‹ Le système du monde (volume 2)Chapitre 324 sur 485 · VI · texte numérisé non relu

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saurait exister en la matière sans la forme spécifique. Celle-ci advient donc à un être mis en acte par une forme encore douée de puissance, par une forme intermédiaire entre la matière et la forme ultime ; c’est par le moyen de cette forme générique que la matière est naturellement apte à recevoir les formes spécifiques. Voilà pourquoi le Commentateur dit, au premier livre de la Métaphysique , que la matière première reçoit, d’abord, les formes les plus générales, puis, par l'intermédiaire de celles-là, les autres formes, jusqu’aux formes individuelles. »

Saint Thomas d’Aquin, pour ruiner la théorie de la pluralité des formes substantielles, s’autorisait d’Aristote et, plus encore, d’Averroès; Jean de Jandun qui, en toutes circonstances, se pose, contre l'interprétation trop libre de « frère Thomas », en défenseur intransigeant de la tradition Aristotélicienne et Averroïste, Jean de Jandun, disons-nous, se fait ici le champion convaincu de la doctrine combattue par le Doctor communis ; et, chose curieuse, il va, pour la défendre, chercher des textes dans les traités du Stagirite et du Commentateur. Peut-on demander preuve plus convaincante de cette vérité : Le procédé scolastique consiste à chercher la pensée d’un auteur en de courtes citations détachées de l’ensemble du système qui, seul, leur donne une signification déterminée ; or ce procédé-là permet d’attribuer à un philosophe l’opinion que l’on veut ; il a permis aux écoles les plus diverses de se réclamer également d’Aristote.

Revenons à la forme substantielle qui détermine le genre animal, et à la forme rationnelle qui est la différence spécifique de l’homme. Il ne faudrait pas croire qu’en la génération de l’homme, la première de ces deux formes soit, tout d’abord, introduite en la matière, et que la seconde survienne seulement au bout d'un certain temps. Cela ne saurait être ; « on ne saurait trouver aucune durée pendant laquelle la matière demeurerait sous la forme générique, mais dénuée de toute forme spécifique... Il faut dire que toutes ces formes sont introduites au même instant, bien que l’une d elles, la forme générique, précède les autres dans 1 ordre d’imperfection, » non dans l’ordre du temps

Ce ne sont pas seulement deux formes substantielles qu’il faut admettre en une même substance ; il peut se faire qu’il y ait lieu d en superposer un plus grand nombre, dans l’ordre de généralité décroissante. « Autre 1 est la forme par laquelle l’homme est homme, autre la forme par laquelle il est animal, autre celle par

I . Joannis DE Janduno Op. laud., lib. VI, quæst. X ; éd. cit., col. 435.

laquelle il est substance [vivante], et ces formes sont essentiellement et réellement diverses. »

« On peut encore se demander, poursuit Jean de Jandun, si le corps se classe dans le genre substance par une forme différente de la forme vitale ou non. » Assurément, contre la supposition de cette corporéité, on peut faire valoir bien des objections que notre auteur énumère ; mais, bien loin de les regarder comme convaincantes, il indique de quelle manière il serait possible de les lever ; de cette discussion, nous extrayons le passage suivant 1 : « Mais, direz-vous, ce corps [qui implique à la fois le corps céleste et les corps sublunaires] ne se trouverait compris en aucune catégorie, ce qui contredit à Porphyre. Les partisans de cette opinion reconnaîtraient que cela est vrai, si le premier genre, le genre le plus général qui se rencontre en la catégorie de la substance, est la substance matérielle et corporelle,' subdivisée en corps inanimé et corps animé. Alors, en effet, ce corps qui est exempt de génération et de corruption, puisqu’il est commun au ciel et aux êtres inférieurs, ne se trouverait pas classé en une catégorie, si ce n’est par voie de réduction; au ciel, ce corps recevrait le nom de sujet simple ; il y servirait de support aux dimensions et aux autres accidents ; mais il n’y aurait pas là composition d’une forme avec une véritable matière, semblable à la composition qui a lieu dans les corps inférieurs ; ce serait par simple homonymie que le corps céleste recevrait ce nom. »

Après avoir indiqué les réponses que pourraient formuler soit les partisans de l’unité de la forme substantielle, soit les tenants de la gradation de cette même forme, notre auteur conclut en ces termes : « Nous ne touchons ici ces solutions qu’à titre probable car, en un tel sujet, il est fort malaisé de parler d’une façon démonstrative. »

Nous venons d’entendre Jean de Jandun formuler la théorie de la pluralité des formes substantielles avec autant d’ampleur que l’eût pu faire Avicébron lui-même ; pour écarter, d’ailleurs, les objections dressées contre cette théorie, il a fait appel, en les généralisant, aux raisons qu’Henri de Gand invoquait pour mettre en l’homme deux formes substantielles distinctes. Mais à la doctrine d’Avicébron, il donne, nous l’avons vu, un complément que cette doctrine réclamait, bien que le rabbin de Malaga le lui eût refusé. De même que la forme substantielle du genre reçoit la différence spécifique par une nouvelle forme substantielle, de

i, Jean de Jandun, /oc. ci/., col. 4^ 7 -

LE REFLUX DE L’ARISTOTÉLISME

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