Périmer en principe. Dans son septième quolibet, en effet, il examine la question suivante 1 : « Un maître en théologie doit-il contredire à un article de l’évèquc s'il croit que l’avis opposé est véritable? »
Pour résoudre ce cas embarrassant, Godefroid part de ce principe : « Jamais on ne doit enseigner une erreur; toutefois, la vérité ne doit pas toujours être enseignée, mais elle doit être enseignée en tenant compte du lieu, du temps et des circonstances. »
Notre docteur partage alors les vérités en deux catégories ; d’une part, il met les vérités qui sont nécessaires pour le salut ; d’autre part, il place celles qui sont indifférentes au salut, en sorte qu’on ne va pas à l’encontre de la foi ou des bonnes mœurs, soit qu’on les affirme, soit qu'on les nie; c’est de ces dernières qu il parle tout d’abord.
Un maître, touchant une de ces propositions, se croit assuré que l’opinion véritable est celle que l’évêque a, sous peine d’excommunication, défendu de soutenir; ce maître n’affirmera ni le pour ni le contre, afin de ne contrevenir ni à ce qu'il tient pour la vérité ni à l’obéissance qu’il doit au prélat.
Si toutefois les raisons et les autorités rendent fort probable l’erreur de l’évêque, tout en se gardant d enseigner ce qu il a censuré, « on devrait insister auprès de ce prélat, afin qu il révoquât, la condamnation et l’excommunication qu’il a portées. En effet, bien qu’il n’en résulte aucun mal qui aille à l’encontre du salut, il en résulte un mal contraire à la perfection de 1 intelligence ; les hommes, en effet, ne peuvent plus traiter librement certaines vérités qui ne serviraient point médiocrement au perfectionnement de leur intelligence ». En outre, les infidèles et même beaucoup de fidèles se scandaliseraient de l’ignorance et de la simplicité de ces prélats qui prennent pour erroné et contraire a la foi ce qui ne répugne aucunement à la foi ni aux bonnes mœurs ».
« Dans le cas, enfin, où la proposition que le Docteur croit posséder est de celles qui touchent au salut, ou bien encore sil au-
i. Magistn Godefiudi de Fontibus Quodlibcta ; quodlib. Vif, (|uæst. .X\ III . Utrum magister in theologia debetdicere contra articulum episcopi si credat oppositurn esse verum [ Les Quodlibel cinq, sicc et sept de Godefroid de I‘ontaines, publiés par M. De Wulf et J. Ilofmans ( Les Philosophes Belges, t. 111 , Louvain, 1 9 1 4)> PP- 4o2-4o5.J
LA RÉACTION DK LA SCOLASTIljL'E LATINE
torité de la Sainte Écriture, si quelque raison véridique, montre, avec une évidente certitude, qu’il la faut soutenir, alors la sentence et la prohibition de l’évêque sont absolument erronées et ne lient personne... En ce cas, le docteur doit parler selon son sentiment, au risque de scandaliser certaines gens par son apparente désobéissance. »
Insister auprès de l’évêque pour qu’il rapporte une condamnation qu’on juge mal fondée, c’est un devoir, au gré de Godefroid; nous allons voir qu’il n’y manqua pas.
Après la mort d’Etienne Tempier, après celle de Ranulphe d’Homblières, qui avait succédé à Etienne, Simon de Buci monta sur le siège épiscopal de Paris, qu’il occupa de 1292 à 1304. Or, en une discussion quodlibétique tenue sous son pontificat, Godefroid se fait poser la question suivante 1 : « Est-ce que l’évêque de Paris commet un péché parce qu’il omet de corriger certains articles condamnés par son prédécesseur ? » Voici la réponse qu il fait à cette question :
« Monseigneur l’évêque de Paris est un homme d’une éminente érudition en droit canonique et en droit civil ; il a acquis également une érudition suffisante en la Faculté de Théologie; toutefois, il n’a pas tellement étudié en cette dernière qu’il puisse, pour la correction des dits articles, se passer du conseil des maîtres ; ceux-ci, d’ailleurs, n’étant point en parfait accord au sujet des dits articles, Monseigneur l’Évêque peut être excusé d’une certaine manière de ne les avoir pas corrigés. Toutefois, il pourrait, aisément et sans aucun inconvénient, rapporter la sentence dont son prédécesseur a frappé ces articles, ce qui rendrait la paix à beaucoup de gens et leur serait utile, en sorte que je ne vois rien qui le puisse suffisamment excuser de ne pas le faire; toutefois, je n’oserais le condamner sur aucun des deux chefs...
