‹ Le système du monde (volume 2)Chapitre 325 sur 485 · VI · texte numérisé non relu

VI

même la forme spécifique reçoit la différence individuelle par une forme substantielle ultime, qui achève l’existence actuelle simplement préparée par les formes précédentes, incapables de subsister en la matière tant que leur hiérarchie n’a pas reçu ce suprême couronnement.

Cette théorie de l’individuation se heurte à diverses objections que notre auteur prend soin d’examiner et de réfuter. Yroici la plus embarrassante 1 : Quelle est donc cette forme substantielle qui fait que Socrate est Socrate ? Ce n’est pas 1 âme raisonnable, car, par elle, Socrate est seulement homme. Ce n’est pas l’âme sensitive, car elle fait seulement de Socrate un être animé, et ainsi de suite. Quelle est donc la forme individuelle de Socrate?

« 11 faut, dit Jean de Jandun, répondre que, pour les êtres animés, c est 1 âme [qui est cette forme individuelle] ; il serait honteux, en effet, que Socrate n’eût point une âme qui le distinguât des animaux et des autres hommes. — Mais, direz-vous, est-ce l’âme sensitive ou l’âme rationnelle ? — Nous répondrons', avec Aristote et son Commentateur, que c’est l’âme raisonnable. — Mais, par cette âme-là, un homme est simplement homme et non point Socrate. — L’homme est homme par l’âme raisonnable considérée d’une manière absolue, mais Socrate est Socrate par son âme raisonnable à lui. »

Jean de Jandun se trouve ainsi ramené à cette question de la multiplicité des intelligences humaines où l’enseignement de 1 Eglise contredit à l’enseignement des Philosophes; aussi sa foi chrétienne 1 oblige-t-elle à résoudre d’une manière différente,

pour les animaux et pour l’homme, l’objection soulevée contre sa théorie.

Touchant les individus autres que l’homme, ceux qui tiennent pour cette théorie peuvent résoudre l’objection de la façon suivante, qui ne va pas contre la foi : En chaque âne particulier, a la forme spécifique se superpose une forme substantielle parïcuhere [qui contraint la forme substantielle spécifique à devenir] individuelle; [et cela est possible] car cette forme spécifique est une forme matérielle.

» Maison n'en pourrait dire autant de l'intelligence. Comme intelligence est une forme immatérielle, elle ne saurait être contractée [en ind.vidus distincts] par plusieurs formes intcllcctuelies substantiellement différentes.

i. Joannis DE Janduno On. /and :

5oo-5oi.

lib. VII, quaest

XVII; éd. cil., coll.

» Celui donc qui voudrait résoudre l’objection posée, tout en tenant, selon la foi, que l’intelligence est la forme substantielle de l’homme aurait à dire ceci : ,

» Les individus [humains] diffèrent les uns des autres par des formes individuelles distinctes les unes des autres ; ces formes sont matérielles et précèdent l’intelligence ; ce sont, par exemple, des âmes végétatives diverses, auxquelles l’intelligence vient s’adjoindre ; grâce à ces formes diverses, l’intelligence devient multiple, en sorte que, par ces formes substantielles, la nature spécifique se trouve contractée en individus ; non pas que, [d’un individu humain à un autre], l’intelligence soit substantiellement différente ; [ce qui diffère substantiellement d’un homme à l’autre], ce sont ces formes qui précèdent l'intelligence et qui sont matérielles. »

Il est à peine besoin de remarquer à quel point cette doctrine s’inspire de la théorie, formulée par Henri de Gand, touchant la dualité des formes substantielles en l’homme ; cette théorie avait, d’ailleurs, reçu, au commencement du xive siècle, l’acquiescement de presque tous les philosophes. Jean de Jandun pense y trouver le moyen de résoudre, en conformité avec la doctrine chrétienne, le problème de l’individuation de l’âme humaine. Il est permis d’observer que sa solution n’échappe pas aux difficultés de la thèse averroïste ; comment, en effet, les diverses intelligences humaines peuvent-elles demeurer distinctes les unes des autres lorsque la mort les a séparées de ces formes matérielles qui les contractaient en individus ?

La théorie de l'individuation proposée par Duns Scot a été soumise, comme le Scotisme tout entier, à deux tendances opposées l une à l’autre; elle a été tirée en des sens directement contraires par le conceptualisme et par le réalisme. Le conceptualisme a été amené, avec Ockam, à reprendre la pensée de Roger Bacon et de Pierre Auriol. Le problème de l’individuation ne doit pas être posé; par le fait même qu’une chose est une chose, elle est un individu. Le réalisme, au contraire, a été conduit à faire du principe d’individuation une forme substantielle spéciale qui achève de mettre la substance en acte. Cette thèse excessive, que ni Jean de Duns Scot ni ses disciples authentiques n’eussent acceptée, c’est un philosophe qui se pique d’une fidélité particulière au Péripatétisme, c’est Jean de Jandun qui la formule; et c’est la pensée de cet averroïste que maint historien de la Philosophie prendra pour expression authentique du Scotisme.

LE REFLUX DE L’ARISTOTÉLISME

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