VI
E. La matière des deux.
En tout ce qui concerne la forme, Jean de Jandun se tient tout près de l’enseignement d’Avicébron, encore qu’il en exagère parfois les tendances. Nous avons vu, par exemple, qu’il n’était pas éloigné d’admettre l’existence de la corporéité, de cette forme substantielle commune à tous les corps, aussi bien au corps céleste qu’aux divers corps sublunaires. Au contraire, il est l’adversaire résolu de la thèse que le rabbin de Malaga soutenait au sujet de la matière ; il ne veut pas qu'il y ait une matière commune au Ciel et au Monde de la génération et de la corruption ; il ne veut même pas que le corps du Ciel soit composé de matière et de forme; comme Averroès, il veut que ce corps soit un sujet simple. En un précédent chapitre, nous avons rapporté les déclarations favorables à cette opinion qu’il formulait en commentant le Üe substantia orbis ; au présent chapitre, nous l’avons entendu répéter semblables déclarations, en ses Questions sur la Métaphysique ; nous pourrions recueillir de sa bouche mainte affirmation de même sens. Bornons-nous à citer une question 1 où, à l’aide des principes posés par Averroès, il réfute deux théories dont il nomme les auteurs : Celle de « frère Thomas » qui met, en la substance céleste, une matière véritable, bien qu’essentiellement différente de la matière des corps inférieurs, et celle de « Gilles » qui accorde la même matière première aux cieux et aux êtres sublunaires.
h. Limité de l'intelligence humaine .
En cette circonstance, comme en la plupart des cas, Jean de Jandun se range pleinement à l’opinion d’Averroès ; cette opinion lui paraît être, en effet, l’interprétation fidèle de la pensée d’Aristote et 1 expression delà vérité philosophique.
Or, la doctrine d Aristote, dont notre auteur se montre l’inébranlable tenant, se heurte fréquemment à la doctrine chrétienne. En ces conflits, quel sera le parti de Jean de Jandun ?
\ oici, par exemple, la grande hérésie Averroïste qui, à l’ensem-
'■ loamus de landu.no In libros Aristotelis de Coelo et Mundo qaae extant l,hJÏHSrl bs.simæ ; (Iadms nuper consiilto a diecimus Averrois sermonem TUi°rbli /oannis Comrnentario ac quæstiombus. Vene-
MDL ' ûe Codo et Mundo ,ib- b quæst. XXIII, p. i4.
ble des hommes, attribue une intelligence immortelle unique, l’intelligence active. Quelle attitude Jean de Jandun va-t-il prendre à l’égard de cette hérésie?
Après avoir développé la théorie averroïste de l’intelligence active, il ajoute 1 :
« Voilà ce que le Commentateur répondrait à cette question. Mais bien que cette opinion soit celle d’Aristote et du Commentateur, bien qu'en outre, cette opinion ne puisse être réfutée par raisons démonstratives, cependant, je réponds autrement : Je dis que l’intelligence n’est pas, en tous les hommes, numériquement une ; je dis qu’elle est différente dans les divers hommes et qu’il y a autant d’intelligences que de corps; je dis que cette intelligence est une perfection qui donne l’existence à chaque homme. Tout cela, je ne le prouve pas par quelque raison démonstrative, car je ne sache pas que cela soit possible ; si quelqu’un sait le démontrer, je l’en félicite. Cette conclusion, j’affirme tout simplement qu’elle est vraie, et c’est par la foi seule que je tiens pour elle sans éprouver aucun doute.
» Aux raisonnements que l’on objecte contre cette opinion je répondrais brièvement que sont possibles en Dieu toutes les conséquences, réputées impossibles, auxquelles ces raisonnements nous conduisent.
» Le principe, donc, en vertu duquel je tiens la conclusion pour vraie, est aussi celui en vertu duquel je tiens pour véritables toutes les conséquences qui résultent nécessairement de cette conclusion ; et je n’ai pas d’autre raison pour les admettre. Il y a plus : Si, de cette thèse, par la vertu de l’argumentation, quelqu’un venait à déduire des conséquences contradictoires, j’aimerais encore mieux admettre ces conséquences que de renier cette thèse.
» Je crois que quiconque tenterait, d’une autre manière, de délier les raisonnements que l’on peut objecter à cette thèse, par l’insuffisance même de la solution qu’il proposerait, rendrait cette thèse improbable bien plus qu’il ne lui donnerait du soutien. »
De l’attitude que Raymond Lull reprochait aux Averroïstes de prendre, nous avons là, semble-t-il, un saisissant exemple. N’avons-nous pas entendu Jean de Jandun proclamer qu'il tenait pour entièrement assuré par la foi ce que la Philosophie, d’une
i. Joannis de Janduno Quæsliones in libros de anima ; lib. 111, quæst. VII ; éd. cit., fol. 6ü, col. a.
