Spéculum Astronomiæ, cap. XIII
l’astrologie chrétienne
même qu’ils auraient indiqué qu’il la donnera, il pourra ne pas la donner ; en effet, le pouvoir de choisir ( electio ) demeure en lui.
» Il se trouve que l’astronome n’a pas prononcé cette affirmation : Il donnera. Il a seulement affirmé ceci : La figure de l’interrogation signifie qu’il donnera. Mais, au sujet de ce qui a été signifié de la sorte, il y a encore lieu de se demander : Cela sera-t-il ou bien cela ne sera-t-il pas ? Ne sera-ce pas ? Dans ce cas, le magistère de l’Astrologie est faux. Sera-ce ? Alors cela ne peut pas ne pas être. » Et voilà nié le libre arbitre.
L’auteur reprend alors la définition de la contingence ; il cite, à ce propos, Albumasar et Aristote, et son exposition nous montre qu’il avait soigneusement lu ces philosophes ; mais leurs dires ne lui paraissent pas dissiper la difficulté qui le préoccupe ; voici donc ce qu’il nous propose à titre de conclusion :
« Celui qui examinera ce doute avec grand soin le trouvera peut être identique au doute qui porte sur la divine Providence ou, tout au moins, de même genre que celui-ci. En effet, dans les œuvres que Dieu accomplit par l’intermédiaire du Ciel, la signification du Ciel n’est pas autre chose que la Providence de Dieu ; dès lors, des événements dont nous sommes le principe, rien n’empêche que le Ciel ne contienne, non pas là cause, mais la signification ; entre les deux parties d’une alternative, l’homme peut choisir l’une ou l’autre ; mais Dieu savait de toute éternité laquelle des deux il choisirait ; partant, dans ce livre de l’Univers qu’est la voûte des Cieux, il a pu, s’il le voulait, signifier ce qu’il savait ; dès lors, s’il l’a fait, il revient au même d’expliquer la compossibilité du libre arbitre avec la Providence divine et avec la signification des interrogations astrologiques ; si la divine Providence peut subsister en même temps que le libre arbitre, on ne peut anéantir et on n’anéantira pas l’affirmation que le magistère des interrogations demeure avec le libre arbitre ; comment, d’autre part, se peut anéantir le doute relatif à la divine Providence, c’est question que je crois devoir laisser pour une autre occasion. Je ne veux pas dire, toutefois, qu’on connaisse par le Ciel toute chose qui ne demeure point cachée à la divine Providence ; le Ciel, en effet, est bien loin au-dessous d’elle. »
Cette doctrine, qui justifie les prédictions astrologiques à l’aide d’une harmonie, préétablie par la divine Providence, entre les mouvements célestes et les événements d’ici-bas, cette doctrine, disons-nous est exactement celle que proposait le préambule des Tables de Marseille. Nous avons vu que Roger
Bacon connaissait ce Liber de cursibus planetarum et Jui empruntait cette explication de l’Astronomie judiciaire. L’auteur du Spéculum aslronomicum ne pouvait pas ne pas avoir lu ce livre, puisqu’il connaissait et citait les Tables de Marseille L fl Cette justification de l’Astrologie ne semble pas contraire, d’ailleurs, au sentiment des théologiens du xme siècle et, en particulier, de Saint Thomas d’Aquin.
Celui-ci, par exemple, examinant « si le Destin existe et ce qu’il est1 2 », rappelle d’abord la définition stoïcienne du Destin, qui le ramène à un déterminisme où les causes s’enchaînent de la définition la plus rigoureuse ; il expose ensuite la conception astrologique qui cherche, dans les corps célestes, la cause nécessitante de tout événement d’ici-bas ; puis il écrit :
« D’autres, enfin, ont voulu ramener à une disposition de la divine Providence tout ce qui paraît, ici-bas, arriver par hasard ; ils ont dit, alors que tout était mené par le Destin, nommant Destin cet ordre ( ordinatio ) que la divine Providence a mis dans les choses.
» Ainsi Boëce disait : « Le Destin est une disposition par » laquelle la Providence divine les enchaîne à ses ordres. »
» Dans cette définition du Destin, disposition est pris dans le sens d’ordre ( ordinatio ).
» Boëce dit que cette disposition est inhérente aux choses, afin de distinguer le Destin de la Providence ; la Providence, en effet, c’est cet ordre en tant qu’il réside dans la pensée divine et qu’il n’est pas encore imprimé dans les choses ; lorsqu’il est déjà développé au sein des choses, il reçoit le nom de Destin.
» Enfin Boëce dit : Dans les choses mobiles, afin de montrer que l’ordre imposé par la Providence n’enlève point aux choses, comme certains l’ont pensé, la mobilité et la contingence.
» En ce sens, nier le Destin, ce serait nier la Providence divine.
» Mais nous ne devons avoir rien en commun, avec les infidèles, pas même les noms, de peur que le commun usage des noms ne nous soit une occasion d’erreur. Il ne faut donc pas que les fidèles usent du nom de Destin, afin de ne pas sembler partager, au sujet du Destin, la fausse opinion de ceux qui soumettaient toutes choses à la nécessité imposée par les astres. Aussi Saint Augustin dit-il, au Ve livre de la Cité de Dieu;