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l’astrologie chrétienne

Roger Bacon et l’Astrologie

La doctrine que Roger Bacon professe au sujet des principes de l’Astrologie est identiquement celle que Saint Thomas d’Aquin enseignait ; pour soutenir les mêmes thèses, elle invoque, la plupart du temps, les mêmes autorités profanes ou sacrées et, bien souvent, elle s’exprime dans les mêmes termes.

L’objet que Bacon se propose lorsqu’au cours de YOpus Majus, il traite des jugements astrologiques 1, c’est de distinguer l’Astrologie licite de l’Astrologie illicite, ou, selon son langage, la Mathématique véritable de la fausse Mathématique, de la Mathématique des magiciens.

« C’est surtout, dit-il 2, au sujet des jugements d’ Astronomie qu’on attaque la Mathématique. Beaucoup de gens qui ignorent le pouvoir de la philosophie et la grande utilité qu’elle offre à la Théologie, repoussent, aussi bien d’une façon relative que d’une manière absolue, les considérations des mathématiciens ; leur hostilité met obstacle à l’étude de la Sagesse et lui cause, en cette partie, un grave dommage; aussi veux-je ici ramener leur intention à la vérité et faire disparaître l’infamie dont ils notent la véritable Mathématique.

» Dans les écrits des Saints, donc, les théologiens ont trouvé nombre de propos contre les mathématiciens ; quelques-uns d’entre eux, ignorant également la Mathématique véritable et la fausse Mathématique, ne savent, de la fausse, distinguer la véritable, et alors ils s’autorisent des Saints pour inculper la véritable en même temps que la fausse. »

Quelles sont donc les marques de la fausse Mathématique, de la Mathématique des magiciens ?

La fausse Mathématique « suppose 3 que tout arrive nécessairement par la force des étoiles, que rien n’est contingent (ad iitrumlibet), que rien ne provient du hasard ni de la fortune, rien du choix volontaire. Tout cela se trouve expressément affirmé dans les livres de la Magie.

1. Fratris Rogeri Bacon Opus Majus ad Clementem IV, ponliflcem Romanum, Pars IV, Ed. Jebb, pp. 150-159. — Ed. Bridges, vol. I, pp. 238-269.

2. Roger Bacon, loc. cit. ; éd. Jebb, p. 150 ; éd. Bridges, vol. I, p. 239. — Cf. éd. Jebb, p. 156 ; éd. Bridges, vol. I, p. 248.

3. Roger Bacon, loc. cit., éd. Jebb, p. 151 ; éd. Bridges, t. I, pp. 240-241.

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» Cette science admet donc que tout arrive nécessairement par l’action du Ciel, et, en vertu de cette nécessité, elle s’attribue le pouvoir de juger infailliblement de tous les événements futurs.

» Mais cette Mathématique-là n’est pas seulement condamnée par les Saints ; elle l’est aussi par les Philosophes. Ptolémée, Aristote, Avicenne, Messehalac, Haly, Albumasar, qui ont parlé de ces questions avec plus d’autorité que tous les autres, n’admettent point qu’une absolue nécessité soit imposée aux choses d’ici-bas par la vertu du Ciel, car le libre arbitre n’est point soumis aux choses naturelles ; ils ne pensent pas qu’on puisse, [par l’Astrologie], rendre des jugements infaillibles ; bien loin d’imposer au libre arbitre une nécessité quelconque, ils n’assignent même pas, comme on le verra, une nécessité aux choses naturelles. »

En dépit de l’affirmation de Roger Bacon, il est permis de contester que tous les auteurs qu’il cite aient imposé à l’Astrologie qu’ils croyaient légitime les restrictions à l’aide desquelles notre auteur définit la véritable Mathématique ; mais, dès maintenant, nous voyons que ces restrictions sont aussi celles à l’aide desquelles Saint Thomas d’Aquin délimitait l’Astrologie licite.

Bacon va donc, par de nombreuses citations, nous apprendre ce qu’enseignent, touchant la portée de leur art, « les véritables mathématiciens 1 qu’il nomme, en cette partie, astronomes ou astrologues, car Ptolémée, Avicenne et plusieurs autres les appellent indifféremment de l’une et de l’autre manière.»

