‹ Le système du monde (volume 5)Chapitre 109 sur 176 · I. François de la Marche, loc. cit., fol. i65, col. d · texte numérisé non relu

I. François de la Marche, loc. cit., fol. i65, col. d

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conçu, entre le temps passé et lui-même ; cet ordre qu’exprime le mot : passé, et qui consiste en ceci, que ce temps n’existe plus ; et cela, parce qu’il posséderait l’existence, et non plus la non-existence.

» Mais il n’est question ici que de ce rapport purement conçu ; tout cela ne concerne aucune réalité extérieure à lintelligence. En effet, le passé, le présent, le futur, considérés d’une manière formelle, n'appartiennent pas à la catégorie de la quantité, mais à la catégorie de la relation ; ils expriment formellement une relation de raison. »

Résumons cet enseignement de François de la Marche, qui est, en même temps, celui de Guillaume d ’Ockam et de Nicolas Bonet.

Si je dis : la journée d hier, j’exprime deux choses.

J’exprime, d’abord, des réalités extérieures à mon intelligence : La révolution du premier mobile qui a mesuré cette journée, toutes les substances, tous les mouvements, tous les changements qui ont coexisté à cette révolution.

J’exprime, en second lieu, un jugement de ma raison, l’affirmation que toutes ces choses ont été et ne sont plus ; c’est cette affirmation que résume le qualificatif : passée appliqué à la journée d hier.

Toutes les réalités, extérieures à mon intelligence, qui ont composé la journée d hier pourront revenir, toutes ensemble, numériquement identiques à celles qui ont existé hier ; c’est en ce sens qu’on peut formuler cette proposition : Il y aura, dans l’avenir, une journée numériquement identique à la journée d hier.

Mais lorsque toutes ces réalités reviendront, on ne pourra pas dire : A présent, elles ne sont plus. On devra dire d’elles : A présent, elles sont. Le jugement, l’opération de raison que désignait le mot : passées appliqué à ces réalités ne reviendra pas lorsque ces réalités reviendront. On ne pourra donc pas dire que le passé revient.

Telle est l’analyse, assurément bien pénétrante, par laquelle le Y enerabilis inceplor Academiæ norninalium et ses disciples tentaient de rendre concevable Ihypothèse d’un temps qui se fermerait sur lui-même et reprendrait indéfiniment le même cycle. Partisans unanimes de cette doctrine, les Néo-platoniciens hellènes ne l avaient jamais creusée si avant.

Dieu peut donc rétablir dans son unité numérique soit une substance détruite, soit un mouvement achevé, soit un temps écoulé, car aucune de ces opérations n’implique contradiction. En résulte-t-il que la nature les puisse accomplir ? Peut-on la croire

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capable de ramener périodiquement les mêmes substances, les mêmes mouvements, le même temps ?

« A ce sujet 1 2, une opinion hérétique a eu cours, qu’on attribue à Platon et que saint Augustin expose dans la Cité de Dieu. Cette opinion est la suivante : Lorsque toutes les causes, toutes les dispositions des corps célestes redeviendront les mêmes, on verra revenir tous les individus sujets à la génération et à la corruption, et ces individus seront numériquement les mêmes cpie ceux qui ont autrefois existé ; en effet, lorsque les mêmes causes reviendront, les mêmes effets reviendront aussi. Cette opinion-là est formellement contraire à la foi...

» La seconde opinion est celle des Catholiques ; elle affirme que nulle forme ne saurait revenir, par la vertu d’un agent naturel, numériquement identique à ce qu elle a été. Il semble que ç’ait été aussi le sentiment du Philosophe...

» La troisième opinion est celle de Scot. Au gré de cette opinion, peut revenir naturellement, identique numériquement à ce qu elle a été, toute forme dont tous les principes, toutes les dispositions nécessaires — telle la lumière du Soleil et de la Lune — peuvent demeurer les mêmes, d'une identité numérique ; d’une telle forme, en effet, les causes sont incorruptibles. Mais il est d’autres formes dont les causes sont corruptibles ; celles-ci ne peuvent, par la voie de nature, revenir numériquement identiques à ce qu elles étaient.

» De la première proposition, la raison est évidente ; un effet, dont l’existence dépend de sa cause, peut revenir le même, si la même cause est restaurée. Et la seconde proposition peut être prouvée par la raison opposée. »

François de la Marche altère ici la doctrine de Duns Scot ; le Docteur Subtil, fidèle en ce point à l’enseignement de Richard de Middleton, avait formellement déclaré que, pour reproduire un effet qui fût numériquement le même, il suffisait d’un agent qui fût spécifiquement le même ; l’opinion qui vient de nous être exposée n’est pas celle de Scot ; c’est celle de François de Mayronnes.

De cette opinion, voici ce que pense François de la Marche * :

<( Cette opinion-là semble se rapprocher quelque peu de la première ; aussi veux-je tenir pour la conclusion de la seconde

1. FnANCisci 1)E Marcuia Op. laud., lib. IV, dist. XLIII, quæst. I : Circa distinctionem 43 quero utrum forma corrupta possit naturaliter redire eadem in numéro vel virtute naturalis agentis. Ms. ciL, fol. i63, col. c, et fol. 1 64, col. a.