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manière irréfutable, lui démontre être faux ? Sa pensée ne se résume-t-elle pas, de la manière la plus formelle et la plus précise, en un credo quia absurdum ?
G. Les rapports du Dogme et de la Philosophie.
La force infinie de Dieu.
Cette pensée n'est ni si simple ni si déraisonnable.
Des rapports entre le Dogme et la Philosophie, Jean de Jandun a conçu une théorie fort complète et fort logiquement ordonnée; à cette théorie, il fait, au cours de ses divers ouvrages, de très nombreuses allusions; si nous voulons bien prendre la peine de recueillir ces diverses allusions, il nous sera facile ensuite, à l’aide de ces fragments épars, de reconstruire le système entier.
Il nous suffira même, pour reconnaître toutes les lignes principales de l’édifice, de lire ce que notre auteur a écrit au sujet d’un seul et même conflit entre la Philosophie et la foi chrétienne.
La Dynamique d’Aristote veut qu’il y ait proportionnalité entre la force qui meut un mobile et la vitesse du mouvement de ce mobile; le mouvement diurne, dont le premier mobile est mû de toute éternité, étant de vitesse finie, le premier Moteur doit être éternel en durée, mais de force bornée ; telle est la conséquence à laquelle Aristote parvient en sa Physique aussi bien qu’en sa Métaphysique. Le Commentateur suit, bien entendu, la doctrine du 1 hilosophe. A 1 encontre d une telle doctrine, au contraire, se dresse la foi catholique ; elle ne peut souffrir que l’on assigne des bornes a la force divine, que 1 on dise à Dieu '. Tu peux m ouvoir tel mobile avec telle vitesse, mais tu ne saurais le mouv oir plus vite.
A ttois reprises, Jean de Jandun se trouve amené à parler de ce conflit; écoutons ce qu’il en dit.
Des trois textes que nous voulons citer, voici le premier 1 ; il résume en quelque sorte toute la doctrine dont nous retrouverons mainte autre application.
« A cette question : Dieu est-il infini en force? nous devons répondre selon la foi et la vérité ; or elles posent que Dieu est infini en force. En cette vie, nous ne pouvons pas avoir de Dieu une connaissance parfaite, encore que des autres êtres séparés de la
i. Joannis de Janduno Quæstiones in libros Metaphgsicæ, lib. II, quæst. IV • ed. cit., coll. 127-128. 3 1 9
matière, il nous soit possible, dans une certaine mesure, de connaître l'essence. C’est seulement en la céleste patrie, où Dieu sera vu face à face, qu’il sera donné à la créature de le connaître parfaitement ; et c’est en cela que consiste la félicité suprême que nous attendons.
» Voilà donc l’opinion qui doit être fermement tenue pour véritable. Mais c’est ce que n’ont pas vu Aristote èt le Commentateur, attendu que l’on ne peut, à l’aide de démonstrations tirées de ce que les sens perçoivent, se convaincre que Dieu est infini en force. Ces Philosophes, en effet, ne reçoivent que les démonstrations qui sont tirées des choses perçues par les sens. Au huitième livre des Physiques, par exemple, le Commentateur dit : L’épreuve qui manifeste la vérité des raisonnements, c’est l’accord avec ce que les sens perçoivent. Us ne parlaient donc qu’au point de vue naturel.
» Albert dit également, au premier livre du traité De generatione : Que me parlez-vous de miracles lorsque nous dissertons de Physique? De même, puis-je dire : Alors que nous parlons seulement de choses dont on peut être convaincu par le témoignage des sens, que m'importe une puissance surnaturelle que le sens ne peut saisir ?
» Ainsi Aristote et le Commentateur parlaient seulement au point de vue naturel ; c'est de la sorte, c’est par voie purement naturelle que leurs raisonnements procèdent ; par conséquent, on ne peut, comme le veulent certaines personnes, réfuter ces raisonnements à l’aide de solutions naturelles, mais seulement à l’aide de solutions surnaturelles, parce que la puissance divine peut plus que ne peut la nature.
» Voilà pourquoi j’affirme tout simplement et en toute certitude cette proposition : Dieu est infini en force et, par conséquent, ne peut être parfaitement connu, car il n’est adéquat à aucun effet sensible. En cette question, comme en toutes les autres, j’accorde mon très ferme consentement aux enseignements de la Sainte Ecriture et des docteurs, enseignements qui sont prouvés par les miracles de Dieu. Mais je ne sais pas prouver mon opinion à l’aide d'une démonstration tirée des choses perçues par les sens. J’y crois simplement ; et là sera le mérite ; car si la certitude en était connue par démonstration naturelle, il n’y aurait plus de mérite à la croire ; en effet, les mérites cessent là où la raison fournit une épreuve convaincante. »
Plus loin, après avoir exposé, au sujet de la question qui nous
LE REFLUX DE l’ ARISTOTÉLISME