Au Centiloquium de Ptolémée, Bacon emprunte 2 l’affirmation que l’astronome ne doit pas prononcer de jugements particuliers, mais seulement des jugements universels ; au De judicius astrorum d’Hali, il demande ce texte. : « Cette science ne procède que par probabilité et opinion, car la matière, sur laquelle porte toute l’opération des astres, peut être tournée soit dans un sens, soit dans le sens opposé. » D’autres citations d’Hali et de Ptolémée préparent la conclusion suivante 3 :

« Par ces paroles et par d’autres semblables, if est manifeste que Ptolémée n’a pas eu l’intention d’autoriser l’astrologue à donner un jugement qui soit certain dans le particulier et qui suffise à tous les cas singuliers ; s’il peut formuler un

1. Rogeb Bacon, loc. cit., éd. Jebb, p. 152 ; éd. Bridges, vol. I, p. 242.

2. Rogeb Bacon, loc. cit., éd. Jebb, p. 152 ; éd. Bridges, vol. I, p. 242.

3. Rogeb Bacon, loc. cil., éd. Jebb, p. 154 ; éd. Bridges, vol. I, pp. 245-246.

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jugement, c’est d’une manière universelle ; il ne peut donner qu’un jugement intermédiaire entre le nécessaire et l’impossible, et il ne saurait donner, dans tous les cas un jugement arrêté. Aussi Avicenne qui a complété les œuvres de Ptolémée, comme il le dit lui-même au prologue de son livre intitulé Sufficienta, Avicenne, dis-je, montre au deuxième traité de sa Métaphysique, que l’Astrologue ne peut ni ne doit donner de jugement certain dans tous les cas, à cause de l’instabilité de la matière soumise à la génération et à la corruption ; celle-ci, en effet, n’obéit pas en toutes circonstances à la force céleste. »

Dans son désir de présenter sa doctrine comme la pensée commune où aboutissent tous les enseignements des philosophes et des astronomes, Bacon renverse entièrement le sens des propos d’Avicenne, dont Saint Thomas d’Aquin avait beaucoup plus justement signalé le fatalisme absolu. En effet, au lieu même 1 que cite le Franciscain anglais, voici quelles sont les propres paroles d’Ibn Sinâ :

« Nos volontés sont après n’avoir pas été ; or, toute chose qui existe après n’avoir pas existé a une cause ; donc toute volonté qui est en nous a une cause ; les causes de notre volonté ne peuvent former une série qui tende à l’infini; elles aboutissent à des extérieures, c’est-à-dire à des causes terrestres ou célestes; mais les causes terrestres remontent aux causes célestes; la collection de toutes ces choses provient donc nécessairement de la nécessité qui caractérise la volonté divine.

» Le hasard provient simplement du concours de toutes ces causes; si vous analysez toutes choses, toutes choses se trouveront assurément ramenées à des principes dont la nécessité descend de Dieu...

» S’il était possible qu’un homme connût toutes les choses qui se produisent [en ce moment] au Ciel et sur la terre et sût quelles sont les natures de ces choses, il saurait certainement quels sont les événements futurs et quelles en sont les particularités. — Si aulem possibile esset alicui hominum scire omnia es quæ fiant in cælo et in terra et naturas eorum, sciret utique qaæ et qualiter sunt futura. »

A ce fatalisme si formel et si précis, rien de plus opposé que la faculté, accordée à la matière, de se soumettre ou d’échapper,

1. Metaphysica Avicenne sive ejus prima philosophia. Colophon : Explicit metaphysica Avicenne... impressa Venetiis per Bernardinum Venetum expensis viri Jeronymi duranti, anno domini 1499. Lib. II, tract. X, cap. I, fol. suivant le fol. sign. i III, col. b.

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selon les capricieuses fantaisies de son instabilité, à l’action des corps célestes ; cette supposition eût été certainement rejetée par Avicenne ; en la lui prêtant, c’est sa propre pensée que Bacon nous fait connaître et qu’il veut renforcer d’une puissante autorité ; cette pensée de Bacon, c’était également, nous l’avons vu, celle de Saint Thomas d’Aquin.

