‹ Le système du monde (volume 2)Chapitre 31 sur 485 · Vide supra, ch. VI · texte numérisé non relu

Vide supra, ch. VI

4- Liber secundas Communium naturalium Fratris Rogeri. Edidit Robert Steele. Pars prima, Dist. I, Cap. 2m, in quo ostenditur quod sicut est unum [compositumj commune omnibus compositis, sic est a parte forme, et similiter a parte materie , pp. 52-54-

LA. RÉACTION DE LA SCOLASTIQUE LATINE

formes qui se superposent les unes aux autres depuis la forme la plus générale jusqu’à la forme spécifique la plus particulière ; à chacune de ces formes correspond un nouveau composé, en sorte que les substances s’étagent, suivant les mêmes degrés que les formes, de la plus générale à la plus particulière.

« 11 faut savoir, dit Roger Bacon, qu’il existe un certain composé commun à tous les composés, car il est un prédicament qui s’attribue à chacun de ces composés, savoir, le prédicament de substance en général ; l’esprit, en effet, est substance, et le corps est aussi substance, et il en est de même du ciel, et de l’élément, et du mixte, et de tous les composés...

» Semblablement, il y a une certaine forme qui est commune à toutes les formes des composés ; d’une part, en effet, un composé est à d’autres composés dans le même rapport que sa forme à leur forme ; d’autre part, il est un caractère qui s’affirme de toutes les formes des substances composées ; c’est que chacune d’elles est une forme substantielle ; enfin c’est par des degrés et des différences semblables que l’on descend, du côté de la forme, de la forme unique qui tient la tête jusqu’à la multitude des formes spéciales, et, du côté du composé, de la tête unique [à tous les composés spéciaux].

» Des substances composées, celle-ci est spirituelle et celle-là corporelle ; des substances corporelles, l’une est céleste et 1 autre ne l’est pas ; des substances non célestes, l’une est un élément et l’autre est un mixte. De même, parmi les formes, celle-ci est spirituelle et celle-là corporelle ; des formes corporelles, 1 une est céleste et l’autre non ; des formes non-célestes, 1 une est une forme élémentaire et l’autre la forme d’un mixte, et ainsi de suite. »

Mais ce qu’on vient de dire du composé et de la forme, on peut le répéter de la matière, en sorte qu à la hiérarchie des subsfances, à la hiérarchie des formes, correspondra la hiérarchie des matières.

» Du côté de la matière, donc, il y aura une tête qui sera commune à toutes les matières des composes... Si une matière particulière correspond à chaque forme particulière et inversement, comme Aristote le dit souvent, alors la matière commune correspondra à la forme commune, et inversement ; partant, de même qu’il y a uue forme absolument générale qui est commune à toutes les formes des substances composées, de même il y aura une matière très générale qui sera commune à toutes les matières des substances composées ; d’autre part, il y aura, pour la forme spécifique, une matière spéciale ou spécifique. »

LE REFLUX DE L’ARISTOTÉLISME

La matière, poursuit Bacon « n’est donc pas numériquement une en des composés multiples ; toutes les différences intermédiaires lui ajoutent quelque chose jusqu’à ce que l’on parvienne à la matière ultime qui est la plus spéciale ; ainsi en est-il pour la forme et pour le composé. Il en résulte, comme pour la forme et le composé, qu’il existe une matière spécifique commune ; et aussi une matière extrêmement générale qui est commune à toutes les matières, qui en est la tête, de même qu’il y a une certaine forme qui est la tête de toutes les formes et un certain composé qui est la tête de tous les composés. »

Tout en demeurant une en son essence, la matière est ainsi multiple en son existence, car « elle est affectée 1 de différences qui la divisent et la spécifient comme elles divisent et spécifient la forme et le composé...

» Des différences et des degrés de matière sont ajoutés à la matière la plus générale de la même manière qu’il arrive pour la forme ; la matière commune doit donc être divisée et spécifiée par des différences successives, comme cela a lieu pour la forme...

» Ce n’est pas de la forme spécifique que la matière du genre est en puissance; c’est de la matière spécifique. De même que la forme générique est en puissance de la forme spécifique, de même la matière générique est en puissance de la matière spécifique. De même qu’une forme peut être appelée matérielle à l’égard d’une autre, en ce qu’elle est moins complètement spécifiée que celle-ci, de même une matière peut être dite formelle à l’égard de la matière générique parce qu’elle la complète et la spécifie ; cela est évident ; si l’on attribue, en effet, à une forme incomplète, le nom et le rôle de matière parce qu’elle est en puissance, ce qui est la condition de la matière, de même pourra-t-on attribuer à une matière le nom et le rôle de forme, parce qu’elle est apte à compléter une autre matière qui est en puissance ; car le propre de la forme, c’est d’être ce qui complète autre chose. Ainsi donc la matière spécifique complétera la matière générique comme la forme spécifique complétera la forme générique. »

Nous retrouvons ici, sous une forme plus explicite et plus précise, ce que Saint Bonaventure nous avait laissé entrevoir au sujet des raisons séminales.

