Joannis Marcilii Inguen Op. laud., lib. IV, quæst. X
3. Alberti de Saxonia Quæstiones in libros physicorum , lib. VII, quæst.
mouvra la moitié de ce mobile avec la même vitesse, et cette règle-là est vraie...
» Il y a enfin une autre règle d’Aristote : Si deux puissances séparées meuvent deux mobiles séparés [avec une même vitesse] ces deux puissances réunies mouveront avec une vitesse égale ces deux mobiles réunis. »
Or, de cette règle admise sans conteste, on tirait une conclusion qu’on transformait eu objection et que Buridan va nous faire connaître 1 :
« La quatrième règle était celle-ci : Si une certaine force meut un certain mobile d’un certain espace en un certain temps, la moitié de cette force mouvra la moitié de ce mobile d’un espace égal en un temps égal. Mais le poids nous manifeste le contraire. Un grand poids descend plus vite que sa moitié. C’est ce qu’on exprime en disant qu’une force unie est plus puissante que la même force dispersée. »
A cette objection, voici la réponse de Buridan :
« Si, de la pierre qui tombe, on enlève la moitié, on n’enlève pas, pour cela, la moitié de la résistance, parce que ce qui résistait, ce n’est pas la pierre, c’est le milieu, dont vous n’enlevez pas la moitié ; le mouvement ne doit donc pas garder même vitesse. »
Cette réponse vaut pour la chute d’un grave dans un milieu plein ; mais si l’on admet que le grave se peut mouvoir avec une vitesse finie dans le vide, en l’absence de toute résistance extrinsèque et parce qu’il possède de lui-même une résistance intrinsèque ; si l’on admet qu’en coupant un grave en deux parties égales on divise la résistance intrinsèque, tout comme le poids, en deux parties égales, on arrive forcément à cette conclusion : chacune des deux moitiés d’un grave homogène tombera, dans le vide, avec la même vitesse que le grave tout entier.
Cette conclusion s’impose quelle que soit la nature de la résistance intrinsèque qui rend possible, dans le vide, la chute successive du corps grave ; les maîtres de la Scolastique parisienne n’ont pas, nous l’allons voir, manqué de le reconnaître.
Dans un grave simple, il n’y a, au gré d’Albert de Saxe, aucune résistance intrinsèque ; un tel grave tomberait instantanément dans le vide ; il n’en est pas de même d’un grave
1. Johannis buridani Questiones super octo phisicorum libros ; lib. VII, qusest. VIII, fol. cviii, col. b et d.
110 LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE
mixte, c’est-à-dire d’un grave mêlé à une certaine proportion d’un corps léger ; la pesanteur de l’une des substances composantes joue le rôle de puissance et la légèreté de l’autre le rôle de résistance ; grâce à cette résistance, le corps tombe dans le vide avec une vitesse finie. Or voici ce qu’écrit Albert de Saxe 1 :
« Des corps mixtes de même composition se meuvent également vite dans le vide, mais non pas avec une égale vitesse dans un milieu plein. La première proposition est évidente : De ce qu’ils ont même composition, il en résulte qu’en l’un comme en l’autre, il y a même rapport de la puissance motrice à la résistance totale, car il n’y a pas d’autre résistance que la résistance intrinsèque ; mais si la chute est déterminée par des rapports égaux [entre la puissance et la résistance], elle se fait avec des vitesses égales. » L’existence d’une résistance intrinsèque fait qu’il n’en est plus de même dans un milieu plein.
La même conclusion s’impose à ceux qui admettent la théorie d’Ibn Bâdjâ sous la forme que Jean Buridan lui a donnée ; c’est ce que Marsile d’Inghen va nous montrer2; en cette conclusion, d’ailleurs, qu’il regarde comme inadmissible, il verra une raison de rejeter l’hypothèse proposée par son maître.
« La limitation de la puissance n’est pas la cause qui rend successif le mouvement du grave dans le vide. On le prouve, en premier lieu, par l’autorité du Philosophe ; en second lieu, par la raison. Ou bien, en effet, en un corps plus grand, la limitation serait plus grande ; et s’il en était ainsi, un grave plus grand ne descendrait pas plus vite qu’un moindre grave ; cela est évident, car autant, on ajouterait de pesanteur de la puissance, autant on ajouterait de limitation de cette même puissance ; et de la sorte le rapport demeurerait toujours le même. Ou bien non ; mais cela est impossible ; que cette limitation, en effet soit une grandeur ou qu’elle soit une forme, d’autant le corps sera plus grand, d’autant la limitation sera plus grande, car cette grandeur ou cette forme qui a pour extension l’étendue même du sujet, est augmentée dans le même rapport [que le sujet]. »
Qu’un corps grave homogène et la moitié de ce corps se meuvent dans le vide avec la même vitesse, c’est encore ce que devront accorder les partisans de Saint Thomas d’Aquin comme
1. Alberti de Saxonia Quæstiones in libros physicorum, lib. IV, quæst. XII.
2. Mahsilii Inguen Abbreviationcs libri phisicorum, fol. sign. e 3, col. b et c.
LE VIDE ET LE MOUVEMENT DANS LE VIDE
ceux de Duns Scot, tous ceux qui ont entrevu la notion de masse et qui ont fait de la masse la cause qui rend successif le mouvement d’un grave dans le vide.