Bacon poursuit en ces termes 1 :

Les mathématiciens véritables « savent que Dieu peut, par son ordre, changer toutes choses selon sa propre volonté ; aussi, à la fin des avis qu’ils émettent, ont-ils toujours soin d’adjoindre cette formule : Il en sera ainsi, si telle est la volonté de Dieu.

» D’autre part, ils savent et attestent que l’âme raisonnable peut changer ou empêcher une bonne part des effets des étoiles, de ceux, par exemple, qui concernent les maladies, les épidémies causées par le chaud ou le froid, la famine et nombre d’autres calamités...

» Tout cela, et toutes autres choses de ce genre, bien considérés, il est manifeste que les véritables mathématiciens, astronomes ou astrologues, qui sont en même temps philosophes, n’admettent aucunement la nécessité ni le jugement infaillible au sujet des événements contingents que renferme l’avenir. Partant, quiconque leur attribue ces opinions est manifestement convaincu d’ignorance en philosophie ; il condamne la vérité qu’il ignore ; par là, il pèche de deux manières, car il parle de ce qu’il ne sait pas et, en outre, il blasphème contre la vérité.

» Mais ceux qui gardent la vérité et rejettent l’erreur condamnent les mathématiciens adonnés à la Magie, qui ne sont pas des philosophes, mais qui contredisent à la philosophie aussi bien qu’à la foi... C’est contre eux, et non contre les véritables mathématiciens que les Saints ont parlé. Cela est manifeste, si l’on observe ce que ces Saints ont dit. La seule chose qu’ils réprouvent est celle-ci : Les étoiles imposent une nécessité aux choses contingentes et particulièrement aux mœurs et aux actes des hommes ; elles permettent d’en donner, dans tous les cas, un jugement infaillible. »

Au sujet de la prévision des actes humains par les astrologues, Bacon tient un langage entièrement conforme aux opinions de Saint Thomas.

1. Roger Bacon, loc. cil., éd. Jebb, pp. 154-155 ; éd. Bridges, vol. I, p. 246.

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« Lors même, dit-iJ 1, qu’on aurait à tenir pour coupable la partie de l’art judiciaire qui traite des choses humaines, l’autre partie de cet art, celle qui traite des choses naturelles et des choses célestes, n’offre rien qui contredise à la foi.

» Mais, touchant les choses humaines, les mathématiciens véritables n’ont pas la présomption de rien affirmer comme certain ; ils se bornent à considérer comment l’action du Ciel altère le corps et comment l’altération du corps excite l’âme à l’accomplissement de certains actes soit privés, soit publics, bien que la liberté de notre choix demeure sauve en toutes ces circonstances (salva tamen in omnibus arbitrii libertate). L’âme raisonnable, en effet, n’est jamais forcée d’accomplir les actes qu’elle produit ; mais elle peut être puissamment induite et excitée à consentir (ut gratis velit) aux choses vers lesquelles incline la force céleste ; ainsi voyons-nous les hommes, sous l’influence de la société, des conseils, de la crainte, de l’amour, d’autres mobiles de ce genre, apporter de grands changements à ce qu’ils avaient, d’abord, décidé, et consentir enfin à ce qu’ils ne voulaient point faire, sans qu’ils y soient cependant contraints...

»-Ne voyons-nous pas, d’ailleurs, que les espèces et vertus émanées des choses d’ici-bas et qui apportent à nos sens quelques changements, que même les espèces émanées des choses visibles ou des sources sonores qui modifient si faiblement le corps, suffisent, cependant, à exciter les hommes, à leur faire vouloir ce dont ils n’avaient, jusque-là, nul souci, et, parfois, à leur faire vouloir si fortement qu’ils ne tiennent plus compte ni de la mort, ni de l’infamie, ni d’aucun sujet de crainte, pourvu qu’ils accomplissent leurs volontés...