De ce que nous venons de dire découle évidemment cette conséquence : Bacon subdivisera les matières de la même façon qu’il a

i. Bacon, Op. laud., Pars securida, Dist. I, Cap. 3“, in quo inagis probatur cominunitas materie per rationes particulares. Ed. cit., pp. 54.

LA RÉACTION DE LA SCOLASTIQUE LATINE

subdivisé les formes et les substances ; la matière universelle se partagera en matière spirituelle et matière corporelle ; la matière corporelle comprendra la matière céleste et la matière sublunaire ; en la matière sublunaire, on distinguera la matière de l’élément, la matière du mixte, et ainsi de suite.

Non seulement Bacon admettait cette hiérarchie des matières, mais il y attachait une grande importance. Il avait composé un traité De la génération des choses qu’il avait, d’abord, adjoint à l’ Opits tertium 1 et qu’il inséra ensuite aux Communia naturalium s.

Au commencement de ce traité, Bacon examine la question suivante 3 : Si l’on suit la hiérarchie des caractères par laquelle la matière se trouve de plus en plus étroitement déterminée, ce qu’il nomme la linea prædicamentalis , à quel moment rencontre-t-on la materia naturalis , c’est-à-dire le premier sujet de toute génération et de toute corruption, ce qu’ Avicenne et Al Gazàli nommaient la hyle ?

« Il est clair que la matière ne commence pas à devenir naturelle dans le genre le plus général, ni en la matière et en la forme de ce genre, car cette matière et cette forme conviennent à la fois aux êtres spirituels, aux corps célestes et aux autres corps. Elle ne commence pas non plus en la première espèce qui suive ce genre, qui est la substance spirituelle et incorporelle, car cette substance-là, qu’il s’agisse des anges ou des âmes raisonnables, est toujours créée en totalité. Elle ne commence pas davantage en cette autre espèce, corrélative ( co-æqaœva ) de la précédente, qu’est la substance corporelle ; c’est là, en effet, une chose commune au Ciel et aux corps qui ne sont pas le Ciel et, par conséquent, cette chose précède la génération comme le Ciel la précède. De même, elle ne commence pas en la première espèce subséquente, qui est la substance corporelle céleste, caries corps célestes ne sont point soumis à la génération et à la corruption...

» C’est enfin en l’espèce corrélative de celle-là, c’est-à-dire de la substance corporelle céleste, c’est en la substance corporelle non-céleste, qui se trouve au troisième degré à partir du genre le plus général, que se rencontre ce qui est le principe radical de la génération.

,. Pierre Duhem, Un fragment inédit de l’Opus tertium de Roger Bacon, précédé d'une étude sur ce fragment. Ad Claras Aquas (Quaracchi), 1909; pp. 5i-57 et pp. 190-193.

2 Liber pnmus Communium naturalium Fratris Rogeri. Edidit Robert Steele. Pars secunda, Dist. II, Cap. I, quomodo et ubi in generacione substancie inveniatur primo materia naturalis, pp. 65 seqq.

3. Rogeri Bacon Opus tertium, éd. cit., pp. 191-193. Communia naturalium,

éd. cit., pp. 65-68.

LE REFLUX DE 1,’aRISTOTÉLISME

» En effet, tout agent naturel qui produit la génération et la corruption exige un certain principe radical ( radix ) ; dans la génération, il amène ce principe à l’existence spécifique; dans la corruption, il réduit l’existence spécifique à ce principe. Mais ce principe radical admet plusieurs degrés, à cause de la diversité que l’on remarque en la génération et en la corruption des choses différentes. Le premier degré, qu’aucun agent naturel ne saurait franchir, c’est ce genre subordonné que l’on désigne par cette circonlocution : la substance corporelle non-céleste ; cette substance n’a pas reçu de nom simple ; nous conviendrons de la nommer A.

» Que tout agent naturel s’arrête à ce degré lorsqu’il produit la génération et la corruption, [et qu’il puisse atteindre jusque-là,] cela est manifeste, car tout ce qui vient après ce principe est susceptible d’être engendré ou détruit d’une manière complète et incomplète... Ce qui suit ce principe, en effet, c’est l’élément et le mixte, » et l’élément comme le mixte peut être engendré ou déti'uit.

