‹ Le système du monde (volume 2)Chapitre 290 sur 485 · François de Meyronnes, Ibid · texte numérisé non relu

François de Meyronnes, Ibid

3. François de Meyronnes, qnæst. cit., art. III; éd. cit., fol. 49> C°L c-

4. François de Meyronnes, toc. cit . ; éd. cit., fol. 49f col. d.

l’essentialisme

François de Meyronnes n’admet ni ce raisonnement ni la conclusion qui en résulte; voici, en effet, quelle est sa réponse 1 2 :

« La première division de l’être est bien celle qui distingue entre l’être intérieur à l’esprit et l’être extérieur à l esprit; mais lorsqu’on dit que tout ce qui est extérieur à l’âme est réel, je déclare que c’est faux. Les quiddités en puissance objective sont extérieures à l’âme ; elles ne sont pas fabriquées par l’âme ; sinon comme elles sont, lorsqu’elles sont en acte, de même nature que lorsqu’elles sont en puissance, les quiddités en acte seraient, elles aussi, de simples êtres de raison, ce qui vest faux. Mais, d’autre part, il est constant que ces quiddités en puissance objective ne sont pas réelles.

» Je dis donc que tout être extérieur à l’âme n’est pas un être réel; mais je dis que letre extérieur à l’âme se divise en quiddité et mode de la quiddité ... et que la réalité est un mode de la quiddité ; donc la distinction formelle, qui a pour fondement la quiddité, n’est pas une distinction réelle ; seule, sera réelle une distinction fondée sur ce mode de la quiddité qu’est la réalité.

» Voici un exemple qui rend cela évident. Soient deux êtres qui se distinguent l’un de l’autre à la fois par distinction formelle et par distinction réelle, tels qu’un homme et un âne ; s’ils viennent à perdre tous deux le mode qui constitue leur réalité, par anéantissement ou corruption, ils ne seront plus réellement distincts, [car ils ne seront plus deux choses] ; cependant, ils continueront, comme auparavant, à être formellement distincts; car chacun d’eux garde même définition, qu’il soit en acte ou qu’il soit en puissance, j’entends en puissance objective. »

Ce texte met nettement en évidence le fond de la pensée de François de Meyronnes : La différence entre formalité et réalité est du même ordre que la différence entre essence et existence. Examinons de plus près la nature de cette différence.

Une quiddité ou formalité est passible de certaines modes intrinsèques 1 qui en change la manière d’être, sans en changer la nature, la raison formelle, sans en altérer la définition, si cette quiddité est susceptible de définition. L’essence, par exemple, peut être en puissance objective ou bien exister d’une manière actuelle ; dans les deux cas, elle a la même raison formelle, elle est susceptible de la même définition ; et cependant elle n'a pas, dans les deux cas, la même manière d’être ; l’existence est donc,.

1. François re Meyronnes, loc. cit. ; éd. cit., fol. 5o, col. a.

2. François de Meyronnes, quæst. cil., art. II ; éd. cit., fol. 49> coll. a, b et c~

470 LE REFLUX DE l’aRISTOTÉLISME

comme nous 1 avons vu, un de ces modes intrinsèques de 1 essence.

« Cela posé, on peut montrer d’une manière évidente ' que la réalité est un mode intrinsèque ; en ellet, ce qui advient à quelque chose sans en changer la raison formelle est un mode intrinsèque de ce quelque chose ; or la réalité est de cette sorte:

» Je prouve la mineure de deux manières.

» En l’esprit et hors de l’esprit, l’homme a même raison formelle, mais il l’a sous des modes différents ; or, 1 homme qui est hors de l’esprit est un homme réel ; la réalité donc ne modifie pas la raison formelle.

» En second lieu, l’homme en acte et l’homme en puissance ont même raison formelle, car ils ont même définition; mais l’homme en puissance n’a pas une véritable réalité, car l’homme en puissance n’est pas une chose ; tandis qu’il est ensuite une chose lorsqu'il est en acte. Il reste donc que la réalité soit un mode.