2. François de la Marche, foc. ciL; ms. cit., fol. x64, coll. a et b.

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opinion : Il est impossible, par la voie de nature, qu’un effet soit reproduit, numériquement identique à ce qu’il a été. Mais si je soutiens cette conclusion, ce n’est pas en vertu des raisons qui ont été invoquées à l’appui de cette opinion, car aucune d’elles ne conclut ; mais de la même conclusion, je donne une autre preuve.

» Je dis bien que si la même puissance demeure dans le sujet, si l agent et le patient demeurent les mêmes, le même effet peut revenir. Mais [de l’impossibilité de ce retour], j'assigne une autre raison.

» Pour qu elle devienne évidente, sachez que le Philosophe, au IXe livre de la Métaphysique, distingue deux sortes de possessions et de privations, ou bien encore deux sortes de sujets.

)) Un sujet peut se comporter également et indifféremment à l’égard de la possession et de la privation ; ainsi en est-il de l’air à l’égard de la lumière et de l’obscurité ; pour que l’air soit dans l’obscurité, il n’est pas nécessaire qu’il ait été éclairé auparavant, et l'inverse n’est pas davantage nécessaire.

» Un sujet peut, au contraire, regarder la possession et la privation dans un certain ordre, de telle façon que la possession précède nécessairement la privation ; ainsi en est-il de ce qui sert de sujet au sens de la vue et à la cécité, de ce qui sert de sujet à la vie et à la mort. En de semblables cas, le sujet peut bien, par la voie de la nature, passer de la possession à la privation, mais l’inverse est impossible ; il ne peut, de la privation, revenir à une possession qui soit numériquement la même que la première, encore qu’il puisse bien revenir à une possession de même espèce.

» Cela posé, voici comment je raisonne :

)) Toutes les fois que le sujet regarde la possession et la privation suivant un certain ordre de nécessité, toutes les fois que, pour lui, la possession précède nécessairement la privation, il est impossible qu’il y ait, de cette privation, retour à la possession préexistante. Mais, à l’égard de leur commun sujet, la génération et la destruction se comportent comme une possession et une privation de cette sorte ; le sujet considère la génération comme nécessairement antérieure à la corruption ; pour lui, la génération est comme une possession et la destruction est comme une privation ; de la destruction à la génération, il ne saurait donc y avoir retour.

» On peut alors argumenter en forme de la manière suivante :

» Lorsqu’une privation présuppose nécessairement la possession, dans le sujet où elle réside, il ne peut, de cette privation, y

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avoir retour à la même possession, à moins qu on ne ramène le sujet jusqu’à la matière première, qui est le premier sujet de toute génération. Mais aucun agent naturel ne saurait réduire les formes des éléments on les éléments eux-mêmes jusqu’à la matière première toute nue ; en effet, lorsqu'un élément est détruit, la réduction à la matière première est nécessairement accompagnée de la génération de quelque autre substance ; un agent naturel ne peut donc ramener une forme numériquement identique à une forme précédemment détruite.

» Ce raisonnement revient à celui-ci :

» D’une privation qui suppose la préexistence nécessaire de la possession, il n’y a point retour en arrière, à moins qu’il n’y ait réduction jusqu’à un sujet pour lequel la possession et la privation n’ont plus entre elles aucun ordre forcé.

» Mais il n’y a qu’un seul tel sujet ; c’est la matière première ; aucun agent naturel ne peut opérer de réduction jusqu’à cette matière première toute nue.

)) Aucun agent naturel ne peut donc ramener une telle forme qui soit numériquement, identique à la forme détruite...

)) Par là 1 on peut répondre à cette raison fondamentale de la première opinion : Lorsque les mêmes causes reviennent, les mêmes effets reviennent également. Cette proposition est fausse, peut-on dire ; lors même que reviendraient toutes les causes d’un certain effet, cet effet ne se pourrait reproduire numériquement identique à ce qu’il a été, en vertu de l’ordre qui régit la génération et la corruption à la façon d’une possession et d’une privation. »

L’argumentation de François de la Marche n’est que la mise en forme d’une pensée quç Duns Scot avait indiquée à plusieurs reprises. La thèse de ces deux Frères Mineurs se montre à nous toute revêtue de considérations péripatéticiennes sur la génération et la corruption, et ces considérations semblent singulièrement, vieillies aux veux de notre moderne Chimie. Si nous voulons bien, toutefois, écarter ce manteau usé pour saisir la chair vive de cette thèse, voici l’idée essentielle que nous trouvons : Il y a, dans les transformations effectuées par les agents naturels, un sens forcé : aucune de ces transformations n’est immédiatement renversable ; et ce caractère des changements naturels interdit au Monde de

i. François dk la Marche, loc. cil.; ms. cit. , fol. i64, col. c.

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parcourir un cycle fermé qui le ramènerait exactement à son point de départ. Rien de plus conforme à notre Énergétique actuelle qu’une semblable idée ; rien de plus contraire à la doctrine de la Grande Année, si communément professée par les philosophes de

1 Antiquité.

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