Roger Bacon, pour classer les substances, suit exactement la méthode dichotomique imaginée par Ibn Gabirol ; mais il l’applique avec une exacte rigueur que l’on chercherait en vain au Fons vitæ. 11 va jusqu’à figurer 1 2 ces subdivisions dichotomiques de la matière première universelle, de la forme première universelle, de la substance composée universelle, en des tableaux tout semblables à ceux que, de nos jours, on trouve communément dans les faunes ou dans les flores.

Aux doctrines du Fons vitæ , Saint Bonaventure donnait un complément, assez naturel, d’ailleurs, en attribuant la désignation de l’individu dans l’espèce à une raison séminale analogue à celle qui détermine l’espèce au sein du genre ou un genre plus particulier au sein d'un genre plus général. Cette théorie, à laquelle le Scotisme donnera tout son développement, est bien éloignée de la pensée de Bacon. Celui-ci rappelle s les réponses nombreuses et diverses que l’on a donné à cette question : Quel est le principe d’individuation? « Les uns, dit-il, veulent que 1 espèce soit toute l’essence des individus, et que cette essence ait seulement, en chacun d’eux, une existence différente ; » c’est évidemment Thomas d’Aquin que vise cette allusion. « D’autres disent

1. Liber primus Communium naluralium Fratius Rogeri. Pars secunda, Dist. II, Cap. 5m, de figurali disposicione materie, forme et compositi. Ed. Robert Sleele, pp. 87-89.

2. Liber primus Communium naturalium Fratris Rogeri. Pars secunda, Distinctio secunda, Cap. 9“, de causa individuacionis. Ed. Robert Steele, pp. 98-101.

LA RÉACTION DE LA SCOLASTIQUE LATINE

que la matière, en s'adjoignant à la forme universelle, fait l’individu, ... et c est là une opinion solennelle ». D’autres proposent encore des solutions différentes. Mais cette question du principe d individuation a beau avoir pris une grande importance, « c’est une sotte question », que l’on ne doit pas poser et qui ne comporte aucune solution. A celui qui la pose, qui vous demande ce qu’il faut ajouter à 1 universel pour obtenir le singulier, demandez, en retour, ce qu’il faut ajouter au singulier pour avoir l’universel. Il n y a pas plus de raison, en etlet, pour chercher un principe d’individuation qu’un principe d’universalisation.

Ce qui est vrai, c’est qu’une substance universelle est composée d’une matière universelle et d’une forme universelle et que, de même, telle substance particulière est formée de telle matière particulière et de telle forme particulière. Il y a plus, la hiérarchie de substances, de matières, de formes que nous trouvons en un composé universel, nous la retrouvons exactement en un composé singulier, seulement, il s’agit ici de matières, de formes, de substances singulières, et là de matières, de formes, de substances universelles. L’homme universel est animal universel, être vivant universel, mixte universel, corps sublunaire universel, corps universel, substance universelle ; de même, tel homme particulier est tel animal particulier, tel être vivant particulier, tel mixte particulier, tel corps sublunaire particulier, telle substance particulière ; cette comparaison entre tel homme particulier et l’homme universel, on la peut reprendre entre la matière de tel homme particulier et la matière universelle de l'homme, entre la forme de tel homme particulier et la forme universelle de l’homme. A côté des tableaux où il a figuré les subdivisions dichotomiques de la forme première universelle, de la matière première universelle, de la substance composée première et universelle, Bacon 1 trace des tableaux tout semblables où il montre comment se subdivisent telle matière première particulière, telle forme première particulière, tel composé premier particulier.

En commençant l’exposition de cette théorie de l’individuation, Bacon a fait une très reconnaissable allusion au traité De ente et essentia de Thomas d’Aquin; peut-être est-ce de ce traité qu’il a reçu le premier germe de son opinion ; Thomas, en etlet, y avait distingué deux matières humaines, une matière déterminée

i . Rogehi Bacon Op. lauil., Pars secunda, Dist. II, Gap. 5m, éd Robert Stcele, pp. 87-89.

LE REFLUX DE L’ARISTOTÉLISME

(; matériel signala ), particulière à chaque homme et qui confère l’individualité à cet homme, et une matière humaine indéterminée, universelle ( materia non signala ), qui est unie à la forme spécifique de l’homme pour en constituer l'essence spécifique ou quiddité; mais si Bacon s’est inspiré de cette distinction, il la étendue à tel point que son système n’ait plus rien de commun avec celui de Saint Thomas.