» Je dis, dès lors, qu’il y a une moindre différence entre la raison formelle et la réalité qu’entre deux raisons formelles ; et il en est de même de tout mode intrinsèque. »

Nous avons entendu ailleurs François de Meyronnes préciser la nature de ces sortes de différences qui ne sont ni différences fabriquées par l’esprit ni différences réelles ni différences essentielles ni différences formelles, et qu’ Henri de Gand eût nommé différences d’intention.

A côté donc de l’existence, mode intrinsèque de l’essence, notre auteur va placer la réalité, mode intrinsèque de la formalité ; car il ne confond pas absolument l’existence et la réalité. « On a coutume de dire, écrit-il % que l’existence et la réalité sont la même chose par l’être, mais qu’elles diffèrent par la définition ; et par le mot être, on entend ici non point l’essence, mais l’existence. » Gela signifie que l’existence et la réalité s’accompagnent toujours l’une de l autre, que toute chose qui existe est réelle et que toute chose qui est réelle existe, bien que les deux mots exister et être réel n’aient pas le même sens.

« Bien que l’existence et la réalité â puissent s’échanger entre elles, il peut arriver que l’existence serve à dénommer une certaine manière d’être que ne dénommerait pas la réalité. »

i . François de Meyronnes, quæst. cit. , art. III ; éd. cit., fol. 49, col. c.

2 François de Meyronnes, quæst. cil., art. II ; éd. cit., fol. 49, col. b.

3. François de Meyronnes, quæst. cit., art. III ; éd. cit., fol. 5o, col. b.

L ESSENT1AUSMK

Ailleurs notre franciscain écrit, d’une manière analogue : « Il y a, dans les créatures, quatre modes qui sont totalement adéquats mais qui tous, cependant, sont distincts les uns des autres ; ce sont l’existence, l’actualité, la contingence et la réalité. »

Nous arrivons maintenant à l’une des propositions auxquelles François de Meyronnes, en tout son système philosophique, attache la plus grande importance; cette proposition, la voici : Un seul et même mode intrinsèque peut affecter simultanément plusieurs quiddités et, par là, réunir ensemble ces quiddités diverses.

Ainsi, en une seule réalité pourront se trouver conjointes ensemble plusieurs formalités. « La réalité 5 pourra donc être ce mode intrinsèque par lequel un grand nombre de rations formelles sont dites réelles sans que cette réalité présente la moindre variété ni la moindre multiplicité...

» De même, une seule existence se trouve en notre àme et en toutes ses facultés, et cependant, il y a là une multitude de quiddités.

» On pourra en dire autant des formalités et de la réalité ; un grand nombre de formalités pourront être en une même réalité qui ne présentera aucune variété, mais sera absolument simple. »

Parmi les modes intrinsèques dont nous parlons en ce moment, il nous faut considérer l’hœccéité « Le premier de ces modes est l’bœccéité ou propriété individuelle ; car l’hœccéité est un mode intrinsèque qui n’apporte pas de changement à la raison formelle ; en effet, les individus d’une même espèce diffèrent les uns des autres par leurs hœccéités et cependant, ils sont tous de même raison formelle. »

François de Meyronnes n’identifie pas, comme l’avait fait Henri de Gand, l’existence et l’hœccéité ; bien que pour les créatures, l’un de ces deux modes intrinsèques ne puisse aller sans l’autre, notre auteur, cependant, les distingue l'un de l’autre % comme il distingue l existence, la réalité, l’actualité, la contingence tout en reconnaissant qu’aucune de ces manières d’être ne saurait, en la nature créée, se rencontrer sans les autres.

Comme il arrive pour les autres modes intrinsèques, une même

1. Francisci de Mayronis Quæstiones quolibelales, quæst. VIII, art. VIII; éd. cit., fol. 242, col. c.

2. Francisci de Mayronis Conflatus , Dist. VIII, quæst. V, art. II; éd. cit., fol. 4o> col. b.

3. Francisci de Mayronis Conflatus, Dist. XLII, quæst. IV, art. I ; éd. cit., fol. 121, coll. b et c.

LE REFLUX DE l’aRISTOTÉLISME

hœccéité pourra atteindre à la fois une multitude de formalités et, de toutes, faire un seul individu ; « la blancheur, par exemple *, se trouvera individualisée par une propriété individuelle ; et non seulement la blancheur, mais encore toutes les autres propriétés universelles qui sont tirées de cette blancheur et qui résident formellement en elle ; toutes ces propriétés universelles sont individualisées par une seule hœccéité simple ; à elles toutes ne répond qu'une seule hœccéité totale. »