» Combien plus puissantes sont les vertus des Cieux, les espèces qui émanent des Cieux et des astres, pour faire impression sur le corps et sur les organes ! L’altération profonde des organes excitera fortement l’homme à quelque acte, dont tout d’abord, il ne se souciait pas ; et toutefois, son libre arbitre demeurera sauf. Les vertus des Cieux, en effet sont plus fortes que celles des choses d’ici-bas, qu’elles agissent sur la vue,* sur l’ouïe ou sur les autres sens ; ces vertus des Cieux, en effet, peuvent changer non seulement les accidents, mais encore les substances ; elles sont capables de corrompre et de détruire toutes choses ici-bas...

1. Roger Bacon, foc. cit., éd. Jebb, pp. 156-159 ; éd. Bridges, pp. 249-253.

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» Bien profonde est donc l’altération que notre corps éprouve de la part des vertus célestes ; partant, l’esprit est fortement excité à produire certains actes, encore qu’il n’y soit pas contraint. C’est là ce qui donne cours au jugement de l’astronome, et non l’infaillibilité ni la nécessité.

» Et voici qui vient grandement au secours de l’astronome : Il voit les hommes, dans leurs actions, suivre la plupart du temps les complexions qu’ils possèdent ; le bilieux se met facilement en colère ; il ne peut toujours réfréner son premier mouvement ; et il en est de même des autres hommes, selon la diversité de leurs complexions. L’astronome voit les hommes suivre leurs complexions qui, comme le monde de la génération tout entier, ont l’opération des Cieux pour origine ; il n’est donc pas étonnant qu’il étende ses considérations jusqu’aux actes humains...

» Ainsi, non seulement touchant les phénomènes naturels, mais aussi touchant les actes humains, l’astronome expérimenté peut considérer beaucoup de choses passées, présentes et futures. Tout au moins, touchant les royaumes et républiques, il peut formuler des jugements soit d’après les corps célestes, soit d’après les corps qui suivent les corps célestes et sont renouvelés par des vertus spéciales des Cieux ; telles sont les comètes, tels les autres météores de même sorte. Il est plus facile, en effet, de porter un jugement sur une communauté que sur une personne isolée, car le jugement relatif à la communauté est un jugement universel, et l’astronome a bon pouvoir pour les jugements universels...

» L’astronome prudent peut donc produire, dans ce domaine, nombre de considérations utiles touchant les mœurs, les religions, les sectes, les guerres, la paix, et autres choses de ce genre ; il rencontre une plus grande difficulté lorsqu’il lui faut juger des actions d’une personne isolée...

» Toutefois, les complexions, les infirmités, la santé, font varier les volontés des hommes, leurs désirs, leurs considérations ; sans les contraindre, elles les sollicitent fortement ; c’est manifeste ; alors, l’astronome prudent peut, avec prudence, juger des actes moraux, qu’accomplira une personne isolée, le libre arbitre de cette personne demeurant sauf, toutefois, en toutes circonstances ; dans nombre de cas, il pourra formuler un jugement aussi certain que le comporte la matière traitée ; cette matière , en effet, n’est point nécessaire, mais contingente ; on ne peut donc dire que tel ou tel événement adviendra d’une

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manière nécessaire ; on peut dire, toutefois, qu’il adviendra la plupart du temps, en sorte que ce qu’on préjuge de l’avenir est vrai, mais point nécessaire. C’est là un jugement intermédiaire entre l’impossible et le nécessaire.

» Dans les circonstances où l’on ne peut formuler un jugement de ce genre, on pourra facilement, toutefois, rendre un jugement universel ou bien un jugement intermédiaire entre l’universel et le particulier. Ainsi par le jugement universel qu’on a porté, dans la mesure du possible, sur une personne publique comme le prince ou comme le conseiller du prince dans un certain état ou dans un certain pays, on pourra, bien souvent, formuler un jugement particulier touchant les faits de cette république ; car, nous l’avons dit, il est plus facile de juger d’une communauté que d’une personne isolée...

» Voilà ce que j’ai voulu dire pour écarter de la Mathématique, au sujet de ces jugements, toute note d’infamie. Par là, tout savant voit clairement qu’en ce domaine, la véritable Mathématique ne mérite aucun blâme ; qu’il la faut, au contraire, pleinement embrasser et chérir, à cause des glorieux services que peuvent rendre les jugements de la Mathématique véritable, qui ne contredit en rien à la vérité. »

Roger Bacon vient de présenter, de ce qu’il appelle la véritable Mathématique, une défense qu’eût pu contresigner Saint Thomas d’Aquin ; des considérations exposées par YOpus majus, il n’en est aucune qui ne se retrouve très exactement dans la Summa contra Gentiles.

