‹ Le système du monde (volume 2)Chapitre 327 sur 485 · VI · texte numérisé non relu

VI

occupe, la solution péripatéticienne, Jean de Jandun conclut en ces termes 1 2 :

« Voilà la détermination à laquelle se sont arrêtés Aristote et le Commentateur, qui parlent au point de vue naturel, et en tant que l’on peut être convaincu par ce que les sens ont perçu.

» Aussi faut-il déterminer d’autre manière la réponse à cette question, si l’on suit la foi et la vérité. Le premier Principe, qui est le Dieu de gloire, est de puissance infinie en ce qui concerne l'intensité de sa force ; pour ce qui est de lui, il peut accroître à l’infini la vitesse du mouvement; il peut aussi, en ce qui est de lui, mouvoir en un instant ; sa force n'est donc pas bornée à une certaine action déterminée. Cela est absolument véritable et nul ne peut contredire à cette vérité.

» Il est exact qu’Aristote et le Commentateur n’ont pas vu cela. Ils n’ont rien admis, en effet, que ce dont le témoignage des sens nous peut convaincre. Mais cette proposition ne peut être démontrée au point de vue naturel ; on n’en peut être convaincu par ce que les sens perçoivent, car elle est au-dessus de la nature et de son œuvre. Dieu peut faire ce que la nature n'est pas apte à comprendre et à saisir, car son opération se tient à une distance infinie au-dessus de l’opération de la nature. Il nous faut donc tout simplement croire à cette proposition, sans aucune démonstration naturelle ; il nous y faut tenir fermement, car nous en sommes informés par la foi sainte et véritable de l’Eglise sacrée; il nous faut accorder respectueusement notre assentiment aux docteurs; en effet, c’est parce que nous croyons sans posséder de raisons qui soient tirées des choses perçues par les sens, que nous avons du mérite ; car il n’y a aucun effet sensible par lequel on puisse être convaincu de cette vérité. »

De cette dernière assertion, voici maintenant le développement s :

« Le physicien ne doit rien admettre qui n’apparaisse au sens, ou qui ne puisse être examiné à l’aide de quelques effets manifestes au sens, ou qui ne doive être supposé en vertu de tels effets (Naturalis p hilusophus non debet aliquid ponere quod non apparent ad sensum , aut quod non possit ex a/iquibus apparentibus ad sensum investigari aut ponï). En effet, ce qui éprouve la vérité des raisonnements, c’est qu ils s’accordent avec les choses perçues par les sens ( Experimentum sermonum verorum est ut

1. Joannis de Janduno O/j. lnud., lib. XII, quæst. XV ; éd. cit.,coll. 685-686.

2. Joannis de Janduno Ouæstiones in tiôros Physicorum , lib. VIH, quæst. XX ; éd. cit., fol. 125, col. a.

concordent cwn rebus sensatis), comme le dit le Commentateur au huitième livre de la Physique. Or, à présent, rien n apparaît à notre sens par quoi nous puissions, d’une manière immédiate ou médiate, être convaincus de l’existence d’un moteur de force infinie et capable de produire un mouvement en un temps nul ; en effet, tout mouvement, toute révolution se fait en un temps déterminé et possède une vitesse déterminée. »

Les thèses de Jean de Jandun sont d’une netteté et d’une fermeté qui ne laissent rien à désirer.

Les propositions qui sollicitent l’adhésion de 1 homme sont de deux sortes ; les unes sont d’ordre naturel, les autres d’ordre surnaturel.

Touchant les propositions d’ordre naturel, Jean de Jandun professe un positivisme absolu. Les propositions d’ordre naturel, ce sont celles que formule le Naturalis philosophus , le physicien. Or les seuls principes que le physicien ait le droit d invoquer, ce sont les principes qui sont justifiés, directement ou indirectement, par la connaissance des choses sensibles ; directement, car le physicien peut s’appuyer sur une vérité que le témoignage des sens rend manifeste ; indirectement, car il peut poser des hypothèses que le sens conduit à admettre, ou bien encore développer des raisonnements dont la justesse a pour contrôle la concordance entre leurs conséquences et les perceptions du sens. De toute façon, la connaissance acquise par la perception sensible est, pour les propositions d’ordre naturel, l’unique source de certitude.

Dès lors, la portée de ces propositions ne saurait, en aucun cas, excéder les bornes du domaine où s’exerce la perception sensible. Lorsqu’un physicien déclare qu’une certaine chose n’existe pas, il veut simplement dire qu’aucun effet accessible aux sens n’en manifeste l'existence; lorsqu’il dit qu une chose est impossible, il veut seulement affirmer qu’aucun des agents que les sens nous permettent d’étudier ne la saurait produire.

Dès là qu'une proposition ne peut être démontrée à l’aide de principes tirés de la connaissance sensible, elle est inaccessible à la raison de l’homme, du moins en cette vie. Pour admettre ou rejeter cette proposition, l’homme n’a plus d’autre motif que l’enseignement de l’Église, oi la foi aux vérités que l’Eglise nous révèle est méritoire, c’est précisément parce que ces vérités ne sont pas susceptibles de preuves aptes à convaincre la raison, c’est-à-dire de preuves appuyées sur le témoignage des sens. Il faut cependant, pour que notre foi ne soit pas déraisonnable,

LK REFLUX DE L’ARISTOTÉLISME

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