A la tendance qui se manifeste en toute cette doctrine de François de Meyronnes, peut-on donner le nom de réalisme? Toutes ces distinctions multiples et subtiles qu’il nomme distinctions formelles, toutes ces formalités et tous ces modes intrinsèques qu’il se complaît à multiplier, il proclame sans cesse que ce ne sont point fabrications de l'intelligence ; il déclare que tout cela appartient à la nature des choses, que tout cela subsiste hors de l’esprit, que tout cela serait encore lors même qu’aucune intelligence, fût ce l’Intelligence divine, n’en aurait connaissance.

Mais, d’autre part, notre auteur n’admet pas que tout ce qui est hors de l’esprit soit réel. Tout ce qui est hors de l’esprit est quiddité ; mais une quiddité peut être privée de réalité ; elle peut n’avoir d’autre existence que l’existence en puissance objective ; une essence, hors de toute intelligence qui la conçoive, peut n’avoir que l’existence essentielle, que cet esse essentiæ qui lui appartient même alors qu’elle n’a pas reçu l’existence actuelle.

Ce n’est donc pas, à proprement parler de réalisme, qu’il faudrait taxer notre auteur ; il faudrait, si le terme existait, l’appeler essentialiste-, et, par là, il faudrait entendre que la position de l’essentialiste est intermédiaire entre la thèse du conceptualiste et celle du réaliste, comme l’existence essentielle est, pour notre auteur, intermédiaire entre l’existence d’une notion au sein de l’esprit qui la conçoit et l’existence actuelle.

Si l’on voulait, cependant, dire que François de Meyronnes fut réaliste, on le pourrait faire à condition de donner au mot réel un sens large ; ce sens, il a lui-même pris soin de le définir, alors qu’il se proposait de répondre à cette question s : Tandis qu’elles sont en la pure existence essentielle, les quiddités des choses créahles existent-elles réellement ? « Le réel, disait il, peut s’entendre de deux manières, ou bien de ce qui possède en fait la réalité ou bien

1. Francisci de Mayronis Conflatus, Dist. VIII, quæst. V, art. II ; éd cit., fol. 4o> col. b.

2. Francisci de Mayronis Quæstiones quodlibetales , quæst. VIII, art. VIII; éd. cit., fol. 242, col. c.

l’essentialisme

de ce qui est naturellement apte à recevoir la réalité ; en ce dernier sens, toutes ces quiddités sont réelles. » C’est, en effet, en donnant au mot réel ce sens général que l’on peut dire : « Tout être est un être réel ou un être de raison. Or ces quiddités, comme on l’a vu, ne sont pas des êtres de raison ». Ce sont donc des êtres réels.

C’est aussi en ce sens que François de Meyronnes accepterait l’épithète de réaliste.

A une époque inconnue, mais qui, peut-être, fut assez rapprochée de celle où vécut François, un auteur qui a gardé l’anonyme rédigea un Traité des formalités dans l'esprit de Scot et de François de Meyronnes ‘.

Cet opuscule expose avec beaucoup de minutie la théorie des formalités et des réalités dont nous avons pu lire les principes dans les écrits authentiques de François de Meyronnes; c est à peine s’il s’écarte, en un ou deux points de détail, et qu’il a soin de signaler, de la doctrine formulée par le franciscain de Digne. Nous ne croyons pas exagérer l’importance de ce Traité des formalités en disant qu’il résume la méthode à laquelle on a donné le nom de Scotisme.

