François de la Marche, loc, cit., fol. i65, col. c
LE MOUVEMENT ET LE TEMPS
» Je dis qu’il en est de même dans le domaine du successif ; c’est-à-dire qu il y a, pour le mouvement, à l’égard du temps qui le mesure, deux sortes <1 ordre, l’ordre des parties du mouvement au sein du mouvement total, et 1 ordre qu’ont les parties de ce même mouvement à l’égard du temps qui leur est extrinsèque.
» Comme diffèrent ces deux ordres-là, ainsi diffèrent ces deux ordres-ci ; et comme se comportent, à l’égard du lieu, les parties d’un continu [permanent], ainsi se comportent, à l’égard du temps, les parties d’un [continu] successif. »
Ainsi, pour François de la Marche, cette proposition : Un mouvement s accomplit dans un certain temps, est toute semblable à celle-ci : Un corps réside dans un certain lieu. De même qu’un corps, tout en restant numériquement identique à lui-même, peut résider successivement en des lieux différents, de même un mouvement, tout en restant numériquement identique à lui-même, p'uit s’accomplir successivement dans des temps différents. Lorsqu un même corps test placé successivement dans des lieux différents, la disposition des diverses parties de ce corps les unes à l’égard des autres demeure la même, bien que la position de ces parties à l’égard du lieu ambiant soit changé. Semblablement, lorsqu’un même mouvement s’accomplit en des temps différents, il y a. changement dans l’ordre, à l’égard du temps, des diverses parties de ce mouvement ; mais ces parties, considérées les unes par rapport aux autres, continuent à se succéder dans le même ordre.
Dans ce raisonnement, nous reconnaissons une réminiscence de Duns Scot ; mais la comparaison entre le temps et le lieu mettent la pensée du Docteur Subtil dans une pleine clarté ; peut-être, il est vrai, pourrait-on prétendre que cette clarté est factice.
François trouvait, d’ailleurs, des contradicteurs ; (( le temps, lui disait-on, ne diffère pas du mouvement ; il est donc impossible aux parties du mouvement d avoir un ordre dans le mouvement sans avoir un ordre dans le temps. ))
Pour répondre, c’est encore à la comparaison tirée du lieu qu'il a recours.
« Ije lieu n’est pas plus différent de la grandeur permanente que le temps ne l’est du mouvement. Le lieu, c’est la partie ultime du corps contenant ; c’est donc une même chose qui est quantité à l’égard du corps dans lequel elle subsiste d’une manière formelle, qui lui sert de sujet, et qui est lieu à l’égard du corps qui lui est extrinsèque, du corps qu elle contient. Je parle d’une façon semblable du mouvement et du temps. )) C’est une même chose
L A PHYSIQUE PARISIENNE AU XIV6 SIECLE
qui est mouvement lorsqu'on la considère dans le premier mobile, et qui est temps lorsqu’on la considère à I egard des autres mouvements dont elle est la mesure.
« Partant, il n’est pas plus impossible aux parties du mouvement de garder le même ordre entre elles, sans garder le même ordre dans le temps qu’aux parties d’un corps logé de garder un même ordre au sein du corps total sans garder le même ordre dans le lieu. »
François vient de nous rappeler que le temps, considéré dans son fondement même, n'est qu’un mouvement, le mouvement du premier mobile. Le jour que nous vivons n’est qu’une certaine révolution du premier mobile ; dans l’avenir, cette révolution pourra être reproduite, numériquement identique à elle-même ; un jour pourra donc revenir qui sera, identiquement, le jour que nous vivons, qui, avec le jour que nous vivons, ne fera qu’un seul et même jour.
François, qui soutient cette thèse, se heurte à cette objection : N’est-il pas absurde d admettre que le présent puisse être, numériquement et identiquement, la même chose que le passé ?
A cette objection, notre auteur répond comme Guillaume d’Ockam et comme Nicolas Bonet ; et peut-être, en clartés, sa réponse surpasse-t-elle celle de son maître et celle de son émule.
« Ges termes : temps présent, temps passé, expriment, à la fois, deux choses 1. Temps présent, cela exprime, d’abord, ce temps que voici ; cela exprime, en outre, l’ordre que ce temps présente à l egard d’un autre temps auquel il ne coexiste pas. De même, temps passé, cela exprime, d’abord, tel être, tel temps ; cela exprime, en outre, Tordre de ce temps à l’égard d’un autre temps, à l’égard du présent ; cela dit, en effet, que ce temps a été avant le temps présent.
)) Je dis alors que si Ton voyait revenir un temps qui a déjà été, la journée d’hier par exemple, tout le réel qui a existé [durant cette journée] reviendrait ; mais ce qui ne reviendrait pas, c’est ce rapport purement conçu (respectus vationis) qu’exprime le temps ; car l’expression : temps passé exprime » qne cet être réel qui a existé, n’existe plus maintenant. « Si donc le temps passé revenait, en ce sens qu'on verrait revenir l’être total, l’être réel qui a déjà existé, cet être n aurait pas le non-être, car il ne peut se trouver à la fois sous chacun des deux termes d’une contradiction : alors, par conséquent, n existerait pas cet ordre, purement