Au pape Clément IV, Bacon va maintenant soumettre une pensée à laquelle Saint Thomas d’Aquin n’avait pas fait la moindre allusion.

« J’ai montré, dit-il \ quelle est la puissance de la Mathématique à l’égard de la Philosophie, de la Science des choses d’ici-bas, de la Théologie, partant de la Science tout entière ; je l’ai montré en considérant la Mathématique en elle-même et d’une manière absolue ; je le veux montrer maintenant en considérant ce par quoi cette science a trait à l’Église de Dieu, à la république des fidèles, à la conversion des infidèles, à la répression de ceux qu’on ne peut convertir.

» La Mathématique est utile à l’Église en une foule de circonstances qu’il n’est pas possible d’énumérer à présent ; je

1. Roger Bacon, loc. cit., éd. Jebb, p. 160 ; éd. Bridges, pp. 253-254.

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veux donc me borner à proposer l'exemple de trois cas qui sont d’une merveille infinie et d’une indicible utilité.

» Le premier consiste en une preuve de la foi que l’Église tient pour vraie.

» Nous pouvons, en effet, trouver une grande consolation pour notre foi dans ce fait que des philosophes, conduits par le seul mouvement de la raison, épousent notre sentiment, confirment la religion ou profession de la foi chrétienne, et s’accordent avec nous pour consolider cette religion ; ce n’est pas que nous nous proposions de raisonner avant de croire ; nous voulons seulement raisonner après avoir cru, afin qu’assurés de la vérité par une double confirmation, nous louions Dieu de notre salut, dont nous tenons l’indubitable certitude.

» Par la voie de la Mathématique, nous ne sommes pas seulement assurés de la foi, dont nous faisons profession ; nous sommes encore prémunis contre la secte de l’Antichrist, qui se trouve, dans la Mathématique, considérée en même temps que la religion du Christ. Cette très noble recherche se fait en étudiant la révolution de toutes les principales religions qui se sont succédées depuis le commencement du Monde. »

C’est donc de l’horoscope des religions que Bacon va, d’après Albumasar, entretenir le pape Clément IV ; c’est cet horoscope qu’il lui va présenter commeune des preuves les plus convaincantes données par la raison humaine en faveur de la foi chrétienne.

Une telle pensée porte bien la marque de Bacon. Un des grands soucis de ce docteur est d’amener à l’Apologétique les auxiliaires les plus inattendus.

Ici, nous le voyons découvrir, dans les écrits des philosophes païens, des textes qui enseignent 1. « Dieu, la bienheureuse Trinité, l’Incarnation du Fils de Dieu, le Christ, la sainte Vierge, les anges, les démons, le jugement dernier, la gloire céleste, les peines infernales, la condamnation des mauvaises religions, quelle est la bonne, comment elle doit être prouvée, quelles en sont les conditions, quels sont les articles de foi, comment on

1. Rogeri Bacon, Compendium studii Philosophiæ (Rogeri Bacon Opéra quaedam hactenus inedita. Ed. J.-S. Brewer, London 1859, p. 424). — Cf. Opéra hactenus inedita Rogeri Baconi. Fasc. I. Metaphysica Fratris Rogeri Ordinis Fratrum Minorum. De viciis contraclis in studio Théologie. Omnia quæ supersunt nunc primum edidit Robert Steele. London, s. d. — Fratris Rogeri Bacon Operis majoris, Septima pars principalis : Moralis pliilosophia. Pars I, éd. Bridges, vol. II, pp. 228-249 ; pars IV, ibid, pp. 381-396.