Grégoire de Rimini croit, comme Duns Scot, qu’un corps grave est mû par un principe intrinsèque, par une force qui réside en lui et qui est son poids. A l’encontre de cette manière de voir, se dressent un grand nombre d’objections ; voici la dixième 1 :
« Un certain docteur ... oppose cet argument : Un poids plus grand et un poids plus petit se mouvraient alors, le long du même espace, dans le même temps ; ainsi en serait-il, par exemple, d’une grande meule et de la moitié de cette merule. Cela est faux ; le sens le reconnaît d’une manière évidente. Le raisonnement, cependant, trouve son éclaircissement en cette règle que le Philosophe énonce au septième livre des Physiques : Si telle force meut tel volume [de telle longueur] en tant de temps, la moitié de cette force mouvra la moitié de ce volume [de la même longueur] dans le même temps ; la raison en est que la totalité de la force a même rapport à la totalité de la chose mue que la moitié de la force à la moitié de la chose mue. Si donc la force totale de la meule meut la meule entière [de telle longueur] en tant de temps, la moitié de la force de la meule mouvra la moitié de la meule [de la même longueur] dans le même temps. On peut, de la même manière, prouver que des corps graves quelconques, égaux ou inégaux, se meuvent également. Il en est semblablement de corps légers quelconques. » /
A cette objection, que répond Grégoire de Rimini ? Ce que Buridan répond à une objection toute semblable :
« Ce qui se meut naturellement, de quelque genre de mouvement qu’il se meuve, se meut en un instant, s’il n’éprouve aucune résistance ; si un grave n’était gêné ni par un milieu résistant ni par aucun autre empêchement, il tomberait en un instant. Il n’y a pas de résistance du mobile au moteur, car rien ne se résiste à soi-même...
» A la dixième objection, donc, je réponds que le raisonnement n’est pas conséquent. A la preuve qui en est donnée,
1. Gregorius de Arimino In secundum sententiarum. Dist. VI, quæst. I, art.
LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE
j’oppose ceci : Cette proportion doit être établie entre la force mouvante et la grandeur mise en mouvement qui résiste au moteur ; en effet, c’est seulement en vertu de cette résistance que le temps intervient dans les mouvements produits par les forces qui meuvent naturellement. Mais comme une chose ne se résiste pas à elle-même, le temps, dans les mouvements considérés n’est pas mesuré par le rapport de [la force de] toute la meule à toute la meule ou de [la force de] la moitié de la meule à la moitié de la meule ; en effet, le milieu, qui est lui-même en mouvement et qui est poussé par la meule résiste à cette meule ; et c’est à cause de cette résistance que la meule ne tombe pas en un instant, mais en un certain temps. Par conséquent, le temps doit être compté comme proportionnel au rapport de la force motrice au milieu mis en mouvement. »
A l’objection élevée contre la théorie Scotiste, Grégoire de Rimini échappe, parce qu’il n’admet que la moitié de cette théorie. Il admet bien qu’un grave possède en lui-même cette force qui est le principe actif de son mouvement et que nous nommons son poids ; il n’admet pas qu’il contienne aussi en lui-même ce principe de résistance que nous appelons sa masse. Sur ce dernier point, Grégoire reste péripatéticien ; il admet que la résistance du milieu est la seule cause de succession en la chute d’un grave ; il enseigne formellement 1 que, dans le vide, un grave tomberait instantanément des confins de l’orbe de la Lune jusqu’au centre du Monde.
Mais une telle échappatoire est fermée au Scotiste complet qui, dans un grave, met, à la fois, un principe intrinsèque de mouvement, une force, le poids, et un principe intrinsèque de résistance, la masse ; qui croit à la chute successive, et non instantanément, d’un grave dans le vide ; celui-là admet qu’en coupant une meule en deux on réduit à la fois son poids de moitié et sa masse de moitié ; une règle de la Dynamique péripatéticienne, la seule règle de cette Dynamique que tout le monde admette alors sans conteste, le contraint de déclarer que dans le vide, où ne s’exerce aucune résistance extrinsèque, la moitié de la meule tombera aussi vite que la meule tout entière ; s’il s’efforçait d’échapper à ce corollaire, ses adversaires auraient tôt fait de le lui imposer.
