Guilhelmi de Ockam Op. laudL, quæst. XXVI
194 LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE
mouvait, et cependant ne la point mouvoir. Ma main, par exemple peut s’approcher d’un corps en se mouvant lentement ; alors elle ne le mouvra pas de mouvement local ; elle peut aussi se mouvoir vivement et avec impétuosité, et alors, en s’approchant de ce corps tout comme précédemment, elle le mettra en mouvement.
» Cette vertu que vous admettez ne peut donc avoir pour cause rien d’absolu ni de relatif qui existe dans l’instrument de jet. Elle n’est pas causée davantage par le mouvement local de cet instrument, car le mouvement local ne contribue aucunement aux divers effets, si ce n’est en approchant les agents des patients, comme nous l’avons dit bien souvent ; mais tout ce qu’il y a de positif dans l’instrument de jet se trouve également approché du projectile par un mouvement lent ou par un mouvement vif.
» Je dis donc qu’en ce mouvement, après que le mobile s’est séparé de l’instrument qui a produit le premier jet, le moteur, c’est le corps mû, considéré en lui-même et non pas selon une certaine vertu absolue ou relative qui résiderait en lui ; en sorte qu’ici, le moteur et le mobile sont une même chose absolument indistincte. — leleo dico quod ipsum movens in tali moiu post sepcirationem mobilis a primo projiciente est ipsum motum secundum se, et non per aliquam virtutem absolutam in eo seu respeclivam; ita quod hic movens et motum est penitus indistinctum. » On ne saurait plus résolument contredire à toute la Physique d’Aristote.
Si Guillaume d’Ockam pose, avec tant de fermeté, des affirmations contraires à celles de la Dynamique péripatéticienne, c’est que la notion même du mouvement local est, pour lui, tout autre qu’elle n’était pour le Stagirite. Voici, en effet, en quels termes il poursuit. :
« Direz-vous qu’un effet nouveau requiert une cause nouvelle, et que le mouvement local est un effet nouveau ? — Je réponds : Le mouvement local n’est pas un effet nouveau ; ni effet absolu, ni effet relatif ; je le dis en niant la réalité de Vubi ; le mouvement local, c’est seulement ceci, que le mobile coexiste à diverses parties de l’espace, en sorte qu’il n’est aucune partie de l’espace à laquelle, prise toute seule, il coexiste ; en effet, deux propositions contradictoires ne peuvent être vraies ensemble. Aussi, bien que chacune des parties de l’espace que traverse le mobile soit nouvelle à l’égard du mobile qui la traverse, en tant que le mobile passe présentement par telles par-
LE MOUVEMENT DES PROJECTILES
ties et qu’auparavant il n’y passait pas, cette partie, toutefois, n’est pas nouvelle d’une manière absolue. — Dico quod motus localis non est effectus novus absolutus nec respectivus, et hoc negando ubi ; quia non est aliud nisi quod mobile coexistât diversis partibus spatii, ita quod cum nulla una coexistât, dum duo contradictoria non verificantur. Unde licet quælibet pars spatiil quam transit mobile sit nova respectu mobilis transcuntis, quatenus mobile nunc transeat per illas partes et prius non, tamen ilia pars non est nova simpliciter. »
Examinons un instant ce texte pour en bien saisir l’audacieuse nouveauté.
Qu’est-ce, pour Aristote, que le mouvement ? C’est l’incessante mise en acte de quelque chose qui était en puissance ; à chaque instant, au cours d’un mouvement, il y a innovation d’une actualité, d’une forme. C’est précisément parce qu’il y a, à chaque instant, innovation d’une actualité, que la présence d’un moteur déjà en acte est, à chaque instant requise. Ce principe, Aristote n’hésite pas à l’étendre même au mouvement local, bien qu’ici, l’actualité incessamment innovée ne soit plus une forme intrinsèque au mobile, mais un lieu, qui est extrinsèque à ce même mobile, puisque le lieu, c’est le corps immédiatement contigu au mobile.
Dans la théorie même d’Aristote, l’extension au mouvement local du principe admis pour les autres mouvements eût pu prêter à contestation. Afin de ressserrer ce lien trop lâche, les Scotistes avaient imaginé que le lieu, extrinsèque à un corps, correspondit à une forme intrinsèque à ce corps et qui en fût l 'ubi. Le mouvement local devenait alors, comme les autres mouvements, l’incessante innovation d’une forme, la génération continuelle d’un nouvel ubi. Il devenait, dès lors, entièrement clair qu’aucun mouvement, même local, ne se pouvait poursuivre hors de l’action ininterrompue d’un moteur.
C’est tout ce système que Guillaume d’Ockam ruine par la base. Il nie l 'ubi. Il nie qu’au cours d’un mouvement local, aucun effet nouveau, de quelque nature. qu’il soit, soit incessamment produit.
