Jean Buridan, loc. cit., fol. lxxvi, col. b et c
LE VIDE ET LE MOUVEMENT DANS LE VIDE
mise de côté, d’une puissance mouvante limitée provient un effet limité, en sorte qu’une puissance de telle grandeur ne peut produire un effet plus grand ou plus intense que tel effet. Dès lors, voici ce qu’il faudrait dire : Lors même que ni le milieu ni quoi que ce soit d’autre ne s’opposerait à la chute d’un grave, cependant si la gravité ou quelque autre moteur inclinait ce grave à tomber, le mouvement aurait une vitesse déterminée.
» Dès lors, il faudrait nier ce que disent Aristote et le Commentateur : Si le même moteur ou des moteurs égaux meuvent le même grave au travers de milieux divers et différents, les mouvements auront, entre eux, même rapport de vitesse ou de lenteur qu’ont entre elles les subtilités ou les densités des milieux ou le plus ou moins de résistance de ces milieux.
» Cela ne serait pas vrai ; si l’on imagine, en effet, que toute résistance mise à part, un certain degré de lenteur provient de la limitation ( determinatio ) du moteur, la résistance du milieu y ajoute, toutefois, certains degrés de lenteur ; alors, cette proportionnalité admise par Aristote entre la vitesse ou la lenteur du mouvement et la subtilité ou la densité du milieu ne vaudrait pas à l’égard de la lenteur provenant du moteur même, mais à la lenteur surajoutée du fait de la résistance du milieu.
» Il faudrait, dès lors, corriger ce qui a été dit précédemment, savoir : Que le mouvement est d’autant plus rapide que plus grand est le rapport de la force motrice à la résistance ; que le mouvement est d’autant plus lent que ce rappport est plus petit ; que s’il n’y avait pas de résistance, il n’y aurait pas de succession dans le mouvement. Tout cela ne serait point vrai, si ce n'est à l’égard de la lenteur ajoutée, et à condition de défalquer l’autre lenteur qui provient de la limitation même de la puissance...
» Il ne m’apparaît pas que cette imagination d’Avempace puisse être ni réfutée ni prouvée d’une manière démonstrative... Je ne nie point [la vérité de] cette imagination. »
En la question suivante, après avoir exposé une objection d’Aristote contre le mouvement dans le vide, Buridan dit encore 1 :
« Il faut remarquer que cette conclusion et les raisons qui en ont été données partent de la supposition que l’opinion d’Avempace, exposée ci-dessus, est fausse ; or, cette opinion, je ne sau-
1. Johannis Buridani Op. laud., lib. IV, quæst. X : Utrum si vacuum esset grave moveretur in eo ; fol. lxxvii, col. c.
LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE
rais la réfuter, et j’y consens plus volontiers qu’à l’opinion contraire (cui magis consentio quam opinioni oppositæ). Si l’on accorde que l’opinion d’Avempace est vraie, on ne doit plus admettre cette conclusion et les raisons d’Aristote seraient sans valeur. »
Au premier des deux passages que nous venons de reproduire, Buridan a fort bien vu qu’admettre l’opinion qu’Ibn Bâdjâ avait empruntée à Jean Philopon, c’est rejeter toutes les règles fondamentales de la Dynamique péripatéticienne ; ces règles ne s’appliquent plus à la partie essentielle d’un mouvement qu’une force, abstraction faite de toute résistance, imprime à un mobile ; elles ne s’appliquent plus qu’à la partie accidentelle du mouvement, à celle qui dépend de la résistance du milieu. La gravité de cette conséquence n’effraye pas Buridan. Son consentement va plus volontiers à la théorie d’Ibn Bâdjâ qu’à celle d’Aristote.
Les disciples de Buridan ont été moins heureusement inspirés. Ils n’ont accordé leur confiance à la doctrine d’Avempace ni sous la forme que leur maître lui avait donnée, ni sous l’aspect que Saint Thomas d’Aquin lui avait fait prendre.
Albert de Saxe, qui énumère et discute 1 nombre de manières, plus ou moins heureusement imaginées, d’attribuer à un grave une résistance intrinsèque ou extrinsèque, ne fait aucune allusion à l’hypothèse qui place cette résistance dans le corps même, c’est-à-dire dans la matière douée de grandeur. En ses Abbreviationes libri Physicorum, Marsile d’Inghen ne parle pas davantage de cette hypothèse.
En ses Questions sur la Physique, Marsile, nous l’avons vu, rapporte 2 d’une manière très précise comment les Scotistes, en un corps pesant, distinguaient une force, la gravité, et une masse, représentée par le composé de matière et de forme dont on a abstrait la gravité ; il explique de quelle manière, à leur avis, la masse résiste au mouvement que la gravité tend à lui imprimer. Mais tout cet exposé n’a d’autre objet que de préparer la réfutation que voici :
« S’il y avait quelque résistance, ou bien elle proviendrait de la matière, et cela n’est pas, car la matière, indifférente à tout mouvement, ne résiste à aucun ; ou bien elle proviendrait
1. Alberti de Saxonia Quæstiones super libres de physica auscultalione, lib. IV, quæst. IX et quæst. X.
2. Quæstiones subtilissimæ Johannis Marcilii Inguen super oclo libros Physicorum. Lib. IV, quæst. IX.
LE VIDE ET LE MOUVEMENT DANS LE VIDE
de la forme du grave, et cela n’est pas, car elle est le principe principal ( principale principium) du mouvement du grave vers le bas et la gravité n’est que l’instrument au moyen duquel elle meut. Quant au raisonnement qui a été rapporté, il y faudrait ajouter : Lorsqu’une chose repose d'une manière naturelle en un lieu, elle ne peut être mue hors de ce lieu, si ce n’est par violence. Mais il n’en est pas ainsi pour le composé de la matière et de la forme substantielle du grave ; sans doute, en quelque lieu qu’on le place, il y demeurerait en repos ; mais ce ne serait pas d’une manière naturelle ; posé en un milieu élevé, en effet, il aurait une inclination à descendre ; seulement, il ne pourrait descendre, par suite de la destruction de l’instrument nécessaire. »
Albert de Saxe et Marsile d’Inghen n’ont donc pas compris le rôle que la masse devait jouer dans la chute des graves ; ils n’ont pas admis davantage la théorie d’Ibn Bâdjâ sous la forme que lui avait donnée leur maître Buridan. Voici ce qu’Albert écrit à cet égard 1 2 3 :
« Au sujet de la résistance intrinsèque, quelques-uns ont dit que tout agent naturel est de puissance finie, c’est-à-dire qu’il est, de lui-même, borné à un certain degré de vitesse qu’il ne franchirait pas lors même que toute résistance extrinsèque serait supprimée ; c’est cette limitation qu’ils posent en guise de résistance intrinsèque. Ils diraient donc que de la terre pure, placée dans le vide tomberait avec une vitesse finie, savoir : avec ce degré de vitesse auquel elle est bornée par ellemême. Ils diraient aussi que les corps plus pesants sont bornés à un degré de vitesse plus élevé que les corps moins pesants. Ils diraient enfin que si un grave simple était placé dans le vide, si le vide existait, ne s’y mouvrait point subitement, mais successivement, parce que la puissance qui meut ce grave est limitée et finie.
» Mais cette imagination est contre Aristote. » Pour la rejeter, Albert lui oppose diverses objections qui ne procèdent nullement d’une intelligence exacte de l’hypothèse émise par Buridan. Ces médiocres objections sont soigneusement reprises par Marsile d’Inghen, en son Abrégé, afin de prouver « que la limitation de la puissance n’est pas la cause de la succession dans le mouvement d’un grave ».