1. Gregorii ue Arimino Op. laud., 11b. II, dist. VI, quæst. III, art. II.
LE VIDE ET LE MOUVEMENT DANS LE VIDE
Ce qu’on pensait du mouvement dans le vide, a Paris,
A LA FIN DU XIVe SIÈCLE. - PlERRE PHILARGE DE CANDIE
(Alexandre V)
Dès le xme siècle mais, surtout, pendant toute la durée du xive siècle, on avait, à Paris, disputé du mouvement dans le vide ; les débats, dont nous nous sommes efforcés de raconter l’ histoire, avaient été très confus ; il n’en pouvait être autrement ; d’expériences très complexes, que le sens commun avait seul conduites, auxquelles il ne savait pas donner la précision de mesures scientifiques, il s’agissait de tirer, par un prodigieux effort de simplification et d’abstraction, quelques-uns des principes de la Dynamique moderne ; une telle œuvre ne se pouvait accomplir sans beaucoup d’hésitation, sans de longs tâtonnements.
Quand le xive siècle prit fin, l’élaboration des principes de la Dynamique nouvelle, en particulier la définition de la notion de masse, n’étaient encore qu’à l’état d’ébauche. Du moins une vérité se trouvait-elle acquise, assez nettement formulée pour que les hommes clairvoyants ne la pussent révoquer en doute, et cette vérité, c’était celle-ci : La Dynamique d’Aristote était désormais ruinée jusque dans ses fondements.
Que cette ruine fût alors tenue pour certaine, à l’Université de Paris, nous l’allons apprendre d’un témoin particulièrement autorisé, de Pierre Philarge dit Pierre de Candie.
Pierre Philarge, !~né à Candie, fut, tout d’abord, un pauvre mendiant ; il prit à Paris la cure de Saint-François et y conquit le titre de Docteur en Théologie ; il devint évêque de Novare, puis archevêque de Milan ; lorsqu’en 1409, le concile de Pise eût reçu l’abdication de Grégoire XII, lorsqu’il eût déposé Jean XXIII et Benoît XIII, il élut au trône pontifical l’ancien mendiant de Candie ; Pierre Philarge, devenu Alexandre V, vit donc, en sa personne, se reconstituer l’unité de l’Église. Il mourut l’année suivante (1410).
Pour atteindre, à Paris, au grade de Docteur en Théologie, il avait, selon la règle universitaire, enseigné les Sentences de Pierre Lombard. A cet enseignement, nous devons un écrit comprenant onze questions, dont six portent sur le premier
LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE
livre des Sentences, trois sur le second, une sur le troisième, une sur le quatrième. Ces onze questions sont elles-mêmes divisées en articles très étendus, dont chacun constitue, à lui seul une véritable question ; trente-trois semblables articles composent l’ouvrage.
La Lectura Magistri Pétri de Candia débute par ces paroles 1 :
« In principio primi sententiarum queritur utrum candida Christiane religionis possessio sit a qualibet perceptiva potentia rationabiliter imitanda. Et arguo ad negativam 6 mediis... »
La fin de l’ouvrage est la suivante 2 :
« ... licet istam conclusionem non reputem impossibilem, ut alias recolo me dixisse; tamen hoc bene habetur, quod ex multiplicatione formaliter non haberetur veritas ialium propositionum, licet possent aliter verificari. De ista materia deposui prolixam facere mentionem; sed Deus vult quod requiescam a laboribus meis; et ideo in hoc sit finis questionis que est in ordine totius lecture 11®. Complectitur igitur presens lectura questiones llm per triginta-ires articulos per viam ternarii condivisa, ad laudem et honorem beatissime et gloriosissime dei genitricis marie atque sanctissimi confessons (rancisci christi stimata ex speciali privilegio deferentis. Amen. Deo gratias. Amen.
» Explicit lectura super sententias jratris pétri de candia ordinis minoris scripta parisius. »
Comme la plupart des commentateurs des Sentences, si Pierre de Candie est amené à traiter de la Dynamique, c’est afin de répondre à cette question 3 : Un ange se peut-il mouvoir de mouvement successif ? Répondre affirmativement à cette question, en effet, c’était s’inscrire en faux contre toute la Dynamique péripatéticienne.
Dans l’équilibre de toute machine simple, Aristote voyait deux forces, la puissance et la résistance, s’opposer l’une à l’autre ; cette puissance et cette résistance, il les voulait retrouver en tout mouvement ; il voulait que la vitesse d’un mobile fût proportionnelle au rapport de la puissance à la résistance ; là donc où la résistance faisait défaut, le mouvement successif
1. Bibliothèque Nationale, fonds latin, nouv. acq., ms. n° 1467, fol. 1, col. a.