Sans doute, on dira que le mobile traverse, à chaque instant, une nouvelle partie de l’espace. Elle est nouvelle pour lui; il la traverse maintenant ; il ne la traversait pas tout à l’heure. Mais, considérée en elle-même, cette partie de l’espace n’est pas nouvelle ; elle est maintenant, mais elle était déjà tout à l’heure ; elle n’a pas eu à être engendrée à l’instant présent ;
il n’y a donc pas à chercher, en cet instant, la cause capable de la produire.
Le mouvement local n’étant plus^la continuelle innovation d’un effet réel, l’incessante mise en acte de quelque chose, ce mouvement peut se poursuivre sans qu’aucune cause efficiente, aucun moteur soit requis pour en assurer la continuation.
Qu’est-ce que cette affirmation ? C’est, au lieu du principe fondamental de la Dynamique péripatéticienne, la pensée essentielle de ce qui sera le principe fondamental de la Dynamique moderne, la loi de l’inertie.
Les premiers indices de la théorie de L’impetus
Si l’on eût compris et admis la pensée que Guillaume d’Ockam formulait si nettement, mais si sommairement, on eût cessé de répéter le fameux axiome : Quidquid movetur ab alio movetur. On lui eût substitué celui-ci 1 : « Si un corps a commencé une fois de se mouvoir, nous devons conclure qu’il continue par après de se mouvoir, et que jamais il ne s’arrête de soi-même. » C’est-à-dire qu’on eût sauté brusquement de la Dynamique d’Aristote à la Dynamique de Descartes.
Le progrès des connaissances humaines ne se fait pas par de tels bonds. Les critiques d’Ockam ont mis à terre la Dynamique péripatéticienne ; sur les ruines de celle-ci, la Dynamique nouvelle va s’élever ; mais elle se bâtira très lentement, en suivant autant que possible le plan de la science qu’elle est appelée à remplacer, empruntant aux ruines de celle-ci tous les matériaux qui ne lui semblent pas trop impropres à un nouvel usage.
Ce qui va diriger la nouvelle théorie du mouvement des projectiles, ce n’est pas la pensée d’Ockam ; elle est trop différente de tout ce qui avait été enseigné jusqu’alors pour être admise avant qu’un long travail y ait préparé les esprits. L’hypothèse qui va être reprise, c’est celle dont Roger Bacon et, Saint Thomas d’Aquin redoutaient déjà la séduction, celle que Jean
1. Descartes, Les Principes de la Philosophie, seconde partie, XXXVII.
LE MOUVEMENT DES PROJECTILES
Philopon avait autrefois exposée, celle qui accorde à la flèche, pendant toute la durée de son mouvement, un moteur conjoint, et qui cherche ce moteur dans une force imprimée (virtus impressa) par l’arc au projectile ; le nom le plus communément donné par les Parisiens à cette force imprimée est celui d'impetus.
Dès le temps où Guillaume d’Ockam enseignait à Paris, et mieux encore au temps qui suivit immédiatement sa fuite, l’explication du mouvement des projectiles par l’hypothèse de Yimpetus comptait des partisans aussi bien que des adversaires parmi les disciples de Scot. Divers textes nous en donneront la certitude.
L’un de ces textes est du franciscain François de Meyronnes, le Magister formalitatum. Il se trouve au commentaire composé par cet auteur sur le second livre des Sentences. Du commentaire au premier livre des Sentences, écrit par François de Meyronnes, on possède deux rédactions distinctes ; l’une est datée de 1320, l’autre, nommée Conftatus, de 1321 ; le commentaire au second livre fut, sans doute, écrit vers le même temps ; il le fut, en tout cas, avant 1327, date de la mort de l’auteur.
Donc, à propos du second livre de Pierre Lombard, François pose cette question 1 :
« Les projectiles sont-ils mûs par quelque forme intrinsèque ? »
« Il semble que oui, répond notre auteur, car le moteur est conjoint au mobile ; donc, etc. Mais à l’encontre est cette raison qu’ils seraient alors mûs naturellement.
» Quelques personnes disent, à ce propos, que les projectiles sont mûs par une certaine forme imprimée et que le projectile est en mouvement, tant que meut cette forme ; le mouvement continue, en effet, même si celui qui a lancé le projectile 2 vient à être anéanti.
» Mais, contre cette opinion, on peut argumenter de quatre manières :
» En premier lieu, il est impossible qu’une forme de même nature incline le mobile en des sens contraires ; or c’est la même forme et de même nature qui serait imprimée que le mobile
1. Preclarissima ac multum subtilia egregiaque scripta illuminati doc. F. Francisci de Mayronis ordinis Minorum in quatuor libros sententiarum. Ac quolibeta eiusdem. Cum traclatibus Formalitatum. Et de primo principio. Insuper explanatione divinorum terminorum. Et tractatu de univocatione entis. Colophon: Venetijs Impensa Heredum quondam domini Octaviani Scoti. Modoetiensis : ac Sociorum, 24 April. 1520. In Secundum sententiarum luculentissimum scriptum. Dist. XIV, quæst. VII, fol. 151, col. b. et c.