‹ Le système du monde (volume 4)Chapitre 96 sur 158 · Voir : Première partie, ch. XIII, § IV ; t. II, p · texte numérisé non relu

Voir : Première partie, ch. XIII, § IV ; t. II, p

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE

« Non seulement, écrit-il, les corps célestes ne sauraient imposer la nécessité au choix de l’homme, mais encore, au sein des choses d’ici-bas, les effets corporels ne procèdent pas des corps célestes d’une manière nécessaire. En effet, les impressions des causes naturelles se trouvent, dans les effets qu’elles produisent, de la manière qui convient aux sujets qui les reçoivent. Or les choses d’ici-bas sont choses coulantes ; elles ne se comportent pas toujours de la même façon, à cause de la matière qui est en puissance de formes diverses, à cause de la contrariété qui oppose entre elles leurs formes et leurs vertus. Partant, les impressions des corps célestes ne sauraient être reçues dans les choses d’ici-bas à la façon d’une nécessité.

» D’une cause éloignée, l’effet ne résulte pas nécessairement, à moins que la cause intermédiaire ne soit, elle aussi, nécessaire... Or les corps célestes ne sont que des causes éloignées ; les causes prochaines des effets qui se manifestent ici-bas sont les vertus actives et passives qui se rencontrent dans les corps inférieurs ; ces vertus ne sont pas causes nécessaires mais contingentes ; elles peuvent, du moins dans quelques cas, faire défaut ; les effets des corps célestes ne procèdent donc pas d’une manière nécessaire dans les corps d’ici-bas...

» D’une multitude de choses contingentes, on ne saurait faire un ensemble nécessaire ; chacune des choses contingentes pouvant manquer de produire son effet, il en est de même de leur ensemble ; or chacun des effets qui, dans le monde sublunaire, sont produits par l’impression des corps célestes, est un effet contingent ; la connexion mutuelle de tous les effets produits ici-bas par l’impression des corps célestes ne peut donc être nécessaire ; il est manifeste, en effet, que chacun de ces effets peut être empêché.

» Enfin les corps célestes agissent d’une manière naturelle ; ils requièrent une matière sur laquelle s’exerce leur action ; partant, ce que requiert cette matière ne peut être ôté de l’action des corps célestes. Mais la matière sur laquelle agissent les corps célestes, ce sont les corps inférieurs qui, par leur nature, sont sujets à la corruption ; de même qu’ils peuvent cesser d’exister, ils peuvent cesser d’agir ; il est dans leur nature de ne pas produire leurs effets d’une manière nécessaire. Dès lors, les effets des corps célestes dans les corps d’ici-bas n’arrivent pas d’une manière nécessaire. »

Si le monde sublunaire ne se soumet pas aux lois d’un inflexible destin, ce n’est pas seulement parce qu’il contient des

l’astrologie chrétienne

êtres doués de libre arbitre ; c’est encore parce que les corps doués de matière, les corps soumis à la génération et à la corruption sont incapables, par nature, de prendre place dans l’ordre prescrit par un déterminisme absolu. C’est ce que Saint Thomas vient de nous expliquer. C’est ce qu’il répète dans un de ses quolibets 1.

En ce Quolibet, le Doctor communis examine ce que c’est que le Destin et si toutes choses y sont soumises.

Il rappelle comment « certains philosophes réduisent le Destin à n’être qu’un enchaînement de causes. Ainsi les Stoïciens disent qu’il n’est rien qui n’ait sa cause, et que la cause une fois posée, il est nécessaire de poser également l’effet. Si donc tel ou tel effet s’est produit, c’est que cet effet avait une cause ; cette cause avait une cause à son tour, et ainsi de suite...

» D’autres réduisent tout cela à une autre cause que constituent les corps célestes ; ils prétendent que tout arrive nécessairement en vertu de l’action de ces corps ; le Destin, disent-ils, n’est pas autre chose que la force qui provient de la position des astres.

» Mais cette thèse est fausse de deux manières.

» Elle est fausse, d’abord, en ce qui concerne les choses humaines qui proviennent de l’intelligence. L’intelligence, en effet, étant une vertu incorporelle, n’est soumise à l’action d’aucun corps. Supposer que l’âme est soumise à la force des corps célestes, c’est tout simplement admettre que l’intelligence ne diffère point du sens... Toutefois, d’une manière accidentelle et occasionnelle, l’âme est soumise au Ciel ; l’intelligence, en effet, est affectée par les passions du corps ; elle n’est cependant pas mue par le corps d’une manière nécessaire.

» Cette thèse est fausse, en second lieu, parce que, dans les choses naturelles, beaucoup d’événements se produisent qui n’arrivent pas en vertu de l’action nécessitante du Ciel, mais qui adviennent accidentellement et n’ont pas de cause. — 2° Quia multa in rebus naturalibus contingunt quæ non accidunt ex necessitate cæli, sed per accidens, et non habent causam. »

A l’enchaînement fatal du déterminisme stoïcien, Alexandre d’Aphrodisias ne soustrayait que les actes humains, résultats d’un libre choix de la volonté 2. « Ce qui est ainsi produit, disait-il, n’est pas produit sans cause; il a sa cause en nous; car l’homme

1. Sancti Thomæ Aquinatis Quæstioncs quodlibetales, Quodlib. XII, art. IV : Utrum omnia subsint fato.

2. Voir : Première partie, ch. XIII, § V ; t. II, pp. 300-302.

LA PHYSIQUE PARISIENNE AU XIVe SIÈCLE

est principe et cause des actions qu’il accomplit ; être homme, c’est posséder en soi-même le principe d’une telle manière d’agir. »

Saint Thomas d’Aquin va beaucoup plus loin qu’Alexandre d’Aphrodisias ; même si le monde sublunaire ne contenait point d’homme, point d’être doué de volonté libre, même s’il ne renfermait que des corps, les changements qui s’y produisent ne suivraient pas la règle inflexible du déterminisme ; il y adviendrait parfois des changements sans cause. Ainsi, dans le monde des corps sublunaires, Thomas d’Aquin admet le hasard ; non pas le hasard tel que le définissait Aristote 1, mais le hasardcaprice, le hasard tel que le concevaient les Atomistes.

Ce ne sont pas, d’ailleurs, les Atomistes qui le persuadent d’attribuer des mouvements fortuits aux corps formés par les éléments, de refuser à la matière l’aptitude à produire toujours les mêmes effets lorsqu’on la soumet aux mêmes causes. La pensée qui le guide, c’est cette pensée néoplatonicienne que la matière sublunaire est un principe de désordre, qu’elle échappe sans cesse, par son incessante aptitude au changement, aux lois fixes que l’action des corps célestes tend à lui imposer. Ce qu’il formule clairement, c’est ce que Ptolémée 2 3 et, surtout, Galien 8 laissaient entendre.

Sans doute, les perturbations fortuites qui interrompent la marche régulière des lois imposées par les astres aux corps sublunaires sont rares ; elles ne surviennent que dans le plus petit nombre des cas, « in paucioribus »; dans la majorité des circonstances, ces lois sont obéies ; il n’en est pas moins certain que les règles de la Physique sublunaire ne devront pas être tenues pour toujours exactes ; elles sont seulement vraies la plupart du temps. Cette conclusion découle forcément de la doctrine que professe Saint Thomas d’Aquin ; Proclus l’en avait autrefois déduite 4 : « Lorsqu’il s’agit des choses subi unaires, disait-il, nous nous contentons, à cause de l’instabilité de la matière qui les forme, de prendre ce qui se produit dans la plupart des cas, »

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