Ce n’est pas, d’ailleurs, à Saint Thomas, c’est à un de ses successeurs, c’est à Guillaume d Occam que Bacon nous lait songei en ce passage ; il nous faudra arriver jusqu’à Guillaume d’Occam pour retrouver un philosophe qui ose, avec une si brutale clarté, montrer le néant de certaines questions agitées dans les Ecoles, affirmer quelles sont insolubles et qu’il faut être un sot pour les poser ou pour en chercher la réponse. Si donc Bacon a prépare le Scotisme par la précision qu’il a mise en l’exposé de la doctrine d’Avicébron, il a frayé la voie à l’Occamisme par l’audace de sa critique.

G. La Summa Philosophiæ attribuée à Robert Grosse Teste.

Si l’influence de Bacon se peut reconnaître dans la Somme de Philosophie que certains manuscrits attribuent faussement à Robert Grosse-Teste, mais qui est sans doute d’un disciple de frère Roger, elle se manifeste particulièrement par l’ampleur et la netteté avec lesquelles l’auteur de cette somme expose et soutient la doctrine d’Avicébron au sujet de la matière et de la forme.

Après avoir décrit diverses matières plus ou moins particulières, notre auteur poursuit en ces termes 1 :

« Il est une autre matière en laquelle est toute chose du genre substance ; en cette matière-là, la forme précède naturellement l’existence de la matière ; elle est la cause de l’actualité de sa propre matière. Lorsque cette matière-là a une situation, elle est la matière des corps et spécialement des sphères célestes ; lorsqu’elle n’a pas de situation, sinon par accident, elle est la matière des esprits... Toutefois, nous l’avons dit, ce genre de matière est nié par des hommes très fameux. D’après cela, autre est la matière d’une chose incorporelle et spirituelle ; autre la matière d’une chose corporelle simple mais céleste ; autre d’une chose corporelle simple mais comprise au nombre des éléments; autre, enfin, d’une

i. Lincolniensis Summa, Cap. XXXV ; éd. Baur. p. 3o5. [Ludwig Baur, Die philosophischen Werke des Robert Grosse-Teste Bischo/s von Lincoln ( Bei trâge zur Geschichte der Philosophie des Mittelalters, Bd. IX, Munster, 1912)].

LA RÉACTION DE LA SCOLASTIQUE LATINE

chose composée, de l’un des mixtes qui ont été primitivement créés ou qui ont été engendrés par voie naturelle. »

« Cette matière absolument première 1 ... est universellement capable de recevoir toute forme; pour la même raison qu’elle est capable de recevoir une certaine forme, elle l’est d’en recevoir une autre, de les recevoir toutes, car elle est en puissance de toutes les formes. »

« 11 est entièrement faux 2 que l’essence de cette matière absolument première soit une simple fiction que l’esprit aurait conçue par abstraction, qu elle n’ait d’existence qu’au sein de l'intelligence ; elle a, dans la nature, essence véritable et subsistance; elle existe en puissance dans toute chose naturelle qui est actuellement pourvue de matière... Suivant la voie par laquelle procède la considération de notre esprit, toujours ce qui vient en premier lieu est conçu [comme existant] dans ce qui vient en second lieu ; de môme, suivant la voie de l’existence réelle ou de la nature, toujours ce qui vient avant se trouve conservé, bien que sous une existence différente, dans ce qui vient après ; toute puissance relative d’une matière suppose la puissance pure et simple, toute forme déterminée suppose la forme simplement universelle. Et la substance universelle est substantiellement constituée de l’être en puissance et de la forme pure et simple. »

Ainsi se trouve nettement affirmé le réalisme par lequel Avicébron transporte aux choses le résultat de l’analyse des concepts.

a Cette matière absolument première est unique 3... En tout genre de choses, en efFet, il y a une chose qui est la première, la plus simple, le minimum, où vient s’arrêter l’analyse ; tel est le point pour la quantité continue, telle l’unité pour la quantité discontinue... Si donc, dans le genre de la substance, toutes les contrariétés entre formes sont susceptibles de se résoudre en une forme première, à cette forme première suffira une matière unique, savoir l’être qui est en puissance de cette forme première et, par conséquent, de toute forme. »

« La matière absolument première 4 commence donc à exister sous un certain acte lorsqu’elle se trouve sous la forme de la substance généralissime ; et cela est vrai soit que 1 on procédé par voie de considération intellectuelle, soit que l’on suive la voie de la nature. »

j. Lincolniensis Surnma , Cap. XXXV I ; ed. Baur, p. 3o5. a. Lincolniensis Surnma, Cap. XXXVI ; ed. Baur, P- i*0®- 3. Lincolniensis Surnma, Cap. XXXVII ; éd. Baur, pp. 3o6-3o7.

4 Lincolniensis Surnma, Cap. XXXIX; éd. Baur, p. 309.

Page 1