« Bien que ces articles aient été édictés par des gens fort savants, il semble néanmoins qu'il les faille maintenant corriger. Ceux qui les ont édictés peuvent être raisonnablement excusés, bien que leur œuvre appelle maintenant la correction ; en effet, à l’époque où ces articles furent édictés, plusieurs maitres-ès-arts, et non des moindres, s’étendaient à l excès et sans que la raison les réfrénât au sujet des matières de ces articles ; leur langage ne semblait
i. Godefridi de Fontibus Quodlihe/a \ quodlib. XI Im, quaest. Iva; Bibl. nat-, fonds lalin, ms. n° i5842, fol. 276, col. b, à fol. 277, col. c. — Les renseignements qui suivent sont tirés de Maurice De YVulf, Histoire de Ici Philosophie en Belgique , pp. 89-94.
7t> LE REFLL’X DE l’aRISTOTÉLISME I -
que trop verser en des erreurs. En ce temps donc, il fallut pencher davantage vers l'excès contraire. »
Un des auditeurs trouva, sans doute, que les propos de Godefroid de Fontaines étaient quelque peu libres et irrévérencieux à l’égard de l’évèque de Paris, car il posa aussitôt la question suivante : « Est-il permis à un docteur, surtout à un docteur en Théologie, de refuser une question qu’on lui pose, si les conclusions que la vérité l’obligera à tirer de la discussion sont de nature à offenser des personnages riches ou puissants ? »
Fièrement, Godefroid répond que « distribuer ainsi la vérité par l’enseignement est un devoir de justice distributive... Peu de gens se rencontrent, d’ailleurs, qui soient capables de pécher en disant trop haut la vérité; le plus grand nombre pèchent en la taisant ».
La résistance de l’ordre des Dominicains aux décrets d’Etienne Tempier parait avoir été beaucoup plus active et, surtout, beaucoup plus efficace que celle de quelques maîtres parisiens, isolés et contredits par nombre de leurs collègues.
Étienne Tempier se disposait à faire promulguer dans le diocèse de Paris les condamnations prononcées à Oxford « lorsque 1 les cardinaux qui gouvernaient l’Eglise pendant la vacance du Siège apostolique (20 mai-25 novembre 1277), lui envoyèrent 1 ordre de surseoir absolument à cette aiFaire jusqu’à ce que la Cour romaine le chargeât de s’en occuper. C’était, en somme, désapprouver le zèle intempestif d’Étienne Tempier, et infirmer indirectement la valeur de sa condamnation et de celle de Robert Kilwardby.
» Il est de toute vraisemblance que les Dominicains n’étaient pas étrangers à l’acte de la Curie romaine. Us avaient dû faire appel des condamnations arbitraires de l'Evêque de Paris et de l’Archevêque de Cantorbéry. Un membre de l’Ordre, Pierre de Conflans, archevêque de Corinthe, personnage influent, en résidence à la Cour romaine, parait s’être spécialement entremis dans cette affaire. Nous savons que l’Évêque de Paris, peut-être sur ses observations, lui avait envoyé, dans la préoccupation de se justifier, la sentence de l’Archevêque de Cantorbéry. Pierre de Conflans écrivit alors à son confrère, Robert Kilwardby, pour s’étonner de la prohibition de propositions qu’il jugeait bien fondées. Guillaume d’Ockam, qui semble avoir connu cette lettre, nous laisse entendre qu’elle aurait été assez dure. Nous possédons le mémoire justificatif adressé par Robert Kilwardby à Pierre de
i. P. Mandonnet, Op. la ad., Première partie, pp. 234-238.
LA RÉACTION DE LA SCOLASTIQUE LATINE
Conflans. Il nous y fait connaître ses idées personnelles sur les questions disputées, mais n’établit pas qu’il eût le devoir, ni même le droit de procéder à cette condamnation.
