VI
pendant un certain temps, et, en un autre être particulier, mue pendant un autre temps. Mais, toutefois, je demeure une essence indivise, car mon mouvement est un mouvement absolu, et, partant, mon essence est, elle aussi, une essence absolue.
» Je suis en un lieu absolu. Mais en tant que je me trouve répandue et concrétisée dans les êtres particuliers, je me trouve logée en des lieux particuliers et, par mes diverses parties, je passe d’un lieu en un autre. Et cependant, je demeure absolue en moi-même, logée en mon lieu absolu ; le lieu lui-même est, en moi, à l’état passif; il ne s’étend pas hors de moi, car il est un de mes accidents, un de ceux auxquels je suis conjointe.
» Comme je suis absolue, je suis première à l’égard de ma propre essence; mais si je n’étais pas conjointe à la première forme, et si celle-ci n’existait pas en premier lieu, je n’aurais rien qui me permît d’être la passivité primitive et, partant, je ne serais pas la matière première. Cela est évident, car ma bonté passive primitive, ma grandeur passive primitive, etc., ne seraient pas respectivement conjointes à la bonté active primitive, à la grandeur active primitive etc.
» Si la première forme n’existait pas, une forme particulière ne saurait être engendrée aux dépens d’une autre forme particulière. De même, si je n’existais pas, moi matière première, une matière particulière ne pourrait être engendrée aux dépens d'une autre ; lorsqu’une matière particulière serait corrompue, son essence même serait détruite ; le vide et la discontinuité so trouveraient alors produits dans la nature, le mouvement cesserait, et, par conséquent, il y aurait anéantissement successif de tout l’Univers. Or cela est impossible. Il est donc prouvé que la matière première existe. »
Le mouvement prend, à son tour, la parole et dit 1 :
« Je suis un être qui existe en puissance vers l’acte ; j’existe dans le sujet au sein duquel je réside, sujet à l’aide duquel le moteur meut le mobile de la puissance à l’acte.
» Je suis un être absolu qui procède, tout d’abord, à partir des principes innés du Ciel, de sa bonté, de sa grandeur, etc... Le Ciel, par sa constitution, est composé de matière, de forme et des dix prédicaments. Far moi, la forme du Ciel se meut elle-même en se rendant active, et elle meut la matière en la rendant passive ; elle meut selon la quantité, car je suis doué de quantité,
i. Ratmundi Lullii Op. laad., cap. IX; De motu. Éd. cit., pp. i36-i38.
selon la qualité, car je suis doué de qualité, selon les relations, car je suis doué de relation, et ainsi des autres prédicaments.
» En la huitième sphère, je suis mouvement absolu; je suis mouvement subordonné en la sphère de Saturne, et ainsi de suite, en descendant de sphère en sphère au travers des sphères des autres astres 1 jusqu’aux êtres particuliers doués de végétation, jusqu’à la pierre, jusqu’à la rose, jusqu’au cheval et à tous les êtres de même sorte. En tous ces êtres, je suis, à la fois, moteur et mobile; d'une manière successive et continue, je passe de la puissance à l’acte...
» Je suis continu, en tant que je suis une essence absolue unique ; c’est d'une manière continue que je me trouve étendu par tout l’Univers, car l’Univers entier n’est qu'un seul individu corporel et continu ; il est constitué, comme on l’a dit à propos de la matière générale, de ses principes généraux, de sa bonté, de sa grandeur, etc., et des dix prédicaments. Toutes ces [parties de l’Univers que nous voyons] sont, par en haut, continues entre elles, et non pas simplement contiguës ; il en est au contraire par en bas. Si, par en haut, elles n’étaient que contiguës, le Monde serait un individu discontinu; il n’aurait pas d’unité ; en outre, il renfermerait du vide; moi donc, mouvement, je ne serais plus continu, je serais divisé en parties successives, ce qui est impossible.
» Dans les corps particuliers, .... je deviens discontinu; mais en ce qui concerne mon essence, je demeure indivis, en sorte que toutes choses sont en moi et que je suis en toutes choses, par mon existence et mon action, sans être affecté d’aucun vide. »
En cette description d’une forme universelle et d une matière universelle, dont l’union compose la substance universelle, d’un mouvement universel qui est répandu dans le monde entier, l’influence d’Avicébron se laisse aisément reconnaître.
E. Les quiddités.
Est-ce à l’influence d’Avicébron que Raymond doit les considérations sur les « quiddités des formes » qu’il développe en tous ses traités sur l’Ars generalis, mais qui prennent, en sa Kabbala, un aspect si étrange s ?
,. Peut-être faut-il voir là une allusion au système astronomique d’Al
2. Kaymundi Luli.ii Kabbala ; Tractatus III 118 et ultimus. Lap. I : De quidditatibus formarum ; éd. cit. , pp. 80-87. — Au xvme siècle, le P. Antonio Pascual (a) trouvait que le De audita cabbalislico contient trop de phrases inusi-
LE REFLUX DE L'ARISTOTÉLISME