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la doit garder défendre et promulguer, de celui qui y est législateur et de son successeur. »

Là, nous entendons Bacon décrire un certain nombre d’effets curieux que les lois de l’Optique permettent de produire au moyen de miroirs, puis, à cette description, joindre la conclusion que voici 1 :

« Ces merveilles ont grande valeur pour convertir les infidèles et à repousser ceux qui ne peuvent être convertis. Un homme, en effet, ne les comprendrait pas d’emblée ; il les lui faudrait croire d’abord, afin qu’une fois exercé dans l’étude de la Science, il en pût voir les raisons ; il serait ainsi conduit, comme par la main, vers les choses divines ; il serait amené à soumettre son cou à leur joug, à les croire d’abord, jusqu’au moment où, pétri en elles, il percevrait enfin la raison qui le ferait comprendre et savoir. En voyant, en effet, que son intelligence ne peut atteindre même aux vérités relatives aux créatures, qui ne sont rien au regard des vérités divines, l’homme se doit estimer bien plus heureux, de croire les choses divines que les choses créées... Cette manière de persuader de la foi serait plus puissante et meilleure que les paroles de prédication, car l’exemple est plus que le discours. Ce mode de persuasion opère à la façon des miracles ; il est donc bien plus puissant) que la parole. »

L’homme qui découvrait dans les écrits d’Aristote ou d’Avicenne la formule des dogmes les plus particuliers du Christianisme ; l’homme qui regardait des jeux d’optique comme le moyen le plus efficace de convertir les infidèles, était assurément d’accord avec lui-même, lorsqu’il voyait dans l’horoscope des religions une preuve convaincante en faveur du Christianisme.

Mais comment va-t-il s’y prendre pour faire perdre à cette doctrine astrologique le relent d’impiété qui,, contre elle, irritait si fort Guillaume d’Auvergne ?

« Les astrologues^ dit-il 2, parlent des religions et les religions dépendent de la liberté de la raison ; toutefois, ils n’imposent aucune nécessité au libre arbitre lorsqu’ils disent : Les planètes sont des signes ; elles nous indiquent les événement dont Dieu, de toute éternité, a préparé l’accomplissement soit par la nature, soit par la volonté humaine, soit par sa propre raison, en vertu

1, Un fragment inédit de l’Opus tertium de Roger Bacon, Ad Claras Aquas (Quaracchi), 1909, pp. 97-98. — Part of the Opus tertium of Roger Bacon, edited by A. -G. Little, Aberdeen, 1912, pp. 41-42.

2. Fratris Rogeri Bacon Opus majus. Pars IV ; éd. Jebb, pp. 167-168 ; éd. Bridges, vol. I, pp. 266-267.

du bon plaisir de sa volonté. Ainsi est-il dit au Livre des cours des planètes. — Ita dicitur in libro de cursibus planetarum. »

Ce Livre des cours des planètes, qui s’y prenait de la sorte pour rendre les prédictions astrologiques acceptables aux Chrétiens, il ne nous est pas inconnu. C’est sous ce titre, qu’en 1140, l’auteur des Tables de Marseille désignait le traité qu’il avait mis au devant de ces tables. C’est à la pensée de cet auteur, reflet de la doctrine de Plotin, que Bacon emprunte le moyen d’innocenter l’horoscope des religions.

A ce moyen, d’ailleurs, il en adjoignait un autre : « On dit, en outre, que la volonté ne peut être contrainte, mais que le corps est modifié par les vertus des Cieux ; alors l’âme, qui est unie au corps est fortement excitée et efficacement conduite, sans que rien la contraigne d’ailleurs, à vouloir suivre de son plein gré le penchant que le corps éprouve vers des actions publiques ou privées, bonnes ou mauvaises ; c’est ainsi que quelque homme, renommé parmi le peuple et doué d’une grande puissance peut introduire des opinions, des doctrines religieuses, des changements de coutume, conformément à ce que Dieu a prévu et connu d’avance ; de cette manière, donc, les planètes ne sont pas seulement des signes ; par l’excitation qu’elles produisent, elles exercent une certaine action. »

Cette justification de l’horoscope des religions. Bacon avait soin de la rappeler lorsqu’en son Opus tertium, il résumait les diverses parties de l’Opus majus.

