VI
formes substantielles que proviennent et procèdent les formes accidentelles, qui trouvent en moi et dans les formes substantielles ce qui les soutient et les fait durer. Partant, je suis la forme absolue.
» Je suis substance en puissance, c’est-à-dire que je constitue avec la matière une substance unique .
» En tant que je suis action absolue, je suis dépouillée de toute matière ; sans quoi je ne serais pas action absolue ; mais je m’étends et me diffuse en mes formes particulières, et celles-ci se trouvent subdivisées suivant lesdifféreuts individus, et cela parles diverses ' matières particulières; elles sont actives, en effet, de telle manière qu’elles existent et agissent les unes d'une façon et les autres d’une autre .
» Je suis tout entière dans la matière en la mettant en acte, et la matière, en subissant mon action, est tout entière en moi; nos accidents sont connexes les uns des autres, sinon, nous ne serions pas une substance unique, étendue et continue, ce qui est impossible.
» Je suis en la matière première et en toutes les matières particulières, que je mets en acte au moyen de mes formes particulières; c’est ainsi que nait de moi l’action substantielle et la véritable action qui confère les prédicaments ; c’est par ces actions que je suis en la matière première et en toutes les matières particulières; de la matière première, provient la passivité apte à recevoir les prédicaments; de nous deux, est issu le mouvement général où le rôle actit est joué par ma nature et le rôle passif par la nature de la matière. C’est par ce mouvement que les substances qui existent en puissance avec leurs accidents sont engendrées à une existence actuelle et nouvelle .
»> La matière et moi, nous constituons une analogie. C’est moi, cependant, qui tiens le premier rôle, et la matière qui vient ensuite. En effet, dans le mouvement, c'est à moi qu’il appartient de commencer, en raison de mon caractère actif, et à la matière de suivre, en raison de son caractère passif. C’est moi qui suis sa fin, car je suis pour moi-même, tandis qu’elle n’existe pas pour ellemême, mais en vue de moi. Avant que je ne défaille, c’est elle qui lait délaut dans les êtres particuliers, car elle n'a pas capacité de recevoir la totalité de mon action. Elle est bornée vers le bas, non vers le haut, car elle est, par nature, passivité absolue.
» Je suis 1 image de Dieu, et elle en est la dissemblance, car Dieu est forme et non matière .
» Je suis être parfait, et c’est pourquoi la matière me trouve
désirable; en raison de ce désir que nous possédons en commun, je souhaite d’agir en la matière et la matière souhaite d’éprouver cette action; la conséquence en est que la matière reçoit sa perfection de moi, et non d’elle-même .
» Je suis en mouvement au travers de la huitième sphère, qui me meut en Saturne et dans les autres astres; je suis en mouvement parmi les éléments et les corps qu’ils composent. Lorsque je me meus dans les corps célestes, j’y deviens forme céleste; je suis forme élémentaire dans les éléments, forme végétante dans les êtres qui végètent, forme sentante dans les êtres doués de sensation, forme imaginative dans les êtres doués d’imagination; je suis en mouvement dans l’eau froide, car je suis en puissance d’être
échauffée; . dans la génération et dans la corruption, je suis
en mouvement. »
La matière dit à son tour 1 :
« De moi, qui suis la matière primitive, se fait la matière particulière qui est la partie substantielle de chaque substance...
» Je suis faite de la bonté passive, de la grandeur passive, de la durée, du pouvoir, de l’instinct, de l’appétit passifs, de la force passive et de toutes choses du même genre. Je suis composée de toutes les passivités ; je suis étendue et mue par tout le Ciel, par tous les êtres élémentaires ou composés...
» Je suis passive et mue sous la forme première à laquelle je suis conjointe, et avec laquelle je forme une substance unique, en laquelle se trouvent incluses toutes les substances corporelles...
» Je suis individualisée par la quantité, grâce à laquelle j’ai longueur, largeur et profondeur ; j’ai la figure ronde dans le cercle ou dans le corps sphérique ; je reçois la qualité, dans la flamme, par exemple, où je suis faite lumineuse et chaude ; je suis colorée en rouge dans le vin rouge; je suis sucrée dans le miel; dans la terre, je suis alourdie et, dans l'air, je deviens légère...
» Je suis logée dans les sphères des cieux, dans les éléments et leurs composés, mais mon lieu propre est un lieu abstrait qui se trouve répandu parmi un grand nombre de lieux particuliers, tout en demeurant d’une manière absolue en lui-même...
» Je suis dans le temps ; c’est dans le temps que je suis mue pendant la durée qui sépare un instant d’un autre instant ; sinon, mon mouvement ne serait pas un mouvement qui se continue d une manière successive. En tant que suis reçue en mes diverses parties passives, je me trouve, en un certain être particulier, mue
i. Raymundi Lullii Op. laud., cap. II, De materia ; éd. cit., pp. 117-119.
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