Or, si l’auteur de ce traité a eu pleinement raison de dire qu’il avait été rédigé secundum mentem Magistri Francisci de Mayronis, c’est bien à tort qu’il y a joint cette autre indication : secundum mentem Doctoris subtilis Scoti. La relation que le Tractatus for malitatum, à l’imitation de François de Meyronnes, établit entre la formalité et la réalité, et dont il fait la pierre d’angle de tout son système, cette relation, disons-nous, est incompréhensible pour qui ne distingue pas l’essence de l’existence, pour qui n ad-

La seconde édition de ce traité se trouve, croyons-nous, en la collection

suivante: , . .... . , ,

Un fol., blanc au recto, porte, au verso, une epitre dedicatoire de Laurentius Ruscius Valentinianus à Nicolaus Maria, princeps Estensis. Au toi . sign. a ii, col. a, se lit ce titre : Tria principia clarissimi Doctoris Antonu andree secundum doctrinam doctoris subtilis Scoti. Nec non et expositio Francisci Mayronis doctoris illuminati super oclo libros phisicorum valde utitis et brevis iuxta Ari. propositiones et demonstrationes et Jormalitates eiusdem. b°î* sign. n, col. a : Incipitfor. secundum doctrinam Franc, mai. Fol. sign. p nj, col. d, colophon : Et sic finitur tractatus formalitatum secundum doctrinam Doctoris subtilis Scoti et Magistri Francisci de Mayronis ordinis minorum.— Dernier fol., recto : Impressumin inclita Civitate Ferrane régnante Hercule Duce secundo per Magistrum Laurencium de rubeis de valencia Anno domini. Mcccclxxxx. v. Idus Madii. verso : In hoc volumine continentur. Tria principia Antonij Andree ordinis minorum. Expositio Fran. mayronis ordinis minorum super octo lib. physicorum. Formalitates eiusdem Francisci Mayronis. J ractatus eiusdem de principio complexo. Tractatus eiusdem de terminis theo ogicis. Tractatus de ente et essencia secundum Thomam.

De la première édition, il sera question en 1 art. suivant.

LE REFLUX DE l’aRISTOTÉLISME

met pas un esse essentiel > irréductible à l'esse existenliæ et à l 'esse rationis. Or, pour Duns Scot, il n’y a pas d’essence séparée de l’existence actuelle ; la soi-disant existence essentielle se ramène à la pure possibilité logique, à l’absence de contradiction entre les ternies ; les formalités ne sont plus que des notions, les distinctions formelles que des opérations intellectuelles ; à la place de ce demi réalisme professé par François de Mevronnes, de ce demiréalisme que nous avons appelé essentialisme mais auquel on allait généralement donner l’épithète de Scotisme, c’est un pur conceptualisme qu’enseignait le Docteur Subtil. Si, de ce Scotisme, Henri de Gand fut le précurseur et François de Mayronnes le véritable initiateur, en revanche, Jean de Duns Scot ne fut nullement Scotiste.

Nicolas Bonet

Le Traité des formalités qui résume, pour ainsi dire, la doctrine de François de Meyronues et codifie ce qu’on a appelé le Scotisme est, en général, publié sans nom d auteur. Cependant, en 1489, une édition de Venise ', vraisemblablement la première de ce traité, lui donnait ce titre : Nicolai Boneti Formalitates secnndutn mentem Doctoris Subtilis Scoti. Cette attribution du Traité des formalités au franciscain Nicolas Bonet est-elle fondée ? Nous n’oserions 1 affirmer. Mais la lecture des œuvres authentiques de cet auteur nous la rendra vraisemblable, car, bien souvent, elle nous fera reconnaître en Bonet un disciple de François de Meyronues.

Né à Messine et membre de l’ordre de Saint F’rançois, Nicolas Bonet fut, le 27 novembre 1342, nommé à l’évêché de l’Ile de Malte. Il mourut en 1360.

Nous avons pu consulter les rédactions manuscrites * de ses

1 . Nicolai de Orbellis Logicae Surnmula una cum textu Pbtri Hispani. Colo-

phon : In hoc volumine habes summulam Nicolai de orbellis una cum textu Fetn hispani : deinde passus Francisci mayronis ; et tria principia Antonii andree et formalitates Boneti et Scoti : necDon fallacias sancti Thome ac tractatum de ente et essentia. et impressum Venetijs per Bernardinum de choris de Cremona et Simonem de Luero. Die 70 novembris 1489 (Cité d’après Hain Repertonum bibliographicum, i2o5i). V ’

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