« Les planètes, disait-il x, altèrent toutes les propriétés naturelles de ce monde ; elles sont causes de la complexion de chacun des hommes ; par conséquent, elles excitent tout homme à suivre telle coutume et telle religion, sans l’y contraindre toutefois, comme je l’ai, naguère, dit et démontré dans YOpus majus. En toutes circonstances, la liberté du choix est sauvegardée, bien que la complexion corporelle, altérée par les vertus des étoiles, incline et excite puissamment l’âme humaine, au point que celle-ci veuille suivre cette complexion et ces vertus ; mais elle les suit de son plein gré et, avant tout, le libre arbitre demeure sauf. Mais tout cela, je l’ai suffisamment exposé ailleurs ; maintenant, donc, je l’admets.

» Selon ces principes, les philosophes ont examiné, d’après les conjonctions de Jupiter avec les autres astres errants, le,

1. Un fragment inédit de l’Opus tertium de Roger Bacon, Quaracchi, 1909 p. 169. — Part of the Opus tertium of Roger Bacon, éd. Little, p. 66.

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sort des six religions ; par de belles raisons, ils ont attribué ces religions aux diverses nations que j’ai précédemment énumérées ; c’est ce que j’ai exposé dans la quatrième partie [de YOpus majus], où j’ai considéré les rapports de la Mathématique avec l’Église ; je l’ai fait en vue de cette confirmation glorieuse de la religion chrétienne, à laquelle les astronomes, à cause de la conjonction de Jupiter avec Mercure donnent le nom de mercuriale » Ce n’est pas que la religion chrétienne ait les planètes pour causes ; elles n’en sont que les signes ; ce n’est pas, non plus, que les hommes deviennent chrétiens par les vertus des planètes ; ils le deviennent par la grâce de Dieu.

» De même que les actions des Hébreux ont été des signes de cette loi chrétienne, de même en est-il des corps célestes, afin que toute créature apporte son témoignage à cette loi impériale.

» De même encore, au temps de la naissance du Seigneur, une étoile apparût, non à titre de cause, mais à titre de signe.

» Semblablement, c’est la grâce de Dieu qui fait les chrétiens ; néanmoins, les complexions des hommes les excitent à suivre les mœurs diverses et les diverses religions ; selon la complexion dont il est doué, un homme reçoit plus aisément telle loi et y adhère avec plus de fermeté ; la complexion coopère donc à la grâce de Dieu. De même voyons-nous des hommes que leur bonne complexion rend bons et pacifiques ; par l’effet de cette bonne complexion, ils sauvegardent plus aisément leur propre paix et celle des autres ; cette paix, cependant, c’est la grâce de Dieu qui en est la cause principale. »

Telles sont donc les raisons qui permettront à Bacon de répéter, sans aucune impiété, ce que les astrologues ont pu dire de l’horoscope des religions.

Il aura soin d’ailleurs, de passer leurs propos au crible de l’orthodoxie, afin de n’y rien laisser d’hérétique : « Tout ce qu’ils disent en ce domaine \ il le faut ramener à la règle de la foi, afin d’en chasser tout désaccord avec la vérité catholique. Les astronomes, en effet, ne suffisent pas à manifester tous les mystères de cette religion, et à les montrer pleinement ; ils rendent cependant, un beau témoignage de l’existence de cette religion et de ce qu’elle est en général ; l’admiration que nous cause leur science est donc assez grande pour que nous excusions aisément leur ignorance ; s’ils se sont trouvés en défaut lorsqu’il

1. Fratris Rogeri Bacon Opus majus, Pars IV ; éd. Jebb, pp. 168-169 ; éd. Bridges, vol. I, p. 268.

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s’agissait de donner la pleine démonstration du rite chrétien, c’est qu’ils n’avaient pas été formés dans son sein ; leur accord avec nous et la confirmation qu’ils apportent à la foi que nous professons méritent d’être loués. »

Quitterons-nous Bacon sans dire quelques mots d’une science qui était, pour lui, l’objet d’une sorte de prédilection, d’une science qu’il recommandait au pape Clément IV dans un grand nombre d’écrits 1, sans parler de l’Alchimie ?

Si nous parlons ici de l’Alchimie, d’ailleurs, ce sera seulement pour remarquer que Bacon la plaçait, elle aussi, dans la dépendance de l’Astrologie.

De cette affirmation, nous nous contenterons de citer une seule preuve ; elle sera assez claire pour nous dispenser de toute autre.

