Le texte porte : prohibente, au lieu de : projiciente
LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE
soit mû vers le haut ou qu’il soit mû vers le bas, car, dans les deux cas, l’agent est de même nature et le patient de même nature.
» En second lieu : Nous observons que le mouvement de projection produit par un choc brusque ( impellendo ) est plus violent ; le contraire aurait lieu si cette projection se faisait par impression d’une forme.
» En troisième lieu : Nous voyons que le mouvement prend de la force à une certaine distance ; en effet, lorsque celui qui le lance est tout près, le mobile est mû d’un mouvement plus faible.
» En quatrième lieu : aucune puissance exécutive ne contient une forme absolue ; en effet, la plus parfaite des puissances exécutives est celle de l’ange ; l’ange, cependant, ne produit aucune forme absolue ; il peut, toutefois, projeter plus fortement que tout autre.
» Je dis donc que les projectiles sont mûs par le milieu. Il faut savoir, toutefois, que quatre choses sont rangées dans l’ordre que voici : Premièrement, le mouvement de ce qui projette. En second lieu, cet être qui projette divise violemment le milieu. Puis, à l’arrière du mobile, le milieu se referme, afin qu’il n’y ait pas de vide. C’est par ce mouvement de fermeture que le mobile est poussé. De même, la division du milieu à l’avant du mobile est requise afin que deux corps ne se trouvent pas en un même lieu. »
Nicolas Bonet subit volontiers l’influence de François de Meyronnes ; aussi sa Physique nous apporte-t-elle un texte qui confirme celui que nous avons emprunté à François.
Après avoir déclaré que l’absence de l’air, indispensable au transport du projectile entraîne, dans le vide, l’impossibilité du mouvement violent, Bonet poursuit en ces termes 1 :
« Quelques-uns rapportent, cependant que le mouvement violent peut avoir lieu dans le vide, sans que le moteur primitif ou l’instrument de projection soit conjoint au mobile ni réellement, ni virtuellement. Voici quelle est la raison de cette affirmation : Dans le mouvement violent, une certaine forme est imprimée au mobile. Ce n’est pas une forme qui demeure longtemps ; elle ne fait, pour ainsi dire, que passer. Tant que
1. Nicolai Boneti Physica, 11b. V, cap. III (Blbl. Nat., fonds latin, ms. n° 6078, fol. 150, r° ; ms. n° 10132, fol. 118, col. a).
LE MOUVEMENT DES PROJECTILES
cette forme dure, le mouvement peut se poursuivre dans le vide ; lorsqu’elle vient à manquer, le mouvement s’arrête. »
Il ne semble pas que Bonet admette la théorie qu’il vient de décrire ; un peu plus loin 1, en effet, il se propose d’expliquer pourquoi le mouvement violent est, vers la fin, plus lent qu’au commencement ; voici ce qu’il dit à ce sujet :
« Jamais, dans le mouvement violent, les parties de l’air ne mouvraient violemment la pierre vers le haut, si le grave ne les avait, tout d’abord, mises en mouvement en divisant continuellement l’air. Que le grave, donc, cesse de diviser l’air, d’en mettre en mouvement les diverses parties, et ces parties cesseront, à leur tour, de mouvoir le grave. Comme, vers la fin du mouvement violent, le grave meut les parties de l’air avec plus de lenteur et de faiblesse, ces parties, mues plus lentement, meuvent plus lentement. Voilà pourquoi le mouvement violent est, vers la fin, plus lent qu’au commencement. »
C’est parler en homme qui explique le mouvement des projectiles à l’aide de 1 ’ (xvtittep igtccgic, ; et c’est bien aussi cette hypothèse que recevait François de Meyronnes.
De la nouvelle théorie du mouvement des projectiles, nous venons d’entendre faire mention par deux physiciens qui ne l’adoptent pas. Au contraire, dans la très courte allüsion que Jean le Chanoine fait à cette hypothèse, c’est le langage d’un partisan convaincu que nous reconnaissons.
Les Questions sur la Physique de Jean le Chanoine ont^été écrites alors que Gérard d’Odon était maître général de l’ordre franciscain, donc entre 1329 et 1342. Afin de réfuter les objections que le Péripatétisme élevait contre la possibilité du vide, Jean le Chanoine, en une de ces questions, écrit ce qui suit 2 :
« Quant au mouvement des projectiles, je dis que, par suite du manque de résistance, il se ferait mieux dans le vide que dans le plein. Lorsqu’on dit : le projectile ne trouverait pas dans le vide de quoi être mû, comme il le trouve dans le plein, je réponds que le projectile est mû naturellement par la vertu
1. Nicolas Bonet, loc. cit., ms. n° 6678, fol. 150, v° ; ms. n° 16132, fol. 118, col. b.
2. Joannis Canonici questiones super VIII lib. phy. Aristo. perutiles : nuperrime correcte et emendate : additis texlibus Commentorum in margine : una cum utili Repertorio cunctorum unctoris notabilium indice. Colophon : ... Venetiis mandato heredum quondam domini Octaviani Scoti civis ac patricij Modoetiensis : et sociorum. Anno a dominica incarnatione 1520 die 8 Maij. Lib. IV, quæst. IV, fol. 43, col. a.
LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE
de ce qui l'a lancé et non pas par les diverses parties du milieu au travers duquel il se trouve porté ; cela se montre en la flèche lancée au travers de l’air ; on ne saurait comprendre ni prétendre que cette flèche soit mue par suite de l’impulsion qu’exerceraient les diverses parties de l’air ; il apparaît, en effet, d’une manière sensible, que l’air ne produit pas ce mouvement, mais, bien plutôt, qu’il lui offre un obstacle. »
Ainsi, entre les années 1320 et 1340, il y avait déjà, à Paris, des physiciens qui attribuaient le mouvement des projectiles à une certaine vertu motrice, à un certain impeius imprimé dans le mobile au moment du jet. Jusqu’où avaient-ils poussé les conséquences de cette hypothèse ? Les trop minces renseignements que nous possédons ne nous permettent pas de le dire. Mais voici que Jean Bufidan va tirer de cette supposition un système complet de Dynamique
La Dynamique de Jean Buridan
Le système de Dynamique que Jean Buridan développe, dans ses Questions sur la Physique, va, pendant deux siècles, s’imposer à la pensée de l’École nominaliste de Paris ; les maîtres de cette École, d’ailleurs, se borneront à exposer ce système, plus ou moins clairement, plus ou moins complètement, sans y rien ajouter d’essentiel, comme s’il était sorti pleinement achevé du génie du physicien de Béthune. Accueilli, non sans grande résistance, par les Géomètres italiens qui, au temps de la Renaissance, luttaient contre l’Aristotélisme et l’Averroïsme routinier des Universités, il se développera sous l’influence de leur science mathématique pour engendrer la doctrine mécanique de Galilée et de ses émules. La Mécanique de Galilée, c’est, peut-on dire, la forme adulte d’une science vivante dont la Mécanique de Buridan était la larve. C’est assez dire quelle attention l’historien de la Cosmologie doit accorder à la théorie de Yimpetus enseignée par le vieux maître parisien.
LE MOUVEMENT DES PROJECTILES
Cette théorie fait l’objet de la douzième question posée à propos du huitième livre de la Physique d’Aristote x.
Cette question est ainsi formulée : « Le projectile, après qu’il a quitté la main de celui qui le lance, est-il mû par l’air ? Sinon, par quoi est-il mû ? »
En la table qui se trouve, dans le manuscrit, au début du huitième livre 1 2, les matières traitées en cette question sont énumérées dans les termes suivants :
« Duodecima questio. Utrum projectum post exitum a manu projicientis moveatur ab aere, vel a quo moevaiur? Quare longius projicio lapidem quam plumam vel tantumclem de ligno? Quod movetur ab impetu ei impresso a motore. Quare motus naturales gravium sunt velociores in fine quam in principio. An oportet ponere intelligentias ad movendum corpora celestia? Que res est ille motus? Quare pila de chora(?) longius reflectitur quam lapis velocius motus? »
Ce sommaire donne, dès l’abord, une idée de la gravité des problèmes qu’aborde Buridan en cette partie de son œuvre. Les solutions qu’il propose de donner à ces problèmes font de cette douzième question l’un des monuments les plus imposants de la Science médiévale. Aussi croyons-nous devoir en donner la traduction textuelle et complète. Deux courts passages seront seuls omis ; ces passages, nous les retrouverons aux deux chapitres suivants et nous en verrons l’extrême importance.
« Il paraît », dit Buridan, que le projectile, après avoir quitté la main qui le lance, « ne peut être mû par l’air ; l’air, en effet, qui doit être divisé par ce projectile, semble plutôt résister à son mouvement.
» En outre, vous direz peut-être que celui qui lance le projectile meut, au début du mouvement, non seulement ce projectile, mais aussi l’air voisin, et que cet air ébranlé meut ensuite le projectile jusqu’à une certaine distance. Mais, à cela, on fera cette réponse : Qu’est-ce qui meut cet air après qu’il n’est plus mû par celui qui lance le projectile ? La difficulté est la même pour cet air que pour la pierre projetée.
» Aristote, au VIIIe livre du présent ouvrage, soutient l’opi-
1. Maglstrl Joiiannis Buridam Questiones octavi libri physicorum. Queritur 12° utrum projectum post exitum a manu projicientis moveatur ab aere vel a quo moveatur. Bibliothèque Nationale, fonds latin, ms. n° 14723, fol. 106, col. a, à fol. 107, col. b. — Acutissimi philosophi reverendi Magistri Johannis buridani subtilissime quesliones super octo physicorum libros Aristotelis... Parisiis, MDIX. Fol. cxx, col. b, à fol. cxxi, col. b.