» Pour défendre Thomas d’Aquin, l’Ordre comprit qu’il devait, avant tout, compter sur lui-même. Aussi déploya-t-il dans ce but une activité et une énergie qui témoignent de la claire conscience des fins qu’il poursuivait. Le danger semblait surtout concentré en Angleterre, où Robert Kilwardby avait exercé, comme provincial, puis comme archevêque, une influence prédominante. Le Chapitre général de 1278, tenu à Milan, nomma deux délégués, Raymond de Mévouillon et Jean Yigouroux, pour visiter la province d’Angleterre et punir sévèrement quiconque aurait manqué de respect aux doctrines du vénérable Père Thomas d’Aquin...
« Les chapitres, d’ailleurs, continuèrent non seulement à affirmer leur volonté de voir respecter les enseignements de Thomas d’Aquin, mais encore à les propager vigoureusement... »
Au temps qui suivit la canonisation de Thomas d’Aquin, les Dominicains obtinrent une certaine satisfaction. Le 14 février 1325, l’évêque de Paris rendait solennellement la sentence que voici 1 :
« Par la teneur des présentes, et de science certaine, nous annulons totalement la susdite condamnation [portée en 1277] des articles et la sentence d’excommunication qui les frappe, en tant qu’ils touchent ou qu’on prétend qu’ils touchent la doctrine du bienheureux Thomas; quant aux articles eux-mêmes, nous n'entendons, par là, ni les approuver ni, non plus, les désapprouver ; nous les livrons simplement a la libre discussion des écoles. — Supradictam articulorum condemnationem et excommunications sententiam quantum tangunt vel tangere asseruntur doctrinam beati Thomæ prædicti , ex certa scientia tenore prsesentium totaliter annullamus , arliculos ipsos propter hoc non approbando seu ctiam improbando, sedeosdem discussioni scolasticæ liberæ relinquendo. »
Cette décision laissait leur entière vigueur aux condamnations portées par Étienne Tempier toutes les fois que les articles visés par ces condamnations n’étaient point de ceux que Thomas d’Aquin avaient enseignés ; pour ceux mêmes que le Doctor commuais a\ait professés, l’Évêque de Paris et la Faculté de Théologie n’entendaient aucunement que la canonisation du docteur plaçât d emblée ces thèses au nombre des doctrines approuvées par 1 Église ; ils voulaient seulement, par égard pour celui qui les avait propo-
, . Denifle el CHATELAIN, Chartularium Universitatis Parisiens, s, pièce n» 838 t. II, p. 280.
LE REFLUX DE L’ARISTOTÉLISME
sées, qu’on les pût désormais soutenir à Paris sans encourir l’excommunication.
Les Dominicains eussent voulu davantage ; ils eussent voulu qu’on fût tenu, en toute question, de regarder comme véritable la solution proposée par le grand docteur que leur ordre avait donné à l’Ecole. Us en faisaient, du moins, une obligation à tous leurs frères ; en juin 1346, le Chapitre général de l'ordre, tenu à Brive, portait le décret suivant 1 :
« Voici ce que nous imposons d’une manière stricte : Que nul, en une leçon, en une détermination ou en une réponse, n’ose soutenir avec assurance le contraire de ce qui est contenu en la doctrine commune, non plus que ce que l’on regarde communément comme ayant été à l’encontre de l’opinion de notre vénérable docteur Saint Thomas. Districte imponimns quod nullus leyendo, determinando , respondendo audeat assertive tenere conlrarium ejus quod in doctrina communi continetur, et contra oppinioncm doctoris nostri venerabilis S. Thomæ communiter créditai' exlilisse. »
Entre les Dominicains et l’ Université de Paris, la guerre était inévitable; après bien des escarmouches, elle éclata en 1387 et, pendant quatre ans (1387-1391), se poursuivit avec une extrême violence 2 3.