Bacon chante les louanges 2 de ce qu’il nomme la Science expérimentale ; il vient de dire comment la Mathématique doit se mettre aux ordres de cette science, afin de lui procurer les instruments que requièrent ses opérations; il poursuit en ces termes :

« De même, elle ordonne à l’astronome de choisir les dispositions astrales bien définies que réclame l’expérimentateur f et alors, sous ces constellations, l’expérimentateur fabrique des œuvres, prépare des aliments et des médecines à l’aide desquels il lui est possible d’altérer la complexion de toute personne, de l’exciter à tout acte qu’il souhaite de lui voir accomplir, sans contraindre, toutefois, le libre arbitre de cette personne.

» Une nourriture, une boisson, une médecine, en effet, modifient la complexion, l’état de santé ou de maladie de l’homme ; elles modifient la complexion à tel point que l’âme suit l’inclination du corps, sans y être cependant forcée, et c’est de son plein gré qu’elle veut ce vers quoi penche la complexion corporelle ainsi modifiée. Par là, l’homme tout entier peut être changé dans ses qualités intellectuelles et morales, dans ses habitudes, en toutes choses ; il peut être rendu prudent, joyeux, ami des bonnes mœurs, de la paix de la justice ; il peut aussi être excité en un sens contraire à celui-là. De même en est-il

1. Un fragment inédit de l’Opus leriium de Roger Bacon, Quaracchi, 1909, pp. 183-184. — Part of the Opus tertium of Roger Bacon, éd. LRtle, pp. 81-82.

2. Un fragment inédit de l’Opus tertium de Roger Bacon, Quaracchi, 1909, pp. 155-156. — Part of the Opus tertium of Roger Bacon, éd. Little, pp. 52-53.

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ici ; mais ces actions se peuvent produire bien plus puissantes quand la vertu du Ciel y concourt spécialement.

» L’expérimentateur n’accomplit pas seulement ^ certaines opérations ; il compose aussi et profère, en de tels temps, des paroles qui reçoivent, à la fois, la vertu du Ciel et la vertu de l’âme et qui, tant qu’elles durent, produisent des altérations plus fortes que les œuvres ; parler, en effet, est l’œuvre principale de l’âme raisonnable. Mais les paroles durent peu, à moins qu’on ne les écrive ; aussi les œuvres agissent-elles plus longtemps ; on peut, toutefois, écrire les paroles ; elles dureront alors autant que les œuvres.

î Ainsi la Science expérimentale accomplit toutes ces choses jouant le rôle principal et agissant en maîtresse ; en cette circonstance, l’Astronomie est à son service, comme elle est au service de la Médecine, lorsqu’il s’agit de déterminer le temps propice aux saignées ou aux médecines laxatives. »

Peut-être dirait-on que Bacon vient de montrer comment les influences astrales doivent seconder les opérations de la Science expérimentale, mais non de l’Alchimie, dont il n’a pas prononcé le nom. A cela, ce texte répondra 1 :

« La Philosophie naturelle, la Médecine et; ,l’ Alchimie communient entre elles par leurs racines ; aussi ai-je feint d’exposer ces racines comme si elles étaient seulement propositions de Physique et de Médecine, tandis qu’elles sont propositions d’Alchimie. »

Toute science, au gré de Bacon, fait appePaux lumières de l’Astrologie ; la Théologie y trouve une auxiliaire, tandis que la Médecine et l’Alchimie ne sauraient opérer sans son aide. C’est que le Ciel est vraiment, pour notre auteur, 1’ « agent universel» dont la coopération intervient dans tous les changements corporels de la sphère sublunaire ; sans l’excitation de cet agent, les corps graves ne tomberaient pas 2 3, les diverses substances ne se joindraient pas les unes aux autres pour éviter le vide 8.

« Nous savons d’une manière certaine 4 *, par Aristote, que le Ciel n’est pas seulement la cause universelle des choses d’ici-bas, mais qu’il en est encore la cause particulière. Aristote dit en effet, au second livre De la génération, qu’à l’égard du Ciel, les

1. Roger Bacon Op. laud., éd. Quaracchl, p. 183 ; éd. Llttle, p. 82.

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