Guillaume d’Ockam, loe, clt
LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIV* SIÈCLE
Dans sa curieuse compilation, que nous avons maintes fois citée, ce disciple écrit 1 :
« Il [Ockam] admet que l’agent ne coexiste pas toujours au patient en vertu d’une simultanéité mathématique et dimensive... mais qu’il est parfois localement distant du patient...
» Supposons, en effet, que le soleil envoie un rayon sur une fenêtre et qu’il éclaire une salle. C’est une chose assurée que la lumière est plus vive dans la partie de la salle qui s’offre directement à la fenêtre qu’elle ne l’est sur les côtés. Alors, cette lumière qui est dans la salle, en deçà de la fenêtre, je demande si elle est causée par le Soleil. Si oui, on tient ce qu’on se proposait de démontrer, car il est bien certain que le Soleil est localement distant de cette salle. Dira-t-on qu’elle est seulement causée par la lumière qui se trouve en la fenêtre ? Mais cela ne se peut dire, car une cause qui agit naturellement excerce même action sur un même patient placé à une même distance, dans quelque direction que ce patient se trouve situé ; partant la lumière qui réside en la fenêtre éclairerait avec la même intensité l’air qui se trouve sur les côtés de la salle et l’air qui se présente directement à elle ; or cette conséquence est fausse, comme l’expérience nous le montre. »
L’objection formulée par Ockam n’est pas insoluble. La théorie ondulatoire de la lumière réussit à prouver qu’au delà d’une fenêtre éclairée par un point lumineux, la lumière se trouve presque exclusivement dans le cône dont le point lumineux est le sommet et dont le contour de la fenêtre dessine la directrice ; mais la démonstration n’est ni aisée ni fort ancienne ; et le seul fait d’avoir signalé la difficulté et posé le problème fait honneur à la sagacité d’Ockam.
En développant ce principe : Pour agir sur le patient, l’agent n’a pas besoin d’être en contact avec lui, Ockam est amené à bouleverser la théorie péripatéticienne du mouvement des projectiles. Contre cette théorie, voici ce qu’il va affirmer : La main ou la machine qui a lancé un projectile est, pendant toute la durée du mouvement, le véritable et seul moteur du projectile, bien qu’il n’y ait plus aucun contact entre ce corps et ce qui l’a jeté.
1. Operis anonymi cap. II, prop. 50a (non num.). Bibliothèque Nationale, fonds latin, ms. n3 16130, fol. 130, col. b.
LE MOUVEMENT DES PROJECTILES
« Dans le mouvement des projectiles, écrit-il \ comment le moteur et le mobile demeureraient-ils toujours conjoints ?
» L’instrument de jet n’est pas toujours conjoint au projectile il pourrait même être anéanti pendant que le mouvement se poursuit.
» On ne peut dire non plus que c’est l’air qui, d’abord par une de ses parties, puis par une autre, meut le projectile. Deux hommes, en effet, peuvent tirer des flèches l’un contre l’autre, en sorte que les corps qu’ils lancent se peuvent croiser ; si donc c’était l’air mis en mouvement qui meut chacune des deux flèches [au lieu de croisement], le même air se mouvrait simultanément de deux mouvements contraires. »
Depuis le temps de Jean Philopon, on n’avait pas entendu pareil langage ; on n’avait pas vu le sens commun mettre si clairement en évidence ce qu’il y a d’inadmissible dans la théorie péripatéticienne du mouvement des projectiles.
Mais Guillaume d’Ockam va dépasser d’emblée le point où s’était arrêté Jean le Grammairien. Au mouvement du projectile, celui-ci assignait un moteur continuellement présent ; c’était une activité, une forme, une énergie que l’instrument de jet avait mise dans le mobile. Ockam n’admettra même pas l’existence de cette vertu motrice.
« Dans l’étude du mouvement de projection, dit-il 1 2, se rencontre une grande difficulté au sujet du principe moteur et effectif de ce mouvement.
» Ce principe, ce ne peut être l’instrument de jet ; il pourrait, en effet, être détruit tandis que le mouvement continuerait d’exister.
» Ce ne peut, non plus être l’air, car lorsqu’une flèche et une pierre se croisent, il faudrait qu’il pût se mouvoir de mouvements contraires.
» Enfin, ce ne peut être une vertu qui réside en la pierre car, je vous le demande, par quoi cette vertu serait-elle causée ?
» Elle ne saurait être causée par l’instrument de projection. En effet, un agent naturel, qu’en des circonstances diverses, on approche également du patient, y produit toujours également son effet. Mais l’instrument de projection peut être approché de la pierre, de telle façon que tout ce qu’il y a en lui d’absolu ou de relatif soit aussi voisin de cette pierre que lorsqu’il la
1. Opus Magistri Guilhelmi de Ockam super quatuor libros senlentiarum. Lib. II, quæst. XVIII.