M«. cit., fol. 107, col. c et d
LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE
Fidèle péripatéticien, Jean de Jandun ne manque pas de partager le sentiment d’Aristote et du Commentateur au sujet du mouvement des projectiles. « La première cause du jet 1, tel que l’arc ou la main, meut le projectile et meut, en même temps, une certaine partie du milieu, c’est-à-dire de l’air ou de l’eau ; et cette partie garde la force motrice (virtus movendi) lorsque la première cause du jet s’est arrêtée. En effet, en ces corps qui n’ont pas de termes fixes, comme l’air et l’eau, il peut arriver, au dire d’Aristote et du Commentateur, qu’ils reçoivent la vertu de mouvoir même lorsque le premier moteur s’est arrêté. »
Averroès avait dit que l’air, même lorsqu’il n’est plus au contact de l’instrument de jet, continue à être mû par sa forme propre. Cette forme propre, c’était, pour lui, la compressibilité. Gilles de Rome a très exactement interprété dans ce sens la théorie du Commentateur. Lorsqu’il prétend reproduire cette théorie 2, Walter Burley est moins heureusement inspiré ; U veut que cette forme naturelle par laquelle l’air se maintient en mouvement, ce soit a cette puissance de légèreté qui est innée en lui. » Le mouvement du projectile est donc entretenu par le mouvement de l’air, soit que l’on invoque ràvTt7tep(axaCTiç, soit « que le projectile séparé de la machine de jet soit mû par l’air que meut sa forme naturelle, c’est-à-dire sa légéreté. »
En un autre passage 3, il est vrai, Burley ne parle plus de cette légèreté de l’air. Il explique le mouvement du projectile par l’onde qui se propage dans l’air, onde qu’il assimile, comme le Commentateur, à celles qui rident la surface de l’eau. « Et si l’on demande par quoi le milieu est mû lorsque le premier moteur est revenu au repos, je réponds qu’après l’arrêt de ce moteur, la première partie du milieu se meut elle-même en se raréfiant ; elle meut ainsi la seconde partie, et aussi le projectile ; il en est de même des parties suivantes. »
Tout aussitôt, d’ailleurs, Burley ajoute : « Selon quelquesuns, on doit entendre que le mouvement du projectile se fait de la manière suivante : Après qu’il s’est séparé du premier moteur, le projectile, par sa partie antérieure, divise l’air vio-
1. Joannis de Jandüno Super octo libros Arislotelis de physico auditu subtilissimæ quæstiopes ; lib. VII, quæst. IV. Ed. Venetiis, 1551, fol. 97, col. b.
2. Burleus Super octo libros physicorum, lib. IV, tract. II, cap. III; éd. Venetiis, 1491, premier fol. après le fol. sign. n. 4, col. c.
3. Burleus Op. laud., lib. VIII, tract. IV, cap. unicum ; éd. cit., fol. sign. DD. 3., aol. d.
LE MOUVEMENT DES PROJECTILES
lemment ; cet air divisé se referme à l’arrière du mobile et, en se refermant, pousse en avant le projectile ; simultanément, donc, il se produit une division d’une partie de l’air tandis qu’une autre partie se referme violemment. »
Par ce passage, nous voyons que Burley avait lu Gilles de Rome à qui l’on devait assurément l’exposé le plus clair et le plus complet de la théorie péripatéticienne du mouvement des projectiles.
La réaction contre la Dynamique péripatéticienne.
Guillaume d’Ockam
Nous savons que Walter Burley avait du penchant pour les opinions que leur antiquité rendait vénérables ; il accueillait d’assez mauvaise grâce les innovations des modernes ; par ce nom de modernes, il désignait volontiers, d’ailleurs, Guillaume d’Ockam et ses disciples.
Or, au moment où Burley se faisait le défenseur de la Dynamique péripatéticienne, Guillaume d’Ockam venait, contre cette Dynamique, de mener l’attaque la plus vive ; et cette attaque était, en même temps, conduite à l’aide d’arguments si justes et si saisissants qu’il n’était plus guère possible à un homme de bon sens de répéter, au sujet du mouvement des projectiles, ce qu’en avait dit Aristote.
La Dynamique péripatéticienne était fondée sur ces axiomes :
Un mobile inanimé ne peut être en mouvement s’il n’est, tant qu’il se meut, mû par un moteur extrinsèque.. — Quidquid movetur ab alio movetur. Si le moteur ne meut que parce qu’il est lui-même en mouvement, il ne peut mouvoir un mobile qu’en ayant avec lui un contact géométrique immédiat. — Oportet movens esse simul cum moto.
Ces axiomes obligeaient Aristote et ses disciples à chercher, en tout mouvement, le moteur extrinsèque et contigu au mobile qui le meut sans cesse.
Ces principes qui, dans toute la philosophie du Stagirite, jouent un rôle si important, Guillaume d’Ockam refuse pure-
LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE
ment et simplement de les recevoir : « Je dis 1 qu’il n'est pas vrai d’une manière universelle que le moteur et le mobile soient joints l’un à l’autre par un contact mathématique. »
Comme la plupart des réactions, la réaction d’Ockam contre ce principe ne connaît pas de mesure ; avec les corollaires inadmissibles que le Péripatétisme en avait déduit, elle emporte même les conséquences heureuses qu’il en avait quelquefois tirées.
Ainsi, ne pouvant admettre que l’aimant mût directement le morceau de fer qu’il ne touche pas, Averroès avait conçu une vertu magnétique développée par l’aimant dans l’air qui lui est immédiatement contigu ; cette vertu ou forme se propage de proche en proche dans l’air à la façon du son, jusqu’à ce qu’elle atteigne le morceau de fer ; développée alors dans le fer, la vertu magnétique le meut vers l’aimant.
Ockam s’insurge contre cette explication, que nos modernes théories nous font regarder comme si clairvoyante.
« Ce fer dont il est localement distant, l’aimant, dis-je 2 le tire d’une manière immédiate et non par quelque vertu qui existerait dans le milieu ou dans le fer. La pierre agit donc immédiatement à distance sans agir sur le milieu.
» Le bon sens suffît à rendre ce raisonnement évident. En effet, si le fer était mû d’une manière effective par une certaine vertu que l’aimant a causée dans ce fer, je raisonnerais ainsi :
» Là où il y a même agent et même patient, toujours aussi, toutes choses égales d’ailleurs, il y a même effet. Si donc c’était une vertu siégeant dans le fer, et non l’aimant, qui meut le fer, la puissance divine pourrait détruire l’aimant, et le fer continuerait de se mouvoir par la vertu qui lui a été communiquée. Je demande alors vers quelle partie du Monde il se mouvrait. Est-ce vers le haut ? Est-ce horizontalement ? Ni l’un ni l’autre. Je le prouve : Cette vertu, en effet, ne meut vers le haut que si la pierre se trouve au-dessus du fer, et il en est de même pour les autres directions. Mais après que la pierre a été anéantie par la puissance divine tandis que la vertu est conservée dans la pierre, la pierre n’est ni en haut ni ailleurs. Le principe qui
1. Opus Magistri Guihelmi de Ockam supra quatuor llbros sententiarum. Lib. II, quæst. XVIII : Utrum sensibile imprimât speciem suam in medio distinctam ab eo realiter.
2. Guillaume d’Ockam, toc. cit. Cf. Lib. II, quæst. XXVI : Utrum potentlæ *ensitivæ différant realiter ab ipsa anima sensitiva et inter se.
LE MOUVEMENT DES PROJECTILES
meut le fer, ce n’est donc pas la vertu qui existe dans le fer c’est la pierre d’aimant elle-même...
» Vous direz peut-être : Ce raisonnement démontre que ni la vertu qui réside dans le milieu ni celle qui siège dans le fer ne meut le fer à titre de cause totale ; mais il ne prouve pas que cette vertu ne soit pas cause partielle du mouvement. A cela, je réponds : Elle peut, en effet, mouvoir à titre de cause partielle, à condition d’admettre que la pierre, elle aussi, meut, d’une manière immédiate, à titre de cause partielle principale. Or, que la pierre puisse agir sans intermédiaire sur un objet distant, c’est ce que nous nous proposions de démontrer. »
Par cette critique, Ockam s’insurge malencontrusement contre la théorie averroïste des actions magnétiques, si conforme à celle que nous admettons depuis Maxwell ; mais en revanche, il prépare les esprits à regarder comme possible l’action qu’un corps exercerait à distance sur un autre corps sans emprunter l’intermédiaire d’aucun milieu ; or c’est une semblable action que Newton concevra pour expliquer l’universelle gravité ; ce sont de semblables actions que Coulomb, Poisson, Ampère supposeront entre deux corps électrisés, entre deux aimants, entre deux courants électriques, entre un courant et un aimant ; en rejetant l’axiome péripatéticien au gré duquel aucune action ne se produit s’il n’y a contact mathématique entre l’agent et le patient, le Venerabilis inceptor ouvre une voie où la science fera plus tard d’immenses progrès.
Ockam s’attache à établir de toutes manières qu’une chose peut agir sans intermédiaire sur une autre chose éloignée, alors que cette proposition répugnait aux axiomes de la Dynamique péripatéticienne. « Un agent, dit-il 1 peut agir immédiatement sur un objet distant sans agir sur le milieu, lors même que le milieu est susceptible d’éprouver un effet de même nature...
» Le soleil, par exemple, échauffe la terre et la partie de l’air qui avoisine le sol ; cependant, il n’échauffe pas la région moyenne de l’air, car c’est là que le froid atteint son maximum ; or l’air est susceptible d’être échauffé, puisqu’il est naturellement chaud. »
Que le soleil échauffe et éclaire directement la terre ; que sa lumière, pour venir jusqu’à nous, n’emprunte aucun intermédiaire, qu’elle ne soit pas propagée par l’air, Ockam en donnait une preuve qu’un de ses disciples anonymes nous rapporte.