L’occasion en fut donnée par un bachelier dominicain de la province d’Aragon, Jean de Montson. Fidèle observateur du décret porté par le chapitre général de Brive, Jean de Montson avait enseigné à Paris diverses propositions conformes à la doctrine de Saint Thomas, mais contraires au sentiment de l’Université ; en particulier, selon la coutume alors répandue chez les Dominicains, il avait très vivement combattu la croyance en l’immaculée conception de la Vierge Marie, que Thomas d’Aquin repoussait, tandis que l’Université de Paris, très attachée à cette croyance, célébrait avec ferveur la fête de l’immaculée conception.
Jean de Montson fut sommé de rétracter quatorze propositions thomistes que l’Université jugeait erronées ou malsonnantes 8 ; il s’y refusa; l’Église, à son avis, en canonisant Thomas d’Aquin, avait implicitement approuvé ces propositions.
Tout aussitôt, l’affaire prit une grande ampleur ; elle fut portée devant le Pape; en 1388, Pierre d’Ailly, docteur en théologie, évêque de Cambrai, ancien maître du Collège de Navarre, ancien chancelier de l’Université, remit au pape d’Avignon, Clément Vil,
1. Denifle et Châtelain, Op. laud., pièce n» 1127, t. II, p. 5gi-5g2.
2. Denifle et Châtelain, Op. laud., pièces n<> i557-n® i583 ; t. II, pp. 486-533.
3. Denifle et Châtelain, Op. laud., pièce n<> i55g, t. III, pp. 4o»-496.
LA RÉACTION DE LA SCOLASTIQUE LATINE
un traité fort étudié 1 où se trouvaient condamnés à la fois le principe dont s’autorisait Jean de Montson et les propositions qu’il osait soutenir.
A l’assertion que la doctrine de Saint Thomas avait été approuvée par l’Eglise, la Faculté de Théologie répondait 2 que « l’approbation reçue par cette doctrine n’était pas d’une nature telle qu’elle pût entraver l'effet de la susdite condamnation ou du procès intenté par le dit évêque (Etienne Tempier) ».
La Faculté distinguait, en effet, trois sortes d’approbations 3.
« Par la première, l’Eglise déclare qu’une doctrine est utile, qu’elle est reçue comme probable en matière de foi, enfin qu elle est répandue dans les écoles.
» Par la seconde, une doctrine est approuvée de telle manière que l’on soit tenu de la croire vraie en toutes ses parties.
» Par la troisième, elle est approuvée de telle sorte qu’il faille la croire exempte de toute erreur et de toute hérésie...
» Le premier mode d’approbation diffère beaucoup des deux autres ; car beaucoup de doctrines approuvées en cette première manière contiennent non seulement des thèses fausses, mais encore des propositions erronées en matière de foi. »
Or, c’est seulement cette première sorte d’approbation que la Faculté de Théologie de Paris regarde comme acquise à la doctrine de Saint Thomas, tandis qu’elle lui dénie formellement les deux autres.
Les Dominicains prirent fait et cause pour Jean de Montson; la doctrine de ce frère était celle de Saint Ihomas d Aquin, qu ils identifiaient avec le dogme même de 1 Église. Le Lhapitre général, tenu à Rodez en 1388, fixait 4 les subsides que devaient fournir les diverses provinces de l’ordre pour soutenir la lutte « contre quelques hommes qui, à tort et injustement, nous 1 affirmons, ont
i Tractalus ex parte Unioersitalis sladii Parisiensis pro causa fidei contra auendarn fratrem Ordinis Prædicatorum edilus. De cet important écrit, Denifle et Châtelain (Op. laud., pièce no i565, t. III p. 5o5) ne donnent qu un résumé insignifiant. II a été publié in extenso par D Argentre, Collectiojudiciorum l2 pp. 75-i2n). Il est reproduit plus ou moins complètement, a la fin de nombre d'éditions des Pétri Lombardi Libri IV Senlentiarum Certains passages essentiels, omis par les éditions des Sentences, ont ete, d apres un manuscrit conservé au Collège de Navarre publies par Jean de Launoy (Joannis Launoii De varia Aristolelis in Academia Parisiensi Jortuna Liber Tertia editio, Lutetiæ Parisiorum, ap. bdmundum Martinum, MDCLX1I. Cap. X, pp. 94-96). Nous n’avons pu vérifier si ces passages sont reproduits
par la Collectio